Gérald Bloncourt

Une tribune «portugaise» dans le journal Le Monde: «Ni bons ni mauvais»

Un groupe «d’immigrés et Français descendants d’immigrés portugais» vient de signer une tribune dans le journal Le Monde, que LusoJornal reproduit ici:

 

Ni bons ni mauvais: réponse à ceux qui voudraient instrumentaliser l’histoire de l’immigration portugaise

 

Il n’est pas rare de s’entendre dire que les immigrés portugais en France ne font pas d’histoires. D’une manière générale, cette immigration sert aujourd’hui d’exemple à ceux qui cherchent à mettre en avant une stratégie d’«intégration réussie», voire à mettre en avant une figure de «bon» immigré, un peu comme un professeur désignerait le chouchou de la classe.

Les incidents qui se sont déroulés à Champigny-sur-Marne le réveillon du Nouvel An ont été instrumentalisés en ce sens par le journaliste du Figaro Alexandre Devecchio, l’universitaire Laurent Bouvet et le journaliste Benoît Rayski. S’appuyant sur un article du Parisien, daté du 21 juin 2015, le premier déclare sur Twitter que «Champigny était le plus grand bidonville de France. Plus de 10.000 Portugais y vivaient dans la boue. Pas d’eau, pas d’électricité, etc. Et pas de violence, ni association pour crier au racisme. Qui peut dès lors nier la désintégration française?».

Cette allusion prétendument historique est reprise deux jours plus tard par Laurent Bouvet sur le plateau de «28 minutes» d’Arte, lors d’un débat portant sur la laïcité. Voulant démontrer que, de nos jours, le «problème des banlieues» ne serait plus seulement «social», il invoque les bidonvilles portugais où il «n’y avait pas de relations de violence». Enfin, sur le site Atlantico.fr, Benoît Rayski reprend ce même article du Parisien pour, également, opposer des populations immigrées et/ou issues de l’immigration. Selon lui, parmi les descendants de Portugais «aucun d’entre eux n’a appris à détester la France» mais «après eux d’autres populations sont venues».

 

Nous, immigrés et Français descendants d’immigrés portugais, nous ne pouvons tolérer ces affirmations et ceci pour deux raisons principales.

D’abord, s’il y a un bon élève, il y a forcément un mauvais élève. Et celui que l’on pointe du doigt est en l’occurrence, celui qui n’est pas «blanc» et/ou «chrétien». Nous comprenons évidement les allusions sans finesse de ces journalistes. En effet, nous avons pris l’habitude d’être instrumentalisés pour jeter la pierre sur d’autres populations jugées par certains comme inassimilables.

Dans les années 1980, le sociologue Albano Cordeiro (1) a mis en avant dans ses travaux la dynamique sociale qui consistait à invisibiliser l’immigration portugaise au profit d’une mise à l’index des immigrés maghrébins. Autrement dit, plus les «Arabes» devenaient indésirables, plus les Portugais devenaient invisibles et donc «intégrés». Ces immigrations sont donc liées depuis toujours, comme les deux faces d’une même monnaie, unies par le même mépris exprimé par une partie de la société d’accueil. Elles ont d’ailleurs été mise en concurrence depuis le départ. Rappelons que c’est pour freiner l’immigration algérienne que le gouvernement de Georges Pompidou ferme les yeux sur la venue clandestine de centaines de milliers de Portugais dans les années 1960-1970, fuyant la misère, la dictature et les guerres coloniales. A la figure de «l’Arabe» s’ajoutent aujourd’hui celle des Roms, des Africains subsahariens et des réfugiés fuyant les conflits du Proche-Orient.

 

D’autre part, les affirmations sur le bidonville portugais de Champigny-sur-Marne sont tout simplement fausses et non vérifiées. Il serait pourtant facile de se référer aux travaux de chercheurs l’ayant étudié. Si ces manipulateurs de l’Histoire pointent du doigt les misérables conditions de vie, ils oublient que lorsque ce bidonville a été médiatisé, en 1964, il avait fait l’objet d’une «humanisation» (2): raccordement à l’électricité, installation de points d’eau, collecte des ordures. Autant de rafistolages alors refusés aux bidonvilles où vivaient les Maghrébins. Un traitement différentiel, déjà.

  1. Devecchio, Bouvet et Rayski nient toute «relations de violence» au sein du bidonville portugais. Relégués dans des espaces stigmatisés, de nombreux Portugais de l’époque ont souffert – et souffrent encore tant cette mémoire est difficile ou refoulée – d’une violence symbolique.

