
Journaliste à l’Agence France-Presse (AFP) et passionné de généalogie depuis l’enfance, Frédéric Dumoulin, d’origine lilloise, a consacré plus de quatre décennies à résoudre une énigme transmise en silence : l’identité du père de sa grand-mère paternelle, née sans père déclaré et élevée dans un lourd tabou familial. Guidé d’abord par l’intuition, puis par l’essor de la génétique, il a fini par remonter jusqu’à un Officier portugais du Corps Expéditionnaire Portugais (CEP) venu combattre en France pendant la I Guerre mondiale.
Il raconte ici, point par point, cette quête aussi intime qu’historique.
.
Depuis combien de temps cherchez-vous vos origines portugaises ?
En fait, la généalogie est depuis toujours ma passion. Je me souviens qu’à 7 ou 8 ans déjà, je prenais l’encyclopédie et je faisais les arbres généalogiques des rois de France et des cours européennes. Vers l’âge de 10-11 ans, ma mère m’a proposé qu’on fasse notre propre arbre généalogique. Nous habitions Douai, ma mère et ses parents étaient eux-mêmes originaires du Douaisis et mon père du Pas-de-Calais, près d’Auchel. Le mercredi, nous allions dans les Mairies, aux Archives départementales, faire les recherches. En quelques semaines, nous avions déjà remonté une dizaine de générations, bien au-delà de la Révolution française donc.
C’est pendant ces recherches que je me suis rendu compte que ma grand-mère paternelle, Marie, née en 1919, portait le même nom que sa mère, Julienne Pouchain… Et que son acte de naissance n’indiquait pas de père ! Ça m’a évidemment intrigué. J’ai interrogé ma grand-mère, qui m’a tout simplement dit que, même si elle avait eu la chance que sa mère, veuve de guerre en 1915, ait épousé après-guerre un homme qui l’avait ensuite élevée comme sa propre fille, elle ne savait absolument pas qui était son «vrai» père ! Elle n’avait même jamais osé poser la question à sa mère tant c’était un tabou dans la famille. Elle en avait souffert enfant. A l’école, certains enfants la traitaient même de bâtarde…
Qu’à cela ne tienne, me suis-je alors dit, on va nous même découvrir la vérité ! C’était l’été 1982 ou 1983, je ne me souviens plus tout à fait. J’ai demandé à ma grand-mère de m’emmener en voiture dans son village natal, à Reclinghem, une petite commune du Pas-de-Calais entre Fruges et Saint-Omer. Ça a été ma première enquête journalistique, si l’on peut dire. J’ai fait le tour de tous les anciens du village, qui avaient alors entre 80 et 90 ans (et qui avaient donc entre 10 et 20 ans au moment de la I Guerre mondiale).
Et au bout de plusieurs «interviews», le «scoop» est arrivé… Je suis allé voir un cousin de la famille, Justin Courtin, qui avait 14 ans à l’été 1918 et qui m’a raconté ce qu’il avait vu cet été-là : «Nous étions en train de jouer dans les pâtures quand un petit groupe de soldats portugais est arrivé à Lilette (hameau de Reclinghem où se trouvait la ferme des Pouchain)». Je ne sais plus vraiment s’il m’a dit qu’ils étaient à cheval ou à pied, j’ai l’impression que c’était à cheval, mais j’ai un petit doute. Bref, ces soldats ont bivouaqué un certain temps à Lilette et l’un d’eux, «un gradé a eu une relation avec Julienne. C’est lui le père de Marie !» Le choc et la joie en même temps. Je cours prévenir ma grand-mère, restée dans sa voiture. Elle se met à pleurer. Comme si toute sa souffrance ressortait d’un coup. J’apprendrai par la suite qu’en réalité, elle savait plus ou moins que son père était Portugais. Elle l’avait entendu dire quand elle était plus jeune, mais elle occultait ce passé.
.




Voilà le départ d’une enquête sur un Officier portugais de la Grande Guerre ?
Oui. Je me suis donc mis à chercher qui pouvait bien être ce Portugais qui était donc mon arrière-grand-père ! Mais c’était terriblement compliqué, voire mission impossible, puisque je ne possédais aucune information si ce n’est que c’était un «gradé portugais». Pas de prénom, pas de nom, pas de photo, pas de régiment… Autant chercher une aiguille dans une botte de foin.
Pourquoi cette quête était jugée impossible ?
J’ai toujours cru que j’arriverais à percer ce mystère un jour ! Au mieux, ça faisait sourire ma famille et mes amis. Certains me prenaient même pour un fou, allant jusqu’à considérer que ma recherche était obsessionnelle. Je me suis mis à me renseigner sur le Portugal, sur le Corps Expéditionnaire Portugais, à me passionner pour ce pays qui était une partie de moi après tout ! Et puis, je voulais absolument retrouver le père de ma grand-mère, elle qui n’avait jamais connu son père biologique… Elle est décédée assez vite, en 1986, et loin d’abandonner, je me suis dit alors que je poursuivrais cette quête pour nous deux !
