Salle pleine pour Mariza à la Seine Musicale

C’était il y a 25 ans, un peu plus ou un peu moins, au Bataclan, à Paris. C’était l’une des premières fois, la première peut-être, où la jeune Mariza se produisait à Paris. J’y assistais avec «notre» fadiste Conceição Guadalupe : un concert plein de fraîcheur et d’énergie, une Mariza encore un peu timide. A Lisboa, elle avait fait ses classes au «Senhor Vinho», une maison de fado qui révéla (et continue de le faire) beaucoup des artistes les plus en vue aujourd’hui : Camané, Aldina Duarte, Ana Moura, Duarte, Ana Margarida Prado…), et ses premiers albums furent des évènements pour le milieu du fado et pour le grand public.

Dotée d’une tessiture vocale et d’une puissance hors normes, beaucoup ont considéré qu’une «nouvelle Amália» était née. Mariza est capable de tout chanter (jazz, musiques brésiliennes, soul, pop…) et de les bien chanter, que ce soit avec seules guitares du fado traditionnel et jusqu’à des orchestres symphoniques.

Plus qu’une fadiste, elle est devenue, depuis vingt ans, une star internationale capable de remplir les salles les plus prestigieuses du monde entier, et, à Paris comme ailleurs et plus qu’ailleurs peut-être avec une communauté portugaise nombreuse, un concert de Mariza est toujours un évènement.

Le grand auditorium de la Seine Musicale, vaste établissement en béton brut, un peu froid, installé sur l’île Seguin, à Boulogne-Billancourt, naguère site d’une célèbre usine Renault, accueillait donc Mariza et ses musiciens ce 23 janvier, devant un millier de spectateurs.

Mariza commença d’entrée avec «Há festa na Mouraria», un fado traditionnel emblématique du légendaire Alfredo Marceneiro. Un poème sans prétentions sur une fête populaire, sur une belle musique de fado. «Tio» Alfredo le chantait avec bonhomie, Mariza y met un rythme saccadé, presque violent : est-ce une bonne idée ? Pas sûr. C’est dommage, parce que ce sera le premier et avant dernier moment de fado traditionnel du concert. Le second, où, comme à chaque concert, Mariza descend dans la salle, micros coupés pour elle et ses musiciens, chante un «fado corrido», constitue certes un exploit vocal, très apprécié par le public qui l’applaudira debout. Une performance, oui, mais…

Le concert inclut aussi trois chansons issues ou inspirées du folklore, souvent intégrées dans le répertoire fadiste, dont le bien connu «Fado Trigueirinho», repris en cœur par le public, avec des arrangements qui les modernisent très agréablement. Autre chanson souvent intégrée dans répertoire fadiste, «A Chuva», de Jorge Fernando, une mélodie qui ressort plus de la variété que du fado.

Autres titres intégrés aux répertoires fadistes, mais sans être des fados : «Barco negro», popularisé par Amália, dont la musique est brésilienne, et «O gente da minha terra», beau poème d’Amália, et l’un des titres phares du répertoire de Mariza, qu’elle a chanté ce soir sur un ton moins haut que d’habitude, mais avec la même conviction et le même enthousiasme du public.

Le reste du répertoire ? Pas mal de pop, un zeste de jazz ou d’Afrique, et même deux ou trois titres qui auraient davantage leur place au concours de l’Eurovision que dans un concert quand même estampillé fado.

Un mot sur les musiciens : Luís Guerreiro, l’un des tout meilleurs spécialistes de la guitarra, fut parfait, comme d’habitude, quoique desservi par la sonorisation qui de temps à autre «métallisait le son». Les autres, Phelipe Ferreira, viola, Gabriel Salles, viola baixa, Mário Costa, percussions, lui aussi victime de la sono, qui amplifiait trop le son de la grosse caisse, au point, parfois, de couvrir les autres musiciens et João Frade, accordéon, ont, comme on dit, «fait le job».

Il est probable que mes estimés collègues de l’Academia da guitarra portuguesa e du fado à Lisboa lèveraient plus d’un sourcil devant un tel concert. Attention, Mariza est une grande professionnelle, une chanteuse de grand talent. Mais l’ambiguïté demeure : fado ou pas fado ?

Elle existe aussi, dans une bien moindre mesure, pour Ana Moura. Faut-il continuer d’annoncer «fado» des concerts où il y en a de moins en moins ? Ou faut-il dire ce qui est de la world music très orientée par le marketing (avec un peu de fado) ? Des artistes tels la regrettée Mísia ou Cristina Branco annoncent la couleur : «ce soir, ce sera cabaret, la prochaine fois, ce sera fado» disait Mísia. C’est dommage : Mariza et Ana Moura chantent tellement bien le fado !