José António Pereira, alias ‘Monsieur J.’ a plusieurs cordes à son arc: de l’électricité à la poésie et à la musique

Arrivé à l’âge de la retraite, c’est parfois l’occasion de revenir aux «premiers amours», à des formes d’art que l’on avait mises de côté faute de temps. José António Pereira, artisan électricien pendant trois décennies, aujourd’hui retraité depuis deux ans, en est un exemple.

José António Pereira arrive en France en 1970, à l’âge de huit ans et demi. Il grandit en Auvergne, notamment à La Bourboule, où il reste jusqu’au milieu des années 1980 avant de s’installer dans la région clermontoise. Il y travaillera dans l’électricité, métier qu’il exercera toute sa vie professionnelle, avant de rejoindre le Nord en 1991.

José António Pereira, connu aussi sous le nom de Zé-Tó Esmeriz a «plusieurs cordes à son arc». Élu en juin pour quatre ans vice-président de la CARSAT Hauts-de-France, il siège également au Conseil économique et social, ainsi qu’à la Chambre de métiers et de l’artisanat. Il représente par ailleurs les entreprises du bâtiment au sein de différentes instances et organisations professionnelles.

Mais derrière cet engagement institutionnel se cache une autre facette, plus artistique.

Poète dès son enfance, attiré très tôt par l’oralité et le théâtre, il crée à la fin des années 1970 un groupe de musique avec des amis. Il écrit alors les paroles des chansons et en assure le chant. Le groupe aura notamment l’occasion de faire la première partie de Jean-Louis Murat, alors à ses débuts.

Aujourd’hui, le temps retrouvé de la retraite lui permet de renouer avec cette passion.

José António Pereira écrit des poèmes, compose des chansons et utilise les technologies actuelles pour les mettre en musique et enregistrer sa voix. Une démarche qu’il revendique avant tout comme un plaisir personnel. Une façon aussi de montrer que la création artistique n’est jamais figée. Lui qui se souvient des débats suscités, à une autre époque, par l’utilisation de la guitare électrique par Bob Dylan, considère naturellement les nouvelles technologies comme de nouveaux outils au service de la création.

Ch’timi d’adoption, Portugais de naissance et profondément attaché à ses deux pays, José António Pereira est surtout quelqu’un qui a des choses à dire. Son parcours, ses souvenirs, le déracinement, le Portugal, la musique et les mots sont autant de fils qui se retrouvent dans ses créations.

«J’ai toujours aimé faire sonner les mots»

Vous avez commencé à écrire et à faire de la musique très jeune. Comment cette passion est-elle née?

Très jeune j’ai commencé à écrire, cela me permettait de m’exprimer sur des choses que je vivais, mais aussi de retrouver une expérience musicale que j’ai eue à l’adolescence, juste avant de rentrer dans le monde adulte. À cette époque, j’ai arrêté parce qu’il fallait travailler, apprendre un métier. La musique, c’est bien, mais, comme on disait, «ça ne nourrit pas son homme!». Par contre, c’est quelque chose que j’ai toujours gardé en moi. Je n’ai aucune formation musicale. À l’époque, on faisait ça comme beaucoup de groupes de jeunes, entre copains, pendant l’adolescence. J’ai eu la chance de fréquenter, à ses débuts, Jean-Louis Murat. Il avait son groupe, nous avions nous-mêmes monté un groupe avec des copains, on était à la fin des années 1970 et, grâce à lui, nous avons pu faire quelques concerts. J’étais le parolier du groupe et également le chanteur.

Malgré une vie professionnelle et associative très chargée, avez-vous toujours gardé cette envie d’écrire?

Pendant toutes ces années, l’écriture était complètement en stand-by. Je n’avais plus le temps, je n’écrivais plus, maintenant que je commence à avoir un peu plus de temps, je fais en quelque sorte un petit retour en arrière. J’ai une vocation pour les mots depuis l’enfance, j’ai toujours eu envie d’écrire, même si ma formation littéraire est limitée. J’ai fait une formation technique, et l’écrit n’y avait pas vraiment sa place, mais j’ai toujours été attiré par la poésie et par l’oralité, depuis mon enfance au Portugal.

Vous avez même une anecdote assez étonnante concernant votre goût pour la parole, pour les mots…

Oui. Je devais avoir six ou sept ans. À cette époque, au Portugal, tout était très religieux. Les enfants allaient à l’église, au cimetière, notamment à la Toussaint. Un jour, le curé fait un sermon qui me touche. Je l’ai écouté et je l’ai reproduit ensuite. J’avais retenu le sermon, mais également les gestes du curé! Les gens m’écoutaient et me demandaient ensuite de le réciter. Un jour, chez le boucher, je me suis retrouvé avec le curé. Le boucher savait que je connaissais son sermon et il me dit: «Fais-nous le sermon du curé!». Je l’ai fait devant lui, avec les gestes et tout… Le curé étonné, me donne une pièce à la fin! J’ai toujours aimé l’oral, tout ce qui est un peu lyrique. J’aimais faire sonner les mots, les slogans…

Vous aviez aussi une attirance pour le théâtre?