.
Sur les soldats portugais venus en France, des recherches sont en cours pour savoir combien sont restés et ont formé une famille en France (*). Il y a certainement eu bien d’autres cas comme celui de votre arrière-grand-père. À notre connaissance, une telle quête avec un déjà certain aboutissement est pour nous unique. Vous êtes fier d’y arriver, fier de pouvoir prouver que c’est possible ?
Je ne sais pas si c’est unique. Car d’autres descendants de Portugais ont pu retrouver leur aïeul aussi. Mais, en général, ils avaient un prénom et un nom, une photo, ils ne partaient pas de rien. Ils ont pu remonter le fil plus facilement. Moi, ce qu’il y a d’unique peut-être à ce jour, c’est que j’y suis arrivé via les tests ADN !
.
Quels organismes avez-vous contactés dans votre quête ?
Très vite, j’ai contacté les Archives militaires portugaises en espérant pouvoir trouver la trace écrite de soldats ayant pu stationner dans ce petit village du Pas-de-Calais au mois d’août 1918 (mon arrière-grand-mère est née le 17 mai 1919, donc elle a été conçue vers la mi-août 1918). Rien de tout ça dans les archives, hélas.
.

Votre famille et notamment votre grand-mère, étaient d’accord avec votre recherche, vous appuyait-il ?
Mes parents étaient pleinement d’accord, ils s’amusaient de cette quête un peu obsessionnelle. Pour ma grand-mère, je dirais que c’était un peu plus ambivalent… Elle rêvait de savoir au fond d’elle-même et, en même temps, ça la gênait un peu que je «fouille» dans le passé de sa mère. Cette arrière-grand-mère, Julienne, que tout le monde dans la famille appelait «Mangare», elle a habité par la suite, près de la gare de Pernes-en-Artois. Juliette était un sacré personnage. Une femme de caractère qui ne plaisantait pas avec l’autorité. Jamais elle n’aurait toléré que sa fille lui pose la moindre question sur cette «relation» amoureuse… ou du moins, c’est comme ça que ma grand-mère, avait intégré les choses.
.
Connaissez-vous les circonstances de la rencontre de votre arrière-grand-mère avec l’Officier portugais ?
Non. J’avoue que, même aujourd’hui, en connaissant l’identité de mon arrière-grand-père, António Baptista de Carvalho, né en 1888 à Ponte de Sor, dans le district de Portalegre, devenu militaire de carrière et qui a vécu pratiquement toute sa vie à Lisboa, Belém plus précisément, je n’ai pas la réponse à cette question. Était-ce une brève relation, sans lendemain ou une véritable histoire d’amour ? Je n’en sais strictement rien et ça, les tests ADN ne me donneront jamais la réponse à cette question ! Et c’est finalement tant mieux, c’est leur secret à tous les deux. Lui, visiblement, avait déjà sa vie au Portugal, et n’en a jamais parlé à son retour au pays.
.
Quelles avancées avez-vous fait pendant toutes ces années de recherche ?
Pendant des années, je me suis surtout documenté sur le Portugal, le CEP en général. Et puis, on a commencé à parler de l’ADN à la fin des années 90. Et là, je me suis vite dit que ce serait, un jour, un élément décisif. J’ai encore dû patienter jusqu’en 2026 avant d’avoir la clef de l’énigme.
.
Les tests ADN sont possibles en France depuis quand ?
À partir de 2015 environ, on a commencé à parler des gens qui faisaient des tests ADN aux Etats-Unis pour connaître leurs origines notamment. On appelle, à tort, ces tests, des tests «généalogiques récréatifs». C’est tout sauf ça le plus souvent. Il y a même fréquemment des souffrances derrière cette volonté de faire un test. Par exemple pour les enfants nés sous X, pour lesquels c’est le seul moyen de savoir d’où ils viennent !
En France, hélas, de tels tests ADN sont encore totalement interdits. Nous sommes d’ailleurs l’un des seuls pays en Europe et au monde à refuser aux gens de connaître leurs origines. Tout cela au nom du sacro-saint respect de la vie privée. C’est totalement grotesque… La France ferait mieux de légaliser ces tests ADN sur son sol en introduisant de solides garde-fous ! Bref, même si c’est donc interdit en France, j’ai fait faire un test ADN à l’étranger en 2018. Et depuis, semaine après semaine, je guettais les résultats, notamment en provenance du Portugal. A chaque fois que j’avais un «match génétique» avec un Portugais, je le contactais et lui demandais d’où venaient, au Portugal, ses grands-parents et s’il savait un arrière-grand-père, un grand-oncle, un lointain cousin qui avait fait partie du CEP et s’était battu en France pendant la I Guerre mondiale. Beaucoup, parmi les personnes contactées, ont joué le jeu et m’ont aidé… Assez vite, je me suis rendu compte que tout convergeait vers une région géographique très précise au centre du Portugal. Pour schématiser, dans un triangle Santarém – Castelo Branco – Portalegre. Avec un grand nombre de «matchs génétiques» autour de Mação, près du Tage. Mais il s’agissait à chaque fois d’assez lointains cousins, au cinquième, sixième, septième degré, voire davantage…
.
