20 heures, au Théâtre national La Rose des Vents à Villeneuve-d’Ascq (59). Le rideau s’ouvre. Au milieu de la scène, une sorte de kiosque à musique. Au centre, quatre guitaristes, dont deux jouent de la guitare portugaise… c’est parti.
On vous livre, ici, le ressenti dès notre préambule : une ouverture saisissante, un spectacle total, quand la musique et le corps se répondent, un fado métissé et vivant, une mise en scène inventive et surprenante, un public conquis, une expérience marquante…
Le rythme s’installe immédiatement. Les guitares, à l’unisson, envoûtent. Cinq danseurs, deux femmes et trois hommes, entrent en scène, le ballet prend de l’ampleur. Les guitaristes en mouvement participent à la chorégraphie, ils dansent, ils tapent avec les pieds. Sur le parquet de la scène des traces apparaissent, à la fin du spectacle le sol est loin d’être immaculé. A-t-il souffert ? À neuf sur scène, ils l’occupent, les mouvements envahissent l’espace, on regarde au centre, à droite, à gauche… il n’y a pas de blancs, pas ou peu de silences.
Que regardons-nous ? Est-ce de la danse, du flamenco, du théâtre, de la musique ? C’est tout cela à la fois, et bien plus encore. Surprenant, envoûtant, le spectacle fait travailler tous nos sens. La chorégraphie étonne. Une question surgit : comment réussit-on à réunir autant d’arts en même temps sur scène ? Des dizaines, des centaines de pas différents… à chacun son mouvement, ses mouvements ? Une prouesse.
La danse, les claquettes, lancent le fado scénographé, chanté par Jonas Lopes… ou est-ce l’inverse ?
Le rideau se ferme, puis se rouvre quelques secondes plus tard. Les guitares reprennent, les danseurs se font entendre… un fond sonore, des voix évoquent le fado avec des accents venus d’ailleurs, tous parlent la langue de Camões. Jonas Lopes teint alors le fado d’influences brésiliennes, africaines, orientales. Tout cela est dit, chanté, dansé avec beaucoup d’humour. Les spectateurs rient, tapent dans leurs mains, accompagnent les artistes.
Une croix faite de ballons, depuis le début sur scène entre en scène, est déplacée, devient un élément du spectacle. De droite, de gauche, des clowns entrent, quittent les coulisses. Sont-ils, évoquent-ils les Caretos de Podence ? Est-ce un cheval, une vache formée par deux danseurs qui déambulent en arrière-scène ? Notre cerveau fait le rapprochement.
Le public rit, participe… le temps file trop vite. Des ballons de la croix sont éclatés. Les musiciens jouent dans des positions improbables : assis sur un banc, debout sur le banc, ils dansent, ils s’allongent sur sol, se retournent. Des danseurs meurent, sont traînés, renaissent… le fado une religion ?… puis la fin arrive.
Les spectateurs rappellent les artistes. Tous se regroupent, Jonas Lopes au centre enchaîne et conclut avec une chanson en français. Le public chante, frappe dans les mains, allume les téléphones.


La salle est comble, les spectateurs sont comblés : 800 places. Le spectacle, la cérémonie, se termine. Jonas demande… des compatriotes répondent se disant originaires de Guimarães, Guarda, Fundão… mais surtout un public français conquis. À la sortie, les commentaires sont enthousiastes. Tous semblent marqués par ce moment.
Nous avons assisté à un spectacle aussi beau qu’étonnant, qui restera dans la mémoire. Une belle réussite, un bon choix de La Rose des Vents, autant ne l’emportera pas…
Mais au fond, à quoi avons-nous assisté ?
En quête de réponse, nous avons interrogé Jonas Lopes, le chanteur de fado, danseur, chorégraphe, l’autre auteur étant l’un des artistes sur scène, le brésilien Patrick Lander.