Violence exercée par les marchands de sommeil qui jouaient de la peur des travailleurs d’être dénoncés à la police politique portugaise dont ils suspectaient la présence d’informateurs en leur sein. Violence également de l’arbitraire qui présidait aux relogements par les autorités qui ne tenaient pas en compte la volonté des habitants de rester à proximité de leur emploi ou de leurs proches.

Face à ces relogements, certains ont résisté silencieusement, allant vivre dans un autre bidonville ou un autre taudis. D’autres protestaient, comme les habitants de Massy qui occupèrent temporairement la Mairie en 1970. Et, contrairement à l’image aseptisée que l’on colle aux Portugais, les autorités craignaient leurs réactions. Des forces de l’ordre étaient présentes à chaque opération de résorption, de peur de débordements.

Les travailleurs portugais ont eux aussi souffert du rejet de certains voisins qui se plaignaient de ces étrangers et exigeaient des autorités «l’intervention des forces de police (…): que le code civil soit respecté à Champigny». L’Histoire du bidonville de Champigny est donc bien plus complexe qu’on a voulu nous faire croire.

 

De plus, cette volonté de présenter les Portugais comme des gens sans histoires induit une injonction tacite: celle d’exister sans Histoire, voire sans mémoire. Nous ne pouvons l’accepter.

Quelle est notre Histoire? De quoi nous souvenons-nous? Des années de boue, évidemment, lorsque des dizaines de milliers de Portugais sont entassés dans des bidonvilles.

Sans papiers, ces immigrés ont cherché à survivre en travaillant où on leur en laissait la possibilité. Les métiers dont les Français ne voulaient plus leur étaient tout désignés: femmes de ménage, ouvriers du bâtiment, concierges, etc.

La clandestinité, l’exploitation, les bidonvilles, le racisme: nous avons vécu toutes ces expériences, comme les subissent les immigrants africains d’hier et d’aujourd’hui, à des degrés plus intenses. «La violence» dont parle Alexandre Devecchio c’est celle qu’on nous a fait subir hier et celle qu’on inflige aujourd’hui aux nouveaux arrivants qui fuient eux aussi la misère, des régimes oppresseurs et des guerres.

 

Enfin, rappelons que si certains d’entre nous ont choisi le silence, si rassurant dans une société qui tend à oublier la xénophobie exercée autrefois contre les Italiens, Espagnols ou Polonais, les immigrés portugais se sont aussi révoltés contre leurs conditions de vie en France, au grand dam des patrons français, des autorités et du régime de Salazar.

Nous pourrions ici évoquer la figure de Lorette Fonseca, une immigrée portugaise engagée dans l’alphabétisation du bidonville de Massy et qu’on a voulu expulser parce qu’elle aidait ses compatriotes à faire valoir leurs droits.

Nous pourrions également parler d’António da Silva. Cet ouvrier spécialisé de Renault Boulogne-Billancourt s’est battu contre les circulaires Marcellin-Fontanet en 1972-1973, le premier mouvement dit des «sans-papiers». L’arrêté du Conseil d’État qui annule plusieurs dispositions de ces circulaires porte son nom.

Qui se souvient de la participation active d’immigrés portugais à Convergence 84, une marche antiraciste qui s’est inscrite dans la continuité de la Marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983, qualifiée par les médias français de «Marche des Beurs»? Son arrivée à Paris avait été accueillie par des dizaines de milliers de manifestants de tous les horizons.

 

Nous nous souvenons de tous ces épisodes de révolte et de combat comme de beaucoup d’autres. Certains ont un peu marqué les esprits, d’autres beaucoup moins. La plupart sont malheureusement inconnus de la société française qui a gommé l’Histoire de ses immigrés. Or, en oubliant l’Histoire de ceux qui ont reconstruit le pays et continuent de le construire, on travaille à sa «désintégration».

Pour toutes ces raisons, nous nous opposons publiquement à l’instrumentalisation de notre Histoire et de notre mémoire qui font également partie de l’Histoire de France. Ces manipulations ne cherchent qu’à renforcer le racisme qui frappe aujourd’hui certaines populations stigmatisées, de la figure du «Musulman» à celle du «Rom». Le slogan de la marche de Convergence 84 était «La France, c’est comme une mobylette, pour qu’elle avance, il lui faut du mélange». Le slogan reste toujours d’actualité.

