La pauvreté et les inégalités reculent au Portugal, mais…António Marrucho·Comunidade·5 Janeiro, 2026 La réduction de la pauvreté et des inégalités s’est intensifiée en 2024. Toutefois, environ 1,7 millions de personnes vivent encore dans la pauvreté au Portugal. Ces données sont confirmées par l’Instituto Nacional de Estatística (INE), à partir de l’Inquérito às Condições de Vida e Rendimento (ICOR), édité fin 2025. À partir de quand est-on considéré comme pauvre ? Statistiquement, la pauvreté est définie à partir d’un seuil chiffré, les chiffres étant à la fois parlants, mais cachant d’autres réalités, d’autres notions plus personnelles, car la pauvreté ne se limite pas à une donnée monétaire : il existe des formes multiples de pauvreté – sociale, culturelle, relationnelle – qui ne sont pas toujours visibles dans les statistiques. Certains pauvres peuvent ainsi paraître plus «riches» que des personnes matériellement aisées, si l’on élargit la notion de richesse. Les chiffres n’en demeurent pas moins essentiels : ils permettent de mesurer les évolutions, de comparer les situations et d’orienter les politiques publiques. Le seuil de pauvreté au Portugal Une personne ou un ménage est considéré comme pauvre lorsque son revenu mensuel est inférieur à 60% du revenu moyen national, soit 723 euros par mois (8.679 euros par an), le revenu moyen au Portugal s’élevant à 1.205 euros en 2024. Ce seuil est évolutif : il augmente ou diminue en fonction de l’évolution du revenu moyen. Une tendance globale à la baisse Les données récentes montrent une diminution de la pauvreté monétaire, qui atteint son niveau le plus bas depuis le début des années 1990, selon l’étude «Un Portugal inégalitaire» de l’économiste Carlos Farinha Rodrigues. En 2024, le taux de risque de pauvreté pour l’ensemble de la population a diminué de 1,2 points, passant à 15,4%. Cette baisse correspond à la sortie de la pauvreté d’environ 101.000 personnes en un an. Malgré cette amélioration, 1,7 millions de personnes continuent à vivre sous le seuil de pauvreté, dont plus de 300.000 enfants. Des inégalités persistantes selon les profils La pauvreté reste particulièrement élevée chez certaines catégories : – les familles avec enfants, et plus encore les familles monoparentales, dont le taux de pauvreté a augmenté de 4,1 points, atteignant 35,1%. – les personnes sans emploi : 42,6% vivent sous le seuil de pauvreté. – les travailleurs : 8,6% sont pauvres malgré un emploi. – les retraités : 16,4%. – les autres inactifs : 30,4%. Les statistiques reposent toutefois sur les ménages vivant en logement ordinaire ; elles ne reflètent pas pleinement l’augmentation des sans-abris, ni l’aggravation des situations les plus extrêmes. La pauvreté selon l’âge Entre 2022 et 2024 : les enfants et adolescents passent de 20,7% à 17,6%, les adultes passent de 16% à 13,9% et en ce qui concerne les personnes âgées de 65 ans et plus, la hausse est de 17,1% en 2022 à 21,1% en 2023, puis baisse à 17,8% en 2024. Chez la population en âge de travailler, le taux de pauvreté est passé de 14,4% en 2023 à 12,9% en 2024. Le rôle déterminant de l’éducation L’éducation reste le principal levier de mobilité sociale. En 2024, le taux de pauvreté des personnes diplômées de l’enseignement supérieur était de 5,4%, soit près de quatre fois inférieur à celui des personnes n’ayant suivi que l’enseignement basique (21,3%). Même si plus faible que la moyenne, le chiffre de 5,4% des personnes diplômées de l’enseignement supérieur en situation de pauvreté est notoire. Il y a ici probablement un décalage entre l’offre et la demande, un mauvais aiguillage dans la formation. L’impact des transferts sociaux Sans les transferts sociaux (hors pensions), le taux de pauvreté atteindrait 20,8%, contre 15,4% observés. Ces transferts réduisent donc la pauvreté de 5,4 points, un impact réel mais moins important qu’il y a dix ans, notamment pour les personnes en situation d’extrême pauvreté. Le système de protection sociale couvre aujourd’hui moins efficacement les plus vulnérables. En 2023, les prestations sociales représentaient 27,3% du revenu équivalent des ménages. De ce montant, 22,6% correspondaient aux pensions de vieillesse et de réversion (dont la plupart sont contributives), tandis que 4,7% représentaient d’autres types de prestations sociales. Populations particulièrement exposées Les personnes étrangères résidant au Portugal sont fortement touchées : près de 29% vivent dans la pauvreté ou l’exclusion sociale. En 2025, environ 2 millions de personnes, soit 18,6% de cette population, était concernés par la pauvreté ou l’exclusion sociale. Cet indicateur révèle de fortes asymétries régionales. Le taux de pauvreté ou d’exclusion sociale le plus faible se trouve dans la région de Grande Lisboa (16,5%). Les archipels des Açores et de Madère, malgré les baisses observées en 2025, présentent les valeurs les plus élevées pour cet indicateur. La pauvreté au sens européen (AROPE) Il faut tenir compte d’une autre notion dans l’analyse des statistiques : le taux de pauvreté ou d’exclusion sociale est l’indicateur synthétique utilisé par le système statistique de l’Union européenne, dans le cadre de la stratégie Europe 2030, pour caractériser les familles et les individus se trouvant dans au moins une des trois situations suivantes : pauvreté monétaire ; privation matérielle et sociale grave ; exclusion du marché du travail (ce qui se traduit par le fait que, globalement, les adultes âgés de 18 à 59 ans travaillent en moyenne moins de 20% de leur temps de travail potentiel, soit une faible intensité de travail). Selon cette donnée en 2024, le taux AROPE était de : – Bulgarie : 30,3% – Roumanie : 27,9% – Grèce : 26,9% – Espagne / Lituanie : 25,8% – France / Allemagne : 20,5% – Danemark : 20,7% – Portugal : 19,5% – Belgique : 18,8% – Suède : 18,3% – Autriche / Pologne : 15,8% – République tchèque : 10,5% La moyenne européenne s’établit autour de 21%. Statistiques et perception Toutes ces données, bien que nécessaires, ne racontent pas la totalité de la réalité portugaise, selon nous. Le seul global de 723 euros est-il aussi représentatif à Lisboa, Porto, que dans des zones moins urbaines où les loyers sont plus faibles, où l’on cultive encore, par exemple. À contrario, dans des zones à faible densité, ne se considère-t-on pas plus pauvres, par manque de services, manque de médecins? La notion de pauvreté peut aussi, selon nous, varier en fonction d’une certaine solidarité familiale, du partage. À cela s’ajoute, le pouvoir se loger, problème majeur actuellement au Portugal. Sujet sensible et d’actualité pendant la campagne électorale actuelle. Le peintre et écrivain Humberto Correia, un des onze candidats à Belém, a promis de voyager du Nord au Sud en faisant campagne, déguisé en roi Afonso Henriques, la crise du logement étant au cœur de ses préoccupations. La pauvreté recule au Portugal, et les indicateurs statistiques témoignent d’avancées réelles, inédites depuis plusieurs décennies. Toutefois, ces progrès demeurent fragiles et inégalement répartis. Les familles monoparentales, les enfants, les personnes âgées et les étrangers restent particulièrement exposés. La baisse globale des chiffres ne doit donc pas masquer la persistance de vulnérabilités structurelles, ni la nécessité de renforcer les politiques sociales, éducatives et de soutien à l’emploi pour garantir une réduction durable de la pauvreté et des inégalités.