Lusa | Pedro Sarmento CostaPortugal 2025 : incendies de forêt, constats, chiffres et responsabilitésAntónio Marrucho·Comunidade·29 Dezembro, 2025 La fin de l’année approche, moment de faire le point, de constater, d’examiner ce qui s’est bien passé, moins bien passé, et ce qui a marqué l’actualité. Plusieurs événements ont marqué le Portugal en 2025. Parmi ceux qui nous paraissent les plus notoires, et qui ont fait l’objet d’une couverture médiatique internationale, figurent les incendies de forêt et le grave accident de Elevador da Glória. Grâce au portail institutionnel du Sistema de Gestão Integrada de Fogos Rurais (SGIFG), nous pouvons tenter une analyse de ce qui constitue, selon nous, l’un des problèmes majeurs du Portugal : les feux de forêt et leur gestion. Un climat propice aux incendies : un postulat incontournable Le Portugal possède un climat particulier, très propice aux feux de forêt : – des automnes, hivers et printemps pluvieux qui favorisent une forte densité de végétation ; – des étés avec peu ou pas de précipitations, entraînant un stress hydrique important de cette végétation, la rendant hautement inflammable. La précipitation moyenne au Portugal est d’environ 850-900 mm par an sur l’ensemble du territoire continental, avec inclut une grande variabilité régionale (Nord : souvent >1000 mm, Centre : autour de 900-1200 et Sud (Alentejo, Algarve) : plus sec, souvent ~400-650 mm par an). La moyenne au Portugal étant de 858 mm par an entre 1901 et 2024 selon les séries historiques (Trading Economics). À titre de comparaison, en France précipitation annuelle moyenne : environ 930–935 mm par an selon les normales climatiques calculées sur la période 1981–2010 par Météo-France, une autre source mondiale donne une moyenne historique d’environ 835-870 mm/an sur le long terme (1901-2024). (Trading Economics). Ce postulat posé, examinons les chiffres. Les chiffres clés des incendies en 2025 Du 1er janvier au 22 décembre 2025, ont été enregistrés : – 8.271 incendies – 270.765 hectares brûlés, soit 2.707,65 km² – Environ 2,7% de la superficie du Portugal continental brûlée en une seule année. Statistiquement, le nombre d’incendies en 2025 est inférieur à la moyenne. Entre 2001 et 2024, on comptait en moyenne 19 901 feux par an, pour une moyenne annuelle de 139 188 hectares brûlés. Cependant, si l’on extrapole : – période 2001-2024 : 7 hectares brûlés par incendie – année 2025 : 32,7 hectares brûlés par incendie Des incendies moins nombreux, mais bien plus destructeurs Conclusion de ces premières données : la surface moyenne brûlée par incendie en 2025 est largement supérieure à celle des deux dernières décennies. Seules les années 2003, 2005 et 2017 ont connu une superficie brûlée supérieure à celle de 2025. À noter également que 6% des incendies, survenus dans des conditions climatiques exceptionnelles ou extrêmes, ont consumé 45% de la surface totale brûlée. Le lourd tribut humain Quel que soit leur nombre, les décès causés par les incendies sont toujours trop nombreux. En 2025, 4 personnes ont perdu la vie. Rappelons qu’en 2017, année tragique, le bilan humain s’élevait à 117 morts, dont 66 lors du seul incendie de Pedrógão Grande. Les leçons (partielles) tirées de l’été 2017 Présents au Portugal durant l’été, dans la région touchée par le plus grand incendie jamais connu dans le pays, nous avons entendu de manière récurrente de la population qui disait sentir que la priorité donnée aux pompiers était désormais la protection des villages et des habitants, plutôt que de combattre le feu directement notamment par : – l’évacuation vers des zones sécurisées, – le blocage ou l’interdiction de la circulation. Autres dires entendus de la part de la population : les pompiers attendaient les feux aux abords des villages. Des témoins nous ont indiqué avoir déclenché les contre-feux, les pompiers étant interdits de le faire, mais