LusoJornal | António Borga

Discours de João Soares lors de l’inauguration du Jardin Mário Soares


João Soares, fils de Mário Soares – ancien Maire de Lisboa, ancien Ministre de la Culture, ancien Député – était à Paris, ce samedi, pour l’inauguration du Jardin Mário Soares, dans le 20ème arrondissement de Paris, par la Maire de la capitale Anne Hidalgo.

Voici le discours, en français, de João Soares, tel qu’il a été prononcé, en gardant son oralité.

.

«Madame la Maire, Anne Hidalgo,

Monsieur l’Ambassadeur du Portugal,

Chers amis, chers Maires-Adjoints, cher Maire du 20e arrondissement,

C’est pour nous – comme ma sœur l’a dit – très touchant et très émouvant d’être ici pour célébrer dans ce jardin, la mémoire de notre père, Mário Soares.

Isabel et moi, nous sommes venus avec lui en voiture à partir de Lisboa, quand la police politique lui a dit : ‘vous avez deux options, vous allez encore en prison – c’était la 13ème fois – où vous partez en exil ce jour même’.

Il a décidé de partir en exil, et il a décidé de partir en exil pour deux raisons fondamentales. Parce qu’il voulait finir son livre, le “Le Portugal bâillonné”, qui a été publié en France, à Paris, par Calmann-Lévy, grâce à Alain Oulman.

Isabel et moi, on est plusieurs fois allés au siège de la Calmann-Lévy, auprès de l’avenue de l’Opéra, pour prendre des épreuves, amener des épreuves, corriger des épreuves.

Edouardo, un neveu qui est là, a apporté de Rome, où il y avait l’épreuve écrite à la main, parce que mon père n’écrivait pas avec la machine, il faisait simplement des manuscrits à cette époque. Et c’est lui qui a apporté de Rome jusqu’à Paris.

Donc mon père a réuni les amis les plus proches à Lisboa, chez nous, Isabel et moi, on a assisté à cette réunion, moi j’avais déjà 20 ans, alors je n’étais pas un tout petit jeune, et on a compris qu’il voulait partir.

Pas parce qu’il avait peur d’aller pour la treizième fois en prison, parce que, comme Isabel l’a dit, il a été en prison, et nous étions des spécialistes de visite en prison. Soit a Aljezur, soit à Caxias. J’ai d’ailleurs offert une gravure très jolie, d’un grand peintre portugais qui a été exilé en France, Júlio Pomar, et qui a fait les dessins de tous les compagnes de prison en 1947. C’était déjà la troisième fois que mon père allait en prison par la police politique.

Il a été torturé, comme d’ailleurs presque tous les prisonniers politiques. Il a été torturé, mais il n’a pas parlé. Je me rappelle que Francisco Zenha, qui était un grand compagnon à lui, a toujours dit ‘il y en a que trois qui ont tenu très bien, c’était ton père, moi et un autre’ dont je ne dis pas le nom ici, parce que j’aime tous les autres, et ça peut alors être tout le monde.

Et je suis sûr que Madame Anne Hidalgo, qui a pris cette initiative qui nous touche – je ne suis pas une personne à pleurer en public, mais c’est vraiment très touchant – et sachant que vous êtes née en tant que voisine à nous, en Andalousie, et on honore ici aussi un jour très républicain pour le Portugal, la tentative révolutionnaire de Porto, et c’est grâce à Porto qu’on a eu la possibilité de vous parler, parce que vous êtes allés donner un appui à la campagne de Manuel Pizarro. Il n’a pas gagné la Mairie de Porto, mais on a gagné le jardin à Paris, et grâce à Monsieur Adélio Gomes, qui m’a mis en contact au téléphone avec vous, et qui a dit ‘il faut faire quelque chose pour Mário Soares’.

Il est venu en France, et évidemment, comme Isabel a dit, on a appris avec lui et avec ma mère à aimer la France et a aimer Paris.

Paris c’est un héritage qu’on a reçu de lui. Paris est le centre du monde. J’ai compris qu’il y avait d’autres centres du monde, je l’ai dit au Maire de 20ème tout à l’heure.

Il a fait le livre, et le livre est publié, et ce fut un livre très important du point de vue politique. Il l’a donné à tout le monde, même aux adversaires. Il a envoyé même un exemplaire à Marcelo Caetano qui était le successeur de Salazar.