 

(1) Sociologue et économiste spécialiste des questions migratoires

(2) Terme alors employé par l’administration

 

Liste des signataires de la tribune:

Victor Pereira, maître de conférences

Hugo dos Santos, journaliste

Daniel Matias, journaliste

Artur Silva, journaliste

José Vieira, réalisateur

Albano Cordeiro, sociologue et économiste

Mickaël Cordeiro, chargé d’études

Irene Pereira, sociologue

Irène dos Santos, chargée de recherche CNRS/anthropologue

Marie-Christine Volovitch-Tavares, historienne

Manuel Tavares, pédopsychiatre

Graça dos Santos, professeure des universités

Manuel Antunes da Cunha, sociologue des médias

José Pinto, ancien administrateur CGT du FASIL-ACSE

Maria Maranhão-Guitton, avocat au barreau de Paris

António Topa, poète

Clara Domingues, traductrice

Mickaël Robert-Gonçalves, historien du cinéma

Octávio Espírito Santo, directeur de photographie

Rose-Marie Nunes, photographe

Christopher Pereira, professeur d’histoire-géographie

Josélia Martins, chef d’équipe en entreprise

Carlos Rafael, professeur de portugais, retraité

Elisabeth de Albuquerque, professeur des écoles et directrice d’école maternelle en ZEP

Maryse de Albuquerque, professeur de français, retraitée

Manuela de Albuquerque, enseignante, retraitée

Maria Alves, secrétaire-comptable

Manuel Pereira, enseignant retraité

Elsa Bernardo, professeur de lettres

Anne-Marie Esteves, consultante

Cândida Rodrigues, chargée de production

Carlos Ribeiro, journaliste

Jérémie de Albuquerque, chef de projet informatique

Pedro Fidalgo, gardien d’immeuble et cinéaste

Angela Pereira, femme de ménage, retraitée

Jorge Valadas, ancien déserteur de l’armée coloniale portugaise, électricien

Nuno Martins, électricien, responsable syndical à la CGT/RATP

João Fatela, directeur de service social, retraité

João da Fonseca, éducateur spécialisé, retraité

José Barros, directeur d’établissement médico-social, retraité

Isabel da Cunha, directrice hospitalité

Manuel Gregório, formateur d’adultes et conseiller en bilans de compétence

Vasco Martins, formateur, retraité

Ludivine Privat, travailleuse sociale

Faustine Leuiller, accompagnante d’élèves en situation de handicap

Isabelle Segrestin, orthophoniste

Luciana Gouveia, responsable associative

Luísa Semedo, enseignante universitaire et responsable associative

Ilda Nunes, professeur de portugais et responsable associative

 

 

5 Comments Deixe uma resposta

  1. Bonjour Monsieur Daniel .D avec tout le respect que je vous doit… Bien sûr que nous ne sommes pas venus ici imposer notre culture et… ‘’Non ! Nous ne sommes pas « la bonne émigration »’’…
    Nous sommes tellement transparents que, même notre gouvernement a du mal à nous trouver et admettre que l’on existe, (j’en ai pour preuve, les fameux quatre députés que l’on nous octroie et tous ces consulats qui ont disparus, sans parler des votes …

    (« Et désolé… Mais quand on lance D.D on ne sait jamais ce qui va sortir » ce n’est ni un AS ni un SIX…). Apparemment !

    On est plutôt des deux, voir des trois, j’en ai un peu marre que des, Magellan, Vasco de Gama et autres soient Espagnol, que les boulevards que certainement vous arpentés non jamais été financés par des frères Portugais…
    Sans parler du reste, notre culture montrer par des bobos, pour des bobos…
    OUI !
    Je sens la morue et le béton pas frais et alors !? Alors je me lève et d’une voix forte et claire « j’exprime ma différence » Je ne suis ni un mouton ni une entité négligeable »… Ce qui est sûr malheureusement, c’est que de votre point de vue, je suis bien négligé… Et je dois admettre, que cela m’attriste au plus haut point…
    Si je comprends bien vous êtes né en France, vous avez peut-être fait un peu ‘philosophie’… ‘’ Pensez par vous-même et pesez le pour et son contraire »
    Et surtout, surtout, battez-vous, pour faire reconnaitre notre histoire, notre culture, notre différence… Et pour cela, pas besoin de jeter des cailloux ni de porter une morue à la ceinture…
    Amicalement votre

    José Manuel Marreiro

  2. Pourquoi renier la vérité biensur que l intégration des portugais est exemplaire. Nous sommes de bonnes personnes un point c est tout et c est notre fierté. Ont n est pas venu ici pour se plaindre ou imposer notre culture. J aime ma culture malgré le faite d être né en France mais je ne l impose pas. Au contraire je songe a aller vivre o Portugal.

