António Chainho : Un maître de la guitare portugaiseJean-Luc Gonneau·Cultura·2 Fevereiro, 2026 Avec le décès d’António Chainho, c’est toute la culture portugaise qui est en deuil, et pas seulement le monde du fado, qui le révéla et où il excella. A l’instar de ce que firent Artur Paredes et plus encore son fils Carlos dans le domaine de la guitarra de Coimbra, António Chainho, au fil de sa longue vie, étendit la présence de la guitarra dans des univers musicaux différents, de la musique symphonique à la musique indienne, de la musique populaire au jazz. Musicien d’exception, compositeur prolifique, actif dans la formation de jeunes musiciens, il fut aussi l’un des fondateurs du Museu do Fado et enseigna dans l’école de guitarra du Museu. Il va se professionnaliser lors de son service militaire au Mozambique, en accompagnant les vedettes locales et les artistes de passage, mais c’est lors de son retour au Portugal, en 1966, qu’il choisit de se consacrer uniquement à la musique et s’installe à Lisboa et passe par plusieurs maisons de fado dont A Severa et O Faia, qui existent toujours, et O Folclore, disparu depuis longtemps et où je me souviens de l’avoir entendu accompagner Ada De Castro, l’une des meilleures fadistes de l’époque (Ada de Castro, née la même année qu’António Chainho, elle mit fin à sa carrière publique en 2010, mais encore récemment, chantait parfois dans des tertulias amicales). C’est au Faia qu’il fit la connaissance de Carlos do Carmo, dont il fut l’accompagnateur exclusif pour ses concerts au Portugal et dans le monde pendant une vingtaine d’années. En 1974, il s’associe avec le fadiste Rodrigo pour ouvrir à Cascais une maison de fado vadio, O Picadeiro, où les soirées de fado attiraient professionnels et amateurs de toute la région et pouvaient durer jusqu’à point d’heures. J’y participai à chacun de mes voyages, alors fréquents, à Lisboa, et le fait d’entendre un français chanter le fado (pas très bien, certes) l’intrigua et nous eûmes quelques conversations (et pour moi, modeste chanteur, la sensation d’être sur un nuage porté par sa guitare). Car António Chainho fut à la fois un immense soliste et un merveilleux accompagnateur, capable en même temps de rassurer le ou la vocaliste et de la ou le stimuler, ce qui n’est pas toujours le cas des virtuoses de l’instrument. Dans le décennie suivant 1980, António Chainho s’éloigne des maisons de fado et enchaîne les concerts avec Carlos do Carmo, mais pas que (il accompagnera ponctuellement une kyrielle de fadistes, parmi lesquels les plus grands noms de l’histoire du genre : Alfredo Marceneiro, Herminia Silva, Maria Tereza de Noronha, Lucilia do Carmo…). Et dès 1980, il fait une première incursion dans d’autres genres musicaux dans un disque (Fado bailado) avec le musicien de jazz Rão Kyão. A partir de 1990, il va «inverser les rôles» entre vocaliste et musicien : le ou la vocaliste accompagnent le musicien, tout en conservant la complicité nécessaire, et s’ouvrir à des genres musicaux différents, collaborant par exemple avec les brésiliennes Fafa de Belém, Gal Costa, Maria Bethânia, Adriana Calcanhoto, ou les chanteuses Filipa Pais, Marta Dias, Teresa Salgueiro et la fadiste Ana Sofia Varela, qui feront l’objet de divers enregistrements. Il retrouve en 1990 Rão Kyão pour une tournée féconde au Japon En même temps, il continue de composer et commence une carrière internationale en soliste. Depuis le début de ce siècle, António Chainho a enchaîné les concerts et les tournées, édité des albums (le dernier, en 2024, est un hommage aux grands guitaristes qui ont marqué sa mémoire : Armandinho, José Nunes, Raul Nery, Francisco Carvalhinho et Domingos Camarinha), animé des conférences et des ateliers sur la guitarra dans divers pays, dans le souci de faire mieux connaître cet instrument et de transmettre aux jeunes artistes son expérience et ses savoirs. Pour finir, je me permets d’évoquer un souvenir personnel : à la fin d’une soirée de fado au Picadeiro, fin 1979, je pris congé d’António Chainho et lui indiquai que je revenais à Paris, et il répondit qu’il allait prochainement à Paris pour accompagner un concert de Carlos do Carmo. Nous convînmes qu’il me contacterait à son arrivée. Il tint parole et je le conviai à déjeuner. J’étais curieux de savoir comment il avait découvert le fado. Il évoqua alors sa jeunesse alentejane dans la tasca que tenaient ses parents, le père guitariste, la mère chanteuse, tous deux amateurs, les bases données par le père et surtout, surtout les longues heures passées devant le poste de radio à écouter inlassablement les émissions de fado et essayant, inlassablement de les retranscrire à l’oreille sur la vieille guitarra paternelle. Il insista sur la nécessité de créer des écoles de guitarra. Il y contribua largement au cours de sa vie. Et son dernier album que j’indiquais plus avant est peut-être le souvenir de ces heures passées devant le poste de radio à l’écoute d’Armandinho, José Nunes, Raul Nery, Francisco Carvalhinho et Domingos Camarinha. Les hasards de la vie ont fait que je n’ai plus recroisé António Chainho. Il s’est éteint le jour de son 88ème anniversaire, mais sa musique continuera toujours de briller.