À la rencontre de Jonas Lopes
Jonas Lopes, pourquoi le Bate Fado a été interdit au début du XXème et puis sous la dictature ?
C’est une grande question, et honnêtement, elle reste sans réponse claire. Tous les ouvrages sérieux sur l’histoire du fado évoquent d’abord un fado chanté et dansé… puis, soudainement, la danse disparaît. Personne ne sait vraiment pourquoi. On dispose de nombreux textes, dessins et caricatures autour du fado, mais certaines zones restent ombragées, floues.
Avez-vous, malgré tout, des pistes, un essai d’explication ?
Dans mes recherches, modestes, je ne suis pas musicologue, j’ai remarqué qu’à partir de la I Guerre mondiale, tout change. Les hommes partent à la guerre, les femmes restent, plongées dans le deuil. On commence à porter du noir. Le fado devient alors plus triste, plus intériorisé. Avant cela, il était beaucoup plus coloré, dynamique, avec du mouvement et de la danse.
Donc le fado n’a pas toujours été cette musique mélancolique que l’on connaît aujourd’hui ?
Exactement. Il existe même des récits fascinants, comme celui de Salvador Mecheirico sur le fado rythmé, dansé sur douze œufs posés au sol, sans en casser un seul. Cela montre bien à quel point le fado était lié à la performance physique, à la danse, au théâtre.
Peut-on au moins identifier les origines du fado ?
Oui, elles sont plus claires. Le fado est né entre le Portugal et le Brésil. On trouve notamment une danse appelée «fado» à Rio de Janeiro, dans le district Quissamã. C’est un mélange de fandango ibérique et de lundu afro-brésilien, avec une forte influence du sapateado. Cette relation avec le Brésil est essentielle.
Comment vous est venue l’idée de créer ce spectacle ?
En lisant l’histoire du fado j’ai eu une vision : une maison de fado fermée, une amie chantant pendant des heures, et un homme battant le fado avec ses pieds. C’est là qu’est née l’envie de récupérer cette danse, de la réinterpréter.
Était-ce important pour vous de lui redonner une nouvelle existence ?
C’est devenu une mission de vie. Aujourd’hui, je ne peux plus chanter du fado sans danser, sans le Bate Fado. Cela fait partie intégrante de mon expression.
Qu’est-ce qui guide le Bate Fado : la musique ou le mouvement ?
Je pense que le fado appelle naturellement le mouvement, le battre le sol avec les pieds. C’est quelque chose de très ancestral. J’avais déjà exploré diverses formes chorégraphiques, mais je n’avais jamais trouvé un tel fil conducteur. Le sapateado m’a permis de le trouver.
On ressent aussi une proximité avec le flamenco…
Oui, bien sûr. Le flamenco a beaucoup influencé le Portugal. Le fandango vient d’Espagne, tous les danseurs de bate fado dansent, s’inspirent, entre autres, du fandango. Les gestes, les postures, même les castagnettes… tout cela nous rapproche de nos voisins ibériques.
Votre spectacle porte-t-il un message particulier ?
Oui, c’est un regard vers notre ancestralité. Certaines choses essentielles disparaissent avec le temps. Battre les pieds est l’un des gestes les plus primitifs de l’humanité : pour appeler la pluie, communiquer avec les dieux… Cela change notre manière de voir le fado et notre identité.
Votre création mélange plusieurs disciplines artistiques…
Absolument. Il y a tout ce dont on vient de parler, il y a aussi des caricatures historiques dont nous nous inspirons. Si on remonte dans l’histoire, on s’aperçoit que les artistes étaient polyvalents : ils jouaient, dansaient, composaient. Certaines images montrent même des musiciens jouant de la guitare dans des positions improbables. Cela nous a inspirés à mélanger les rôles et les formes artistiques.
Est-ce un spectacle exigeant physiquement ?
Oui, très exigeant. Il y a peu j’ai été opéré d’un genou… le spectacle appelant, j’ai très vite remonté sur scène.
Si vous deviez le résumer en quelques mots Bate Fado ?
C’est difficile… je préfère laisser à chacun d’interpréter, de créer sa propre définition.
Comment le public réagit-il à ce spectacle ?
C’est une véritable révélation, pour nous comme pour le public, tant au Portugal qu’à l’étrange, nous recevons beaucoup d’appuis et encouragements instances nationales, internationales, nous avons, nous sommes en mission. Notre spectacle a changé la perception du fado et de notre identité.
Même les puristes y adhèrent ?
Oui, et c’est très important. Même les plus traditionalistes reconnaissent la valeur de notre travail.
Vous allez continuer à tourner avec ce spectacle ?
Oui, cela fait cinq ans qu’on le présente, nous avons encore beaucoup de dates prévues, la fin n’est pas pour demain. Je pense que ce spectacle continuera à vivre longtemps.
Jusqu’à quand ?
(sourire) Avec un peu de chance, même à 60 ans, je serai encore sur scène avec ce spectacle.

Le fado est devenu universel, il fait partie du Patrimoine Immatériel de l’Humanité. Nous savions qu’il y avait le fado de Lisboa, de Coimbra… pour nous, une nouvelle forme de le présenter vient de s’ajouter, de l’enrichir.
«Bate Fado» n’est pas seulement un spectacle : c’est une redécouverte. En réconciliant le fado avec la danse, Jonas Lopes et sa troupe réveillent une mémoire oubliée, celle d’un art vivant, corporel, profondément ancré dans l’histoire et les cultures croisées.
Entre tradition et modernité, musique et mouvement, rire et émotion, le spectacle brouille les frontières et invite chacun à ressentir plutôt qu’à définir. Et si la question «qu’avons-nous vu ?» reste ouverte, c’est peut-être là toute sa force : celle d’un art libre, vibrant, qui ne demande qu’à être vécu.
Ce samedi 21 mars, même endroit, à 19h00, spectacle bis. Nous avons entendu à la sortie de la salle de La Rose des Vents, des spectateurs du premier soir conquis se dire qu’ils reviendraient bien revoir «Bate Fado» le lendemain.







