Opinion : Le ressentiment au pouvoir

Au début des années 1990, je traversais Nietzsche. Ses livres m’accompagnaient. C’est alors que j’ai écrit : «Nous sommes soumis à une hiérarchie de valeurs que nous n’avons pas choisie, dans une société où les rares moments de bonheur ressemblent à la sécurité fragile d’un naufragé qui, posant le pied sur la terre ferme, s’émerveille d’y trouver un sol». Je ne pensais plus à cette phrase. Elle est restée là, quelque part. Et pourtant, aujourd’hui, elle revient.

Nous vivons sous des décisions qui ne passent jamais par nous. Elles sont annoncées dans des salles officielles, débattues à distance, justifiées au nom de principes supérieurs. Pourtant, leurs effets sont très concrets : ils se glissent dans le quotidien, dans les factures, dans cette inquiétude diffuse qui accompagne les conversations ordinaires. On a l’impression de marcher sur un terrain stable sans être certain qu’il le soit vraiment. En relisant Nietzsche, surtout «La Généalogie de la morale», je retrouve un outil pour penser cela. Il distingue la morale des maîtres de celle des esclaves. Le maître affirme, crée, impose sa propre mesure. L’esclave, lui, réagit. Il répond à ce qui lui est fait.

Ce schéma, loin d’être abstrait, éclaire notre époque. Certains dirigeants adoptent la posture du maître. Ils parlent de puissance, de respect, d’autorité. Ils donnent l’image de ceux qui tranchent. Mais derrière cette assurance peut se cacher autre chose : une rivalité, un besoin de démontrer, parfois une réaction plus qu’une affirmation.

Lorsque la politique devient démonstration de force, les équilibres se fragilisent. Les alliances se tendent, les désaccords s’enveniment. Les grands conflits ne surgissent pas d’un seul coup. Ils s’installent progressivement, dans un langage qui se durcit, dans des décisions qui ferment les issues.

Nietzsche rappelait que le ressentiment peut renverser les valeurs. Lorsqu’il pénètre la sphère du pouvoir, il cesse d’être un état intérieur pour devenir orientation politique. Et une orientation politique a des conséquences visibles : économies atteintes, populations déplacées, avenir incertain. Nous ne sommes pas en dehors de ce mouvement. Certains applaudissent les discours fermes. D’autres se taisent. Beaucoup continuent simplement à vivre, à travailler, à organiser leur semaine. Mais la question demeure, en arrière-plan : jusqu’où peut aller cette logique ?

Gouverner devrait consister à maintenir des équilibres, à éviter les ruptures inutiles. Or, il arrive que la fermeté se transforme en rigidité. Que la conviction se ferme au doute. Et la distance entre détermination et imprudence est parfois mince.

Je veux croire qu’une autre voie reste possible. Les guerres de grande ampleur ne commencent pas avec les explosions. Elles commencent lorsque l’on cesse d’écouter et que l’on considère sa propre position comme la seule légitime. Notre responsabilité, peut-être, est de ne pas banaliser cette dérive. De ne pas confondre ton élevé et autorité réelle. De ne pas accepter que l’imposition soit présentée comme nécessité. Quand le pouvoir agit d’abord pour s’affirmer, il prend le risque d’oublier ceux qu’il prétend protéger. Et ce risque ne reste jamais abstrait. Il finit toujours par toucher plus large que prévu.

Marco Guimarães

Marco Guimarães

Écrivain et journaliste.
Cofondateur et Vice-Président de l’Union européenne des écrivains de langue portugaise (UEELP)

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