
À travers ses voyages en Europe et son engagement sur le terrain, Fiona Lauriol, son père Thierry et sa mère Fosca, mènent un combat pour attirer l’attention sur un phénomène de plus en plus préoccupant : l’isolement des personnes âgées.
Inspiré notamment par les expériences vécues avec sa grand-mère, Fiona Lauriol a écrit le livre «101 ans, mémé part en vadrouille» où Fiona raconte l’histoire vraie d’une petite-fille qui décide d’emmener sa grand-mère Dominique, âgée de plus de 100 ans, en voyage après que les médecins lui ont annoncé qu’il ne lui restait que peu de temps à vivre. Elles partent alors en camping-car pour un long périple à travers l’Europe, parcourant des milliers de kilomètres. Au fil du voyage, la centenaire retrouve l’envie de vivre et découvre de nouveaux horizons. Cette aventure devient aussi une belle histoire de complicité entre générations. Le livre interroge le regard de la société sur la vieillesse et rappelle qu’il n’y a pas d’âge pour vivre des aventures et profiter de la vie.
À 103 ans, le 8 mars 1919, jour de la femme, mémé part définitivement en voyage !
Fiona décide de vendre sa maison, achète deux campings cars pour parcourir l’Europe et au-delà, pour sensibiliser au grand-âge. Fiona et ses parents parcourent actuellement la France. Par leurs voyages, Fiona, Thierry et Fosca souhaitent rappeler que le vieillissement ne doit pas signifier exclusion ou solitude.
Ce 6 mars nous les avons accompagnés au Conseil Régional de Hauts de France où ils ont été reçus par le vice-Président, Antoine Sillani.
Après une conférence à Hem – ils en sont à plus de 400 et ont parlé devant plus de 300.000 personnes – dans l’un des deux camping-cars, nous avons souhaité continuer le dialogue que nous partageons ici avec les lecteurs de LusoJornal.
Fiona revient d’abord sur un voyage marquant au Portugal, avant d’aborder la question plus large de la place des aînés dans nos sociétés et de l’urgence d’agir contre ce qu’elle appelle la «mort sociale».
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Vous évoquez souvent votre grand-mère dans votre démarche. Quel rôle a-t-elle joué dans votre engagement ?
Il n’y a pas d’âge pour vivre pleinement. Ma grand-mère avait 102 ans quand je lui ai proposé de prolonger le voyage jusqu’au Portugal. Elle a ouvert de grands yeux et m’a dit : «Au Portugal ? On peut aller jusqu’au Portugal ?». Elle n’avait jamais voyagé, nous avons commencé par le sud de la France et là… le Portugal, l’émerveillement.
Comment ce voyage s’est-il décidé ?
Nous étions sur le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle ensemble sur plus de 455 kilomètres – 455 kilomètres à pousser sa chaise roulante. À l’arrivée à Saint-Jacques de Compostelle, il nous manquait deux tampons. Il avait plu des cordes pendant des jours et des jours nous empêchant d’avancer avec le fauteuil roulant. Les deux fameux et derniers cachés nous manquaient, on a refusé de nous donner la Compostella, le tampon qui certifie que nous avions fait le dit chemin. Ma grand-mère était très déçue. Je lui ai alors proposé de continuer jusqu’au Portugal. Nous avons finalement découvert tout le nord du pays pendant environ un mois.

Quels endroits avez-vous visités?
Nous sommes passés par Ponte de Lima, Viana do Castelo (Santa Luzia), Caminha… Nous avons aussi longé le Minho. Avec ma grand-mère, on marchait environ cinq kilomètres par jour. On prenait vraiment le temps.
Avez-vous un souvenir particulier de ce séjour au Portugal ?
Oui, à la fête de la châtaigne. Il y avait des concerts, une ambiance incroyable et d’excellentes châtaignes. Ma grand-mère a adoré. Nous nous sommes aussi perdus dans l’immense marché de Ponte de Lima. C’était un moment formidable.