Oui. Au collège, à La Bourboule, nous faisions un spectacle à la fin de l’année. Ma professeure de français m’avait choisie pour jouer un extrait de Molière. Malheureusement, mes parents partent au Portugal pour les fêtes de Noël et m’ont fait rater le spectacle et la présentation. Mais effectivement, j’avais une prédisposition pour le théâtre. J’ai toujours aimé faire résonner les mots. Je n’ai pas fait d’études pour cela, mais ça me vient naturellement.

Vous avez donc été électricien toute votre vie, d’Auvergne jusqu’à Lille?

Oui. Je n’ai rien fait d’autre. J’ai toujours été électricien, depuis mes 15 ans, un métier que j’ai exercé jusqu’à la retraite.

Vous êtes aujourd’hui parfaitement intégré en France, mais vos textes montrent un attachement très fort au Portugal. Pourquoi?

Je pense que ce n’est pas seulement le fait d’être né dans un pays qui nous attache, c’est surtout le fait d’y avoir vécu. J’ai vécu suffisamment longtemps au Portugal pour rester imprégné de cette période. L’enfance et l’adolescence sont des moments très importants. Une année d’enfant, cela peut représenter des dizaines d’années d’adulte, parce qu’un enfant découvre chaque jour, chaque heure, chaque minute: une odeur, une personne, une situation… Même si je suis parti à huit ans et demi avec maman de façon clandestine, que nous avons traversé des fleuves, je garde obligatoirement des souvenirs du Portugal. La France est mon deuxième pays, je ne pourrais plus faire sans elle, j’y ai construit ma vie et ma famille, mais le déracinement, c’est une plaie. Une plaie qui, dans le nouveau pays, finit par cicatriser. Elle ne fait plus mal, mais la cicatrice reste là et vous rappelle d’où vous venez.

Et cette histoire, comment la transmettez-vous à vos enfants?

Il faut faire attention à ne pas transmettre à ses enfants un pays idéalisé. Le Portugal, c’était mon pays, avec des moments de bonheur, mais aussi des moments de souffrance et une vie parfois très dure. Je ne veux pas ignorer d’où je viens, mais je ne veux pas non plus transmettre à mes enfants l’image d’un pays merveilleux qui n’aurait jamais existé. Si le Portugal avait été un pays aussi merveilleux, peut-être que je n’aurais pas vécu ce déracinement qui, dans mes premières années, m’a fait souffrir.

Aujourd’hui, vous avez retrouvé le chemin de la musique grâce, aussi, aux outils numériques. Vous avez enregistré combien de chansons?

Je ne sais pas, je ne les compte pas! J’en fais beaucoup. Mon plaisir, c’est justement d’utiliser la technologie actuelle. La musique est toujours en mouvement. Les instruments et les façons de faire de la musique évoluent. Aujourd’hui, certaines technologies permettent de faire de la musique sans avoir fait le Conservatoire. Mais il y a quand même une part humaine très importante: c’est moi qui choisis le rythme, les sonorités, la direction. J’enregistre ma voix et la technologie travaille à partir de mon timbre. Bien sûr, la voix est améliorée par la technologie, beaucoup de chanteurs utilisent ce type d’outils en studio. Ce qui m’importe surtout, c’est de pouvoir m’exprimer avec mes textes, mes ressentis et mes émotions.

Donc vous écrivez d’abord et vous cherchez ensuite la musique?

Exactement. J’écris un texte, un poème, et puis, si je veux aller plus loin, je le mets en musique. Je peux faire jusqu’à une cinquantaine d’essais avant d’en retenir un! Je cherche des rythmes et des mélodies qui me parlent. La technologie est un outil, mais elle ne remplace pas ce que j’ai à dire. Ce sont mes textes, mes émotions, mes souvenirs, ce sont des choses qui ne peuvent être écrites que par quelqu’un qui les a vécues ou ressenties, des chansons nourries par les souvenirs

Vos chansons sont donc très personnelles. L’un de vos textes évoque notamment l’absence du père, parti en France plusieurs années avant que vous et votre mère ne le rejoignent…

Oui. Le morceau que je vous ai envoyé correspond à des émotions que j’ai vécues avant mon arrivée en France (écouter ICI). Mon père est parti en 1964 et nous l’avons rejoint en 1970. Cette absence m’a beaucoup marqué. J’ai aussi écrit une chanson sur La Bourboule. Je peux écrire sur le Portugal, sur la France, sur des personnes, sur des situations… Sur des choses que j’observe autour de moi. J’ai notamment écrit une chanson sur Jean-Louis Murat, que j’avais connue à ses débuts. J’ai également réalisé un petit album qui s’appelle «C’est la vie». On peut retrouver mes créations sous mon nom de scène, «Monsieur J.», sur YouTube et Spotify…

Vous avez des retours, vous partagez avec vos amis au Portugal les chansons, les poèmes?