    Oui nous sommes la bonne immigration.

    • Commentaire absolument raciste et ridicule ! Typique de ceux qui ne se pense que par le prisme de l’autre et en l’occurrence le prisme de l’immigré maghrébin ! Vous savez il ne suffit pas d’insultes et de méchancetés pour noter le racisme, juste le fait que vous fassiez des différences et que vous ayez le culot de mettre tous les portugais dans le même sac !! Osez yeux dans les yeux me dire que tous ls portugais, de France et d’ailleurs se valent ! Que les règles morales et ethniques inerrante à cette communauté en font forcément des gens bien, des gens intégrables !! C’est stupide !

  3. Et d’une manière générale….
    Vive le Québec libre !!! Et plus rien !!! Nada, nothing et si j’ose, woualou, macache…
    Ce n’est point une critique mais et si « vous, vous battiez pour nos valeurs d’abord avant de nous défendre » surtout si vous avez pied sur rue dans le « Monde ou LousoJournal »
    On ne pourra, je ne pourrais que vous en remercier …..

    José Manuel Marreiro

  4. Je suis de manière générale assez d’accord avec cet article, néanmoins quelque part, on mélange les dates et les genres, je crois…
    La grande immigration Portugaise ne sait pas fait entre 1960 et 1970 mais belle et bien entre 70 et 80, les seuls Portugais qui avaient ‘’ émigrés’’ « Et n’ayons pas peur des mots » étaient des réfractaires, pas forcément au régime mais bel et bien à leur politique de colonisation, en gros « le service militaire »… Ils refusaient bien logiquement ce combat qui n’était ni le leur ni d’ailleurs celui du Portugal… Le même phénomène s’était produit juste avant avec l’Angleterre, puis la France qui eux avaient déjà compris, bien malgré eux, cette fuite en avant ….
    Des émigrés ? Ils y en avaient mais très peu, je suis rentré au CP, j’ai changé d’école trois fois, je n’ai pas vu de compatriotes et mes meilleurs amis s’appelaient Shérif et Mohamed …. Par contre, j’en ai vu arrivé des centaines, m’on père en héberger certains, amis de la famille parfois, d’autres, de parfait étrangers… Etrangers mais compatriotes avant tout, je me rappelle encore de voir dans leurs yeux, l’incompréhension de ce geste mais aussi d’un certain espoir du lendemain…
    J’étais là aux premiers bals organisés par des Portugais dans les MJC de l’époque mais j’ai aussi vu la problématique de toutes ces autarcies non productives et néanmoins nécessaire à la communauté. Je suis rentré pour ma part Chez Renault en 1974 à Boulogne justement et je peux vous dire qu’aux « MANIFS » il y avait très peu de Portugais… Pratiquement aucun…
    Des vérités, cela n’existe pas ou juste pour certains, la vérité vraie n’est jamais bonne à dire, c’est pourtant celle-là qui nous fait avancé…
    Pour ce qui est de « l’nvisibilisation » c’est tellement vrai, que même notre propre pays, nous a aussi comme par hasard oublié !!! Ça, c’est un fait et une vérité!!
    Là est le comble, après autant d’efforts de notre parts, je n’oublierai jamais le taux des banques de l’époque 30% …

    Bref, moi aussi je ne supporte pas ces comparaisons, ces reprises, ces comparatifs nauséabonds de la presse, néanmoins, nous avons franchis la frontière pour la plus parts illégalement, « eux », ils sont allés les chercher par vague de trains bondés et chose à ne pas oublier surtout… Ils sont Français…

    Maintenant dites-moi, (et je fais référence à votre article) moi qui suis Portugais, à quoi puis-je me rattacher, a quelles valeurs Portugaises ? A celles que le Portugal porte pour nous en France ou est censé le faire ? Nous voyons bien tous les jours que ce n’est pas le cas…. Aucune résultante sur le terrain, c’est même de pire en pire…
    Alors on fait quoi ??? Attendre de gagner la coupe d’Europe, l’Eurovision pour recréer des liens ?

    Je suis tout ouïe, montrez-moi la voie à suivre, un drapeau, des convictions des résultats positifs et concrets … Ou alors regarder bien, de manière plus holistique nos problématiques et faites un peu l’analyse et la convergence…. Vous voyez apparaître quelque chose de positif? Entité dérisoire ?…
    Oui et bien c’est nous, c’est bien moi…

    Jose Manuel Marreiro

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