Selon vous, la situation des personnes âgées au Portugal est-elle différente de celle en France ?
Pas vraiment. Beaucoup de jeunes ont quitté les campagnes pour travailler ailleurs, parfois en France. Les personnes âgées restent seules dans leurs fermes. L’isolement existe aussi là-bas.
Vous pensez donc que c’est un phénomène global ?
Oui. En Espagne, on a découvert une personne morte chez elle depuis quinze ans. En France, au Maroc et ailleurs, on a des cas similaires. C’est un problème qui touche beaucoup de pays.
Vous avez observé d’autres situations dans le monde ?
Oui. À Hong Kong, certaines personnes âgées vivent dans de véritables cages métalliques de moins de deux mètres carrés. Au Japon, on parle des «kodokushi» (*), on y comptabilise environ 45 mille personnes mortes dans la solitude. En Chine, il y aurait près de 70 millions de personnes âgées isolées.

Pendant la conférence à laquelle on vient d’assister, votre père a parlé d’une norme ou d’une loi qui aurait dû être votée, ou qui a été évoquée à l’époque de Pompidou. De quoi s’agissait-il exactement ?
Pompidou expliquait déjà en 1963 qu’il fallait s’occuper des personnes âgées, parce que la France devenait un pays de plus en plus vieillissant. Il disait qu’il fallait prendre ce dossier à bras-le-corps. Pourtant, nous sommes en 2026 et on n’a quasiment rien fait. Il y a quinze ans, on comptait environ 50.000 personnes âgées en situation de «mort sociale». Aujourd’hui, on parle d’environ un million de personnes dans cette situation et de quatre millions de personnes âgées isolées. Alors la question est simple : qu’attend-on pour trouver des solutions ?
Quand vous parlez de «mort sociale», qu’est-ce que cela signifie concrètement ?
Une personne en mort sociale c’est quelqu’un qui ne voit absolument personne pendant au moins quinze jours d’affilée. Pas même le facteur, pas d’aide à domicile, pas de visite. Aucun contact : ni visuel, ni verbal. Quinze jours sans voir personne, c’est énorme.
Et la différence avec l’isolement social ?
Les personnes isolées voient parfois quelqu’un : une aide-soignante, une femme de ménage… Mais c’est souvent une heure par jour, tout au plus. Le reste du temps, elles passent dix ou douze heures seules à ne rien faire. Elles se sentent profondément seules.
Cela peut conduire à des situations extrêmes ?
Oui. Certaines personnes finissent par décéder seules chez elles et parfois on ne s’en rend compte que des années plus tard. En France, on a déjà découvert une personne morte chez elle sept ans après son décès. En Espagne, le record est de quinze ans. Il y a des bons réflexes et des bonnes attitudes à prendre. Nous avons l’exemple d’un EHPAD où une personne a disparu. On a fait des battues pendant une semaine dans toute la région, sans résultat. Les battues abandonnées, on a découvert le pensionnaire quelques jours plus tard dans l’institution, mort à côté de la chaudière. Cela pose une vraie question : est-ce vraiment cela une société civilisée ? Les droits de l’homme ont-ils une date de péremption ? À partir d’un certain âge, cesse-t-on d’être considéré comme un être humain avec des droits ?
Ce sont donc des questions que vous souhaitez mettre sur la table ?
Exactement. Par exemple, on dit parfois qu’à partir de 85 ans une personne peut être considérée comme sénile et donc incapable de prendre certaines décisions importantes. Pourtant, on la laisse voter. Il faudrait être cohérent dans ce que l’on dit. Nous voulons poser les bonnes questions pour trouver des réponses avant qu’il ne soit trop tard.
À un niveau plus quotidien, que peut faire chacun de nous ?
Déjà, s’intéresser à ses voisins. Un volet fermé peut être un signe. Mais l’idéal serait de savoir avant même que le volet reste fermé s’il y a un problème. Nous vivons dans une société où il y a de plus en plus de moyens de communication, mais où l’on communique de moins en moins. On ne connaît même pas parfois le visage de ses voisins.