laissant faire. L’incendie record de 2025 Le plus grand incendie de forêt au Portugal en 2025 – et record historique – a brûlé environ 64.451 hectares. Un incendie provoqué par la foudre et qui s’est réallumé à plusieurs reprises. Il a débuté le 13 août à Piódão, dans la municipalité d’Arganil (district de Coimbra), avant de s’étendre à : – Pampilhosa da Serra – Oliveira do Hospital – des zones des districts de Guarda et Castelo Branco Répartition régionale des incendies et surfaces brûlées – Nord : 4.762 feux – 72.415 hectares brûlés – Centre : 1.379 feux – 182.027 hectares brûlés – Lisboa e Vale do Tejo : 1.803 feux – 657 hectares – Alentejo : 241 feux – 9.448 hectares – Algarve : 2.394 feux – 2.218 hectares Un chiffre interpelle fortement : la région Centre concentre 16,7% des incendies, mais 68,7% de la surface brûlée en 2025. La région Centre : exception ou symptôme structurel ? La situation de 2025 est exceptionnelle pour la région Centre, mais pas totalement isolée. Entre 2001 et 2024, cette région représentait en moyenne : – 19,2% du nombre total de feux – 43,5% de la surface brûlée Le seul incendie de Piódão a consommé en 2025 : – 23,8% de la surface brûlée nationale – 35,4% de la surface brûlée de la région Centre Le Centre du Portugal est sans doute la région la plus forestière du pays avec parfois de difficile accès, toutefois n’est-ce pas aussi le reflet d’un abandon de l’État dans la gestion territoriale ? Gestion des moyens et prévention : des questions persistantes Au vu des statistiques 2025, et plus largement de celles des 24 dernières années, ne faut-il pas s’interroger sur : – la gestion et la répartition saisonnière des moyens, – l’adaptation aux terrains accidentés et difficiles d’accès, – la formation et l’information des populations locales (chemins, moyens disponibles, forces vives) ? Recueil d’informations de la part des pompiers auprès des populations locales sur les chemins à emprunter, moyens disponibles, forces vives en cas d’incendie ? Les causes des incendies en 2025 Répartition officielle : – Naturelles : 70 incendies – 79.773 ha – Non enquêtées : 69 – 74.952 ha – Incendiaires : 1.983 – 65.422 ha – Accidentelles : 1.014 – 22.707 ha – Utilisation du feu : 2.037 – 14.919 ha – Indéterminées : 2.394 – 11.286 ha – Incendies réactivés : 661 – 1.444 ha – Structurels : 43 – 263 ha Certains chiffres interrogent : comment expliquer que 69 incendies non enquêtés aient causé davantage de dégâts que 1.983 incendies criminels ? Une meilleure enquête, mais une discipline encore insuffisante Il faut toutefois noter une évolution positive : entre 2001 et 2024, – 50% des incendies n’étaient pas enquêtés, – 9,5% seulement étaient attribués à des incendiaires. En 2025, ces proportions passent à : – 0,8% non enquêtés, – 24% incendiaires. Cependant, 37 % des incendies résultent encore d’actes accidentels ou d’une mauvaise utilisation du feu. La sensibilisation de la population reste insuffisante. Un exemple : ne faudrait-il pas réintroduire des cendriers dans les voitures ? Incendiaires et réponse judiciaire Début septembre, le ministère de la Justice recensait : – 66 détenus condamnés pour incendies de forêt, – dont 24 non pénalement responsables, hospitalisés d’office, – 43 en détention provisoire, – 22 en assignation à domicile avec bracelet électronique. Soit 131 personnes concernées, contre 74 à la même période en 2024. La question demeure : comment expliquer l’écart entre le nombre d’incendies criminels et le nombre relativement limité de personnes incarcérées ou jugées ? Nous n’avons pas trouvé ce type de statistiques pour les pays européens, selon certains médias en Espagne il y aurait 20 incendiaires en prison. Il nous semble que les criminels incendiaires, est malheureusement un mal bien portugais. Autres données statistiques marquantes Répartition hebdomadaire du début des incendies : – 14% par jour