Quand est arrivée la bonne nouvelle ?
Le 9 janvier 2026 précisément. Sur le site de MyHeritage où j’ai stocké mes données ADN, arrive ce jour-là un «match» important ! Avec un monsieur d’environ 80 ans et dont on me dit qu’il est le cousin germain d’un de mes parents. Forcément mon père en l’occurrence… Mon cœur bat la chamade… Enfin j’y suis presque. La conclusion s’impose immédiatement. Le grand-père paternel ou le grand-père maternel de ce monsieur EST mon arrière-grand-père ! J’ai aussitôt contacté cette personne. Et dans la semaine qui a suivi, il m’a répondu et bingo, il m’a annoncé que, oui, son grand-père maternel avait fait la guerre en France. «Il s’appelait António Baptista de Carvalho» ! Près de 43 ans de recherches acharnées aboutissent enfin… Je connais mon aïeul ! Coup de chance, j’apprendrai plus tard de mon cousin Guilherme, qui est un homme absolument charmant et parle un français impeccable, qu’il a fait ce test vraiment par hasard, par pure curiosité…
.
Que savez-vous de votre ancêtre portugais ?
Je me suis lancé dans une nouvelle quête, éperdue, depuis le mois de janvier. Savoir le maximum de choses sur mon «bisavô»… J’ai contacté non seulement sa famille mais aussi les Mairies, les Archives militaires pour en savoir davantage sur sa carrière dans l’armée. Quand il a rencontré mon arrière-grand-mère, il était Capitaine d’artillerie, mais il a fini «Brigadeiro» (l’équivalent d’un Général de brigade en France). Je me suis aussi attelé à faire son arbre généalogique. Pour certaines branches, je remonte déjà au XVIIème siècle !
.


Quelles démarches selon vous manquent à accomplir ?
Aller sur place désormais ! Je vais justement au Portugal 15 jours en mai. A Lisboa, là où il a vécu et là où il est enterré au cimetière d’Ajuda, mais aussi à Ponte de Sor et alentours… Ce sera un moment fort, de recueillement, mais aussi pour m’imprégner des lieux où ont vécu mes ancêtres portugais.
.
Avez-vous déjà pris contact avec de la famille au Portugal ?
Oui, bien sûr, ils m’ont déjà offert un accueil formidable. Nous nous parlons régulièrement au téléphone et j’ai hâte de faire leur connaissance de visu !
.
Dans votre quête, quelles découvertes, quelles surprises vous attendent ou que vous espérez ?
J’espère en savoir le plus possible sur mon arrière-grand-père, sur sa vie, sur les lieux qu’il a aimés, sur ses descendants qui sont mes cousins. J’ai déjà obtenu quelques photos, mais j’espère en avoir beaucoup plus sur place…
.
Comment se sent on après le résultat atteint ? Envie de partager ? Découvrir pour transmettre ?
Une forme de plénitude, je dirais. Et puis c’est vrai aussi une certaine fierté de ne jamais avoir renoncé à cette quête. Je suis la preuve vivante qu’il faut toujours croire en ses rêves !
.
Des recherches sont en cours pour savoir combien de couples franco-portugais se sont créés à la suite de la venue du Corps Expéditionnaire en France (*). D’autres rencontres d’un jour, d’amour, ont eu lieu en terres de Flandres pendant la I Guerre mondiale. Des soldats, officiers sont rentrés au Portugal ne sachant pas qu’ils laissaient en France de la descendance… de l’ADN.
L’histoire que Frédéric Dumoulin nous a racontée, à notre connaissance, est unique, car parti de rien, pas de prénom, pas de nom… c’est une histoire extraordinaire…
Plus de 100 ans passés de la fin de la Grande Guerre, des histoires surgissent, aboutissent… des histoires qui continuent à alimenter l’histoire du CEP en terres de Flandres.
La quête de Frédéric Dumoulin, née d’un silence familial et prolongée par une ténacité hors du commun, illustre la force des histoires qui traversent les générations. Grâce à la génétique, à la persévérance et à une curiosité jamais démentie, il a redonné un nom, un visage et une histoire à une branche entière de sa famille. En mai prochain, le voyage au Portugal scellera le lien retrouvé. Une quête intime, mais aussi un hommage à ceux qui, parfois sans le savoir, nous ont transmis une part essentielle de nous-mêmes.
.
(*) Thèse d’Aurore Descamps Ronsin sur «Une vie entre deux drapeaux, les mariages franco-portugais et leurs conséquences économiques sociales et culturelles dans les Hauts de France».






