
Le Maire de Bordeaux, Pierre Hurmic, a remis hier, lors d’une cérémonie qui s’est tenue à l’Hôtel de Ville, la Médaille de la Ville à Manuel Dias, cofondateur du Comité Aristides de Sousa Mendes et «infatigable défenseur des droits de l’Homme».
Pierre Hurmic était accompagné de la Maire Adjointe Céline Papin, en charge des relations internationales, et du Maire Adjoint Baptiste Maurin, responsable de la Mémoire.
LusoJornal transcrit ici le discours de Manuel Dias lors de cet hommage.
.
«Monsieur le Maire de Bordeaux, cher Pierre,
Mesdames et messieurs les élus,
Chers amis, chers membres de ma famille,
Merci Pierre pour cette Médaille de la ville de Bordeaux, cité qui est très chère à mon cœur. Pour tes propos à mon égard, il pour nous accueillir dans les salons d’honneur de notre ville.
Cette médaille, je la dédie à ma famille, Marie-Hélène, mon épouse, à Christina et Daniel, mes enfants, à Emma, ma petite fille, à António, mon gendre.
Ils ont toujours été là pour me soutenir, m’accompagner, parce que le combat d’engagement souvent se fait au détriment de la famille, de ceux qui nous sont les plus chers. Il faut le reconnaître, c’est souvent la famille qui paie les conséquences de cet engagement.
Je tiens également à partager cette médaille que vous m’avez remise ce soir, avec tous ceux et celles qui, ici à Bordeaux, dans la région et ailleurs, ont, depuis plus de 60 ans, largement contribué à la réussite des actions et des projets collectifs que nous avons menés ensemble. Parce qu’on ne fait jamais rien seul. Seuls, nous sommes des individus isolés, c’est ensemble, dans la diversité de ce que nous sommes, que nous pouvons faire société.
Chers amis et invités, les 41 années de vie et d’engagement à Bordeaux, dans cette ville magnifique, ouverte sur le monde, pleine d’humanité, dans l’héritage de Michel de Montaigne, qui a marqué notre histoire commune, mais également l’histoire de l’humanité.
Toutes ces années passées à Bordeaux m’ont permis de tisser des liens forts d’amitié et de fraternité avec vous tous. Ces liens sont précieux, surtout dans un monde de plus en plus contaminé par la peur, la violence, le rejet envers l’autre, les personnes différentes, envers effectivement tous ceux qui font l’humanité.
Chers amis, tout au long des 70 années de mon engagement, de mes combats pour la liberté, la justice, les droits, le respect, la dignité humaine, j’ai toujours agi et privilégié les actions collectives, au sein des associations, des syndicats et des institutions.
Les circonstances de ma vie au Portugal ont fait que je suis rentré en 1958, à l’âge de 12 ans, dans la vie active, dans le monde du travail, et ça… ça marque quelqu’un pour la vie.
Il y a des expériences de vie qui vous restent collées à la peau et qui font de vous ce que vous êtes, parce que nous sommes tous les enfants d’un héritage et de notre passé. Nous ne pouvons pas faire l’économie de ce qui nous a construit.
J’ai passé une grande partie de ma vie à combattre, lutter, résister, agir et construire.
Parce qu’il ne faut pas uniquement se battre, il faut aussi avoir l’esprit constructif.
D’abord au Portugal, mon cher pays d’origine, de 1958 à 1964, contre la dictature de Salazar, contre la police politique, la PIDE, contre la répression du régime fasciste, parce que ce qui détruit la démocratie, c’est le fascisme. Ce qui détruit l’humanité, ce sont effectivement les forces d’extrême droite qui ont toujours, partout dans le monde, détruit ce qu’il y a d’humanité en nous.
J’ai lutté également contre les sinistres guerres coloniales en Afrique, de 1961 à 1974, et étant déjà jeune, dans des syndicats clandestins. Parce qu’à l’époque, au Portugal, comme en Espagne et dans d’autres endroits, le combat pour la démocratie n’était pas possible. Ceux qui se battaient pour la démocratie étaient souvent des clandestins, comme en France pendant l’Occupation.
Et par la suite, en France, mon cher pays d’accueil, ma deuxième patrie depuis 1964, je me suis engagé dans les actions de défense des droits des immigrés, des étrangers et des réfugiés, dans les combats permanents contre le racisme, les discriminations et l’antisémitisme, dans les combats pour le logement social, les quartiers populaires et la politique de la ville, dans le travail essentiel pour les mémoires, notamment la mémoire de la Shoah, la mémoire de la Résistance, la mémoire de l’immigration, la mémoire des génocides, toutes les mémoires, car il faut arrêter d’opposer les mémoires les unes aux autres. C’est ensemble qu’il faut effectivement porter ce travail sur les mémoires, qui donne du sens et en même temps qui nous permet d’ouvrir des perspectives plus humaines.
Dans la défense des droits de l’homme, des droits sociaux, parce que les droits sociaux sont aujourd’hui, comme les droits de l’homme, de plus en plus menacés, partout dans le monde, y compris dans notre propre pays, il faut être conscient, vigilant et lucide, on ne lâche rien, parce que les forces qui veulent détruire ce qui fonde l’humanité et ce qui fonde l’Europe après la II Guerre mondiale sont aujourd’hui en péril.
Et la défense des libertés et des valeurs universelles, parce que je suis d’origine portugaise, je suis fier d’être français, je suis un Européen convaincu, mais je me revendique essentiellement comme un citoyen du monde, parce que c’est ensemble, citoyens du monde, que nous pouvons, ensemble, penser à l’humanité.
À cette occasion, permettez-moi de rendre hommage aux militants associatifs, aux élus locaux, aux acteurs sociaux qui contribuent à faire vivre ensemble et à développer des solidarités et des proximités, les valeurs d’une République sociale, solidaire et fraternelle.
N’oublions jamais cela, ce sont des valeurs qui fondent l’humanité.
Après 68 ans d’engagement et de combat, je suis entièrement convaincu que c’est dans le respect de l’autre, de nos différences, voire de nos divergences, que nous devons construire un projet sociétal basé sur la tolérance, le respect des solidarités et l’unité des forces démocratiques.
Parce qu’on passe également un temps fou à gérer nos contradictions, nos divergences, nos ennemis.
Les forces d’extrême, eux arrivent toujours à dépasser leurs divergences pour faire face ou pour nous détruire.
Un exemple important c’est l’exemple de la guerre d’Espagne. Nous avons perdu la guerre parce qu’on n’a pas su dépasser nos divergences. Et nous avons souvent perdu les combats parce que notre énergie a été consommée à nous détruire les uns aux autres. C’est de la rencontre, du dialogue, du respect, qui jaillit la lumière essentielle pour bâtir un climat de paix entre les peuples et les nations. Disons non à la violence et aux extrêmes, parce que dans la violence et dans les extrêmes, c’est ça qui creuse la tombe de ce qui sera demain probablement un monde inhumain.
Pour terminer, je voudrais faire deux citations de deux personnes que j’ai connues et pour lesquelles j’ai énormément de respect et d’affection. D’abord Simone Veil, qui disait «Ta différence, elle m’enrichit, elle est pour moi une force», et mon ami Aimé Césaire qui disait «Un peuple sans mémoire est un peuple sans avenir».
Merci du fond du cœur, cher Pierre et vous tous, de votre présence.
Restons unis et solidaires pour faire face aux extrêmes, ayant confiance dans la démocratie, dans l’état de droit, parce que c’est ça qui ouvre le chemin de la lumière.
Je vous remercie».