Que faudrait-il faire ?
Aller frapper à la porte, dire bonjour, offrir un sourire. Demander simplement si tout va bien, si la personne a besoin de quelque chose. On peut aussi se mettre d’accord entre voisins : si un jour les volets ne s’ouvrent pas, est-ce que cela signifie qu’il y a un souci et que l’on peut venir frapper à la porte ? Ce n’est pas intrusif, c’est simplement humain.

Avez-vous des exemples concrets de situations dramatiques ?
Oui. Une dame m’a raconté qu’une odeur insupportable se dégageait depuis un mois sur son palier. Elle a fini par prévenir la Mairie. Les services sont venus et ont enfoncé la porte de sa voisine : cela faisait trois mois qu’elle était morte. Sans cette odeur, on l’aurait peut-être retrouvée dix ou quinze ans plus tard.
Vous parcourez actuellement la France et même plusieurs pays d’Europe. Quel est l’objectif de ce tour ?
L’objectif est de sensibiliser tout le monde. Nous vivons de plus en plus vieux, les familles sont de plus en plus petites et les femmes ont moins d’enfants. Si nous ne trouvons pas de solutions maintenant, le problème va s’aggraver et coûtera énormément à la société. Aujourd’hui, on peut encore agir en remettant l’humanité et la communication au centre.
Vous souhaitez porter ce message jusqu’aux institutions françaises ?
Oui. Nous allons être reçus par le Parlement, le Sénat, le Ministère et le Président de la République les 9, 10 et 11 juin prochains. À cette occasion, une quinzaine d’interviews sont déjà prévues dans l’audiovisuel. Le but est de faire un bilan de ce que nous avons observé sur le terrain et d’obliger les décideurs à se saisir du sujet.
Est-ce facile d’organiser ces rencontres, des conférences ?
Non, le mille-feuille-administratif est très compliqué : un mail n’arrive jamais à la bonne personne, il faut passer par plusieurs secrétariats. Ils nous disent : c’est très bien ce que vous faites, mais ce sont les élections, ce sont les vacances, la personne qui s’en occupe est malade, c’est Noël, c’est Pâques… Il faut parfois bousculer les protocoles pour faire entendre la réalité du terrain, pour qu’on se fasse entendre.
Vous interpellez donc directement les élus ?
Oui, parce que les Sénateurs et les Députés ont été élus par le peuple. Ils doivent écouter ce qui se passe sur le terrain. À la fin, ils devraient tous se réunir pour trouver des solutions, car ils représentent la France. C’est un problème sans étiquette politique. Nous sommes des pacifistes, toutefois plus on sera suivies, plus on nous écoutera (lire ICI).
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À travers ses voyages, ses rencontres et ses témoignages, Fiona, Thierry et Fosca mettent en lumière une réalité souvent invisible : l’isolement croissant des personnes âgées.
Fiona, avec son expérience personnelle, notamment avec sa grand-mère lors de leur voyage au Portugal, rappelle qu’à tout âge, le désir de découvrir, de partager et de participer à la société, demeure intact. Face au vieillissement des populations, Fiona appelle à une prise de conscience collective : recréer du lien humain, valoriser la place des aînés et agir dès maintenant pour éviter que la solitude ne devienne l’un des grands drames silencieux de notre époque.
Pour conclure, nous proposons aux bacheliers, que nous tous sommes, un sujet de BAC : À quel âge est-on vieux ? N’y a-t-il de vieux jeunes et des jeunes vieux ? On assimile souvent la vieillesse à la maladie, indûment. Lorsqu’on a été opéré à l’âge de 45 ans, ne peut-on pas se sentir vieux… et juste après, le fait d’aller bien, se sentir rajeuni ?
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(*) Terme japonais qui signifie «mort solitaire». Il désigne le fait qu’une personne, souvent âgée, meurt seule chez elle et reste parfois longtemps sans être découverte.