du lundi au vendredi – 15% le samedi – 16% le dimanche Heures de départ : – pic à 15h00 (10%) – 3% à minuit (tout de même?) – 1% à 5h00 Signalement des incendies : – 74% par les citoyens – 7% par les postes de surveillance Types de surfaces brûlées : – 7% agricoles – 43% maquis – 50% forêts Ces derniers chiffres sont contestés par l’association environnementale Quercus. La controverse des eucalyptus Quercus alerte sur une sous-estimation massive des surfaces d’eucalyptus brûlées, souvent classées comme «maquis» selon leur stade de croissance. Selon l’association, des dizaines de milliers d’hectares de plantations seraient ainsi minimisés dans les statistiques officielles, faussant l’évaluation des risques et de l’impact réel sur les territoires, les eucalyptus de moins de 5 mètres de hauteur étant considérés comme du maquis. Comparaison européenne Pour la période 2006-2024, concernant les incendies de plus de 30 hectares : – Italie 1ère place : 280 feux/an – Portugal et Espagne deuxième avec chacun 193 – France : 80 (10ᵉ place) En pourcentage de territoire brûlé par rapport à sa superficie, le Portugal occupe la première place en Europe, devant l’Espagne, l’Italie et la Grèce. Forêt portugaise : paradoxes et enjeux En 2023, selon les données d’Eurostat, le Portugal a enregistré la plus forte croissance forestière (11,1%), devant le Danemark (7,6%) et l’Irlande (6,8%). À l’autre extrémité du classement se trouve Malte, qui n’a connu aucune croissance, tandis que Chypre a enregistré la plus faible (1,6%), suivie de l’Estonie et de la Bulgarie (1,8% chacune). Selon Eurostat en 2023, le Portugal affiche la plus forte croissance forestière de l’UE (11,1%). Le rapport FAO du 28 novembre 2025 confirme une tendance inverse au reste du monde : – 3,36 millions d’hectares de forêt (36% du territoire portugais) : – 92% de forêts privées – 74% de forêts plantées – Les forêts naturelles couvrent 26%, dont moins de 1% de forêt primaire – Stockage de 83,6 mégatonnes de carbone Près d’un tiers de la forêt portugaise est protégé, et la reforestation ainsi que l’augmentation des plantations contribuent fortement à cette expansion. En 2025, près d’un tiers de la surface terrestre mondiale est forestière, soit 4,14 milliards d’hectares. Selon The Global Economy+1, 32% de la surface terrestre française est couverte par des forêts De noter qu’on parle de forêt de la FAO («Food and Agriculture Organization», ou en français «Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture») pour les zones de landes boisées naturelles ou plantées d’arbres d’au moins 5 m de haut, excluant les arbres isolés en zones urbaines ou agricoles. Vers une stratégie forestière au Portugal à l’horizon 2050 Le gouvernement portugais prévoit une stratégie intégrée visant : – la résilience et la gestion durable des forêts, – la prévention des incendies, – la neutralité carbone, – un investissement estimé à 6,4 milliards d’euros entre 2025 et 2050. La position de Quercus L’association demande notamment : – des forêts autochtones diversifiées, – plus de transparence sur les données forestières, – des mesures contraignantes contre les monocultures à risque, – un engagement renforcé dans des projets locaux de reforestation durable. Entre progrès, contradictions et urgence d’agir L’année 2025 confirme une réalité paradoxale : le Portugal progresse dans la croissance forestière, mais reste le pays européen le plus touché par les incendies en proportion de son territoire. Moins d’incendies, mais des feux plus vastes et plus destructeurs ; des stratégies ambitieuses, mais des territoires toujours vulnérables ; une meilleure connaissance des causes, mais encore trop peu de prévention efficace. Face au changement climatique, la gestion forestière n’est plus une option, mais une responsabilité nationale urgente, qui engage l’État, les collectivités, les propriétaires et les citoyens.