Fado : Hommage à Eugénia Maria

Ces premiers jours du mois de janvier, nous avons appris le décès d’Eugénia Maria Figueira, que le monde du fado connaissait sous le nom d’Eugénia Maria. Des années 1990 jusqu’au mitan de la décennie 2010, Eugénia fut l’une des reines des soirées de fado parisiennes. Dans les mémoires des «anciens» du fado, c’était l’«âge d’or» du fado à Paris. A Paris intra-muros, de nombreux restaurants proposaient chaque semaine une ou deux soirées de fado : le Ribatejo, l’Arganier, l’Express, le Palácio das Guitarras, le Vasco da Gama, le Saudade (seul «survivant»), le Parc, et bien d’autres qui apparaissaient ou disparaissaient au bout de quelques mois.

Il y avait aussi le Saudade de Versailles (qui a ressuscité depuis), le Petit Chalet de Bois-Colombes, le Coimbra do Choupal de Pavillons-sous-Bois, qui tint un quart de siècle, le Beirão de Saint-Ouen et d’autres encore. C’était aussi le temps des «fadistas porteiras» car, même à l’«âge d’or», les revenus du fado à Paris arrivaient rarement à faire bouillir la marmite, et les divas de l’époque, l’altière Mané Santos, l’élégante Júlia Silva et Eugénia occupaient des «cages dorées» pas si dorées que çà.

Eugénia Maria se produisit dans (presque) tous ces établissements et fut respectée par tout le milieu fadiste. Fidèle au fado traditionnel, elle lui apporta un sens du rythme assumé, une subtile mise en valeur des textes des poèmes, une diction claire, à la fois «bairrista» et suave, évitant les effets vocaux gratuits.

Pas toujours épargnée par les accidents de la vie, une santé fragile qui l’éloigna du fado ces dix dernières années, discrète, trop peut-être, elle n’eut pas la carrière qu’elle méritait.

J’ai souvent eu la chance de voir et écouter Eugénia Maria dans des soirées fadistes et ne fus jamais déçu. Deux souvenirs personnels : au Beirão, où Eugénia chantait très souvent, il y avait un petit rituel : Alfredo «O Beirão», patron de l’établissant, homme du genre costaud, demandait à Eugénia de lui dédier son fado préféré, Eugénia, plutôt mince et fragile, faisait mine de refuser, Alfredo mettait genou à terre et, bien sûr, Eugénia acceptait.

Je ne sais pas si Eugénia Maria a enregistré sous son nom un disque ou un CD. Par contre, en 2007, eut lieu aux Affiches, à Paris, la première soirée de ce qui devint ensuite Le Coin du Fado. J’avais réuni pour l’occasion les voix de Conceição Guadalupe, Karine, la «française du fado» (la seule à l’époque, qui me confia plus tard qu’elle avait bénéficié des conseils amicaux d’Eugénia), Casimiro Silva (excellent chanteur de fado qui nous a quittés voici quelques mois, et qui tenait la viola, aux côtés de Filipe de Sousa à la guitarra et, donc Eugénia. Cette soirée fut enregistrée «en direct», et éditée en CD, aujourd’hui épuisé. Il n’est pas rare que je l’écoute, avec ces voix de Casimiro et Eugénia : de vrais «fadistas p’ra sempre».