Isabel a parlé de Carlos Monjardino et de Rodolfo Crespo, de là il a fait toute la conspiration pour faire le Parti Socialiste, qui était son grand objectif aussi – le deuxième grand objectif, en venant en exil en France.

Le parti n’a pas été physiquement fondé à Paris, parce qu’il y avait quelqu’un de très grand en Allemagne qui s’appelait Willy Brandt, qui a été un magnifique Président de l’Internationale Socialiste, et c’est pour ça – il n’avait pas encore Mitterrand comme Président en France, mais il avait beaucoup d’amis. On a connu Gaston Defferre, après les plus jeunes, Lionel Jospin, Rocard… tous sont venus au Portugal et tous ont été émus par la Révolution. Et ça c’est très important.

Isabelle l’a dit, il avait la passion des livres. Il a laissé une bibliothèque immense, que j’espère arriver à un accord avec ma sœur pour qu’on la laisse en public, ou à la Fondation, ou à la Bibliothèque Nationale.

Mais – c’est quelque chose qu’on oublie parfois, mais Rodolfo Crespo me l’a rappelé – il a fondé une librairie, rue Gay Lussac, qui fut aussi un centre de résistance socialiste à Paris.

Parce qu’avant, il n’y avait pas de librairie portugaise, il y avait la Maspero. Edouardo l’autre jour a dit quelque chose, qu’il était allé plusieurs fois à la Maspero, je ne raconte pas toute l’histoire, mais à la Maspero, tous les groupes politiques portugais de l’exil – il y en avait 50 au moins – s’entretenaient à aller à la Maspero pour mettre leurs journaux sur les autres. Les maoïstes sur les communistes orthodoxes, les socialistes, tout ça…

Et il a décidé d’ouvrir, avec l’appui des socialistes portugais, une librairie portugaise en exil, rue Gay Lussac. Je pense que ce fut la première librairie portugaise à Paris. Après, ils sont tous partis au Portugal.

Il y a une autre chose qu’il faut dire, mon père aimait beaucoup la France, mais le premier jour, le jour après la Révolution, la seule chose à laquelle il a pensé, c’était d’aller immédiatement au Portugal.

Les grands exilés portugais étaient tous en France, ou presque tous, il y a deux ou trois exceptions. Álvaro Cunhal, qui mérite aussi un hommage de la ville de Paris, était à Paris.

Les Communistes portugais n’ont jamais aimé dire qu’il était à Paris. Il était à Paris pour une raison très simple, il ne pouvait pas diriger un parti vif et actif comme était le Parti Communiste Portugais à l’époque, de l’autre côté du rideau de fer. C’est si simple que ça. Alors il est venu ici avec l’appui des Communistes français, mais il est retourné au Portugal deux jours après mon père !

Mon père est parti de la gare d’Austerlitz, que les portugais qui ont plus de 50 ans connaissent très bien, parce qu’on venait en deuxième classe dans un train merveilleux, qui s’appelait le Sud Express et c’était par la gare d’Austerlitz qu’on arrivait.

On vous doit, Madame Anne Hidalgo, beaucoup, du point de vue de toute la tendresse, on remercie aussi Monsieur l’Ambassadeur Francisco Ribeiro de Menezes pour l’appui merveilleux qu’il nous a donné. Je le connaissais déjà et j’avais déjà une grande admiration, mais je tiens à vous dire, cette fois en portugais, parce qu’il faut dire deux ou trois mots en portugais : Muito obrigado, Muito obrigado senhor Embaixador, Muito obrigado estimada camarada Anne Hidalgo, Muchas gracias a usted, et je ne dis pas «Vive la République Espagnole», parce que ce n’est pas poli de le dire ici, mais on est tous des Républicains, et je tiens à souligner la présence des compagnons des derniers temps de mon père, Carlos Luis, sa femme, Maria de Jesus, Filipe Guimarães, qui est le Secrétaire Général de la Fondation, Isabel a déjà parlé de Rodolfo Crespo et de Carlos Monjardino, et je tiens à dire que c’est pour moi un grand plaisir d’être ici avec la femme que j’aime, Madame Annick Burhenne, nos enfants, mon fils le plus jeune va arriver, mais peut-être pas exactement à l’heure, mais ça arrive à ceux qui ont 22 ans, et ma fille Lilah qui a été la porte-parole de la famille Moulin.

Merci Madame la Maire».