Oui. J’ai une chanson sur «Vila Nova de Cerveira» qui a eu un petit succès local (écouter ICI). Forcément, les gens s’y reconnaissent, puisque c’est leur ville. Je l’ai chantée en portugais, mais, dans ce cas, j’écris d’abord le texte en français. Je comprends et j’écris le portugais, mais je ne suis pas capable d’aller aussi loin dans l’écriture poétique en portugais, je le passe donc du français au portugais, je la fais traduire. Aujourd’hui, les outils informatiques sont formidables. Comme je connais le portugais, je peux vérifier si la traduction respecte bien le sens que je voulais donner. J’aime beaucoup entendre mes textes sonner en portugais.

Si on vous demandait de chanter en public aujourd’hui, accepteriez-vous?

Non, je ne pourrais pas vraiment. Chanter demande de l’entraînement, il faut répéter, avoir la musique… Je suis plutôt un compositeur de studio! La technologie arrange bien les choses. Je ne me considère pas comme un vrai chanteur, il faudrait que je refasse la scène, que je m’entraine, en revanche, lire mes poèmes, ça, je peux le faire.

Et pourquoi pas écrire un livre?

Oui. J’en ai parlé avec mon beau-frère, qui est professeur agrégé de français. Il m’encourage justement à écrire un livre sur mon parcours: mon départ de Vila Nova de Cerveira, l’histoire de mes parents, de mes grands-parents… Il m’a dit que ce serait une belle trace pour mes enfants et mes petits-enfants. Quand c’est un professeur de français qui vous encourage à écrire, ça donne forcément envie d’essayer! Je n’ai pas fait beaucoup d’école, mais l’école de la vie m’a beaucoup appris et je peux parfois écrire une chanson en dix minutes. Je trouve les mots naturellement. C’est quelque chose qui est en moi et que j’aime.

Une retraite qui ouvre de nouvelles portes

Pour José António Pereira, la retraite n’est donc pas synonyme d’arrêt, bien au contraire. Entre ses responsabilités dans différentes institutions, son engagement professionnel et ses nouvelles activités artistiques, les journées restent bien remplies.

L’écriture et la musique occupent désormais une place particulière: celle du plaisir, de la mémoire et de la transmission. Ses textes lui permettent de faire revivre des émotions anciennes, de raconter le déracinement, le Portugal, la France, les rencontres et les souvenirs.

Et si les nouvelles technologies lui permettent aujourd’hui de donner une musique à ses mots, l’essentiel demeure profondément humain: une histoire personnelle, une voix, des souvenirs et cette envie intacte de faire résonner les mots.

Texte de la chanson «Que leva o vento»

Tantos homens daqui, da nossa terra, se foram,

Para outra margem, por um futuro que adoram.

A fronteira, de noite, à pressa, se transpõe,

O destino, o caminho, por uma fé que os move.

Tu partiste, com uma corda na mão,

Em direção à feira, esta manhã.

O sol, no rio, parece afogar-se,

Nesta feira, que, teimosa, não se quer findar.

.

Refrão:

Que o vento do mar, por cima dos Pirenéus, passe a soprar,

E o meu grito, o meu apelo, o meu réquiem de amor, consigo leve a voar.

Que as laranjeiras dancem, num fado que me embala,

Pai, oh pai, regressa, põe a lenha na nossa lareira.

.

Salazar prometeu miséria e pobreza,

E essa promessa, a cumprir, ele não teve preguiça.

Mães de luto, por filhos que o ninho deixaram,

As promessas findam, e só a tristeza ficou.

As mulheres, as crianças, que na aldeia esperam,

Os velhos e os doentes, por nada desesperam.

Para este país, que é um sonho tão distante,

É preciso ter coragem, para seguir em diante.

.

(Refrão)

.

Na praça do mercado, num quarto, numa pensão,

Fitas o ecrã, e vês, com a força do coração,

O teu filho, a correr no monte, com pressa,

direção ao convento de São Paio com uma promessa.

Procurando entre ovelhas e cordeiros a correr,

Como se fosse uma prece, para te voltar a ver.

.

(Refrão)

.

Os mármores da praça, com o teu suor, brilham sem cessar,

Polidos com a força dos teus braços, sem poder parar,

A trabalhar, a respirar a terra que te é alheia,

E a respiração, aos poucos, em veneno se torna inteira.

Salário de miséria, para o emigrante que luta,

Longa espera pelos papéis, numa vida tão bruta.

A casa, com a vinha e milho, no monte,

Vai precisar de tempo, para se erguer de fronte.

.

(Refrão)

.

Cortinas fechadas, a escuridão a iluminar,

O baile dos táxis, bicolores, a começar.

Com a cor de preto, e um verde berrante,

Vão e vêm, com a esperança de voltar, a cada instante.

.

(Refrão)

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