Entretien avec le sculpteur Augusto Antunes: «Faire ce qu’on aime toute sa vie, c’est le plus grand privilège»

Le 5 septembre une œuvre monumentale en pierre de Jaumont, nommée «Jacobus» a été inaugurée à Roncourt (57) dans un rond-point du village, réalisée par Augusto Antunes. Bien d’autres de ses œuvres décorent la Lorraine, dont le «Mineur» grandeur nature de Sainte-Marie-aux-Chênes.

Augusto Antunes est né à Barroca Grande, près des mines de Panasqueira (Beira Baixa). Arrivé en France en 1969, il s’est installé en Lorraine où il a exercé la profession de soudeur hautement qualifié.

Autodidacte, il a toujours sculpté depuis son jeune âge, son expérience s’est enrichie par huit années de collaboration au sein d’un musée local, puis sous le parrainage du sculpteur Amílcar Zannoni et aux côtés de Michel Mangey.

De la ferveur des mines de Panasqueira aux carrières de pierre de Jaumont, le parcours d’Augusto Antunes incarne une certaine mémoire et savoir-faire de l’immigration portugaise en Lorraine.

Arrivé en France à 16 ans à peine, ce soudeur d’exception, détenteur de 36 licences de qualification, a su dompter le fer et la pierre pour en faire des œuvres d’art ancrées dans le patrimoine local.

Rencontre avec un sculpteur autodidacte et passionné, pour qui le travail de la matière est resté, toute une vie durant, un espace de liberté et d’humilité.

.

Quels souvenirs gardez-vous de votre terre natale et comment êtes-vous arrivé en France?

J’en garde de très bons souvenirs. Ce furent les jours les plus heureux de ma vie, jusqu’à mes 10 ans.Je suis venu tout seul en France, en 1969. J’ai traversé la frontière en faisant du stop, puis j’ai pris le train jusqu’en Lorraine, parce qu’on me l’avait conseillée.

Pourquoi la Lorraine en particulier? Aviez-vous déjà de la famille sur place?

Oui, j’avais un frère plus âgé de 10 ans de plus que moi qui y résidait déjà.

À votre arrivée, avez-vous directement intégré le monde du travail ou êtes-vous retourné à l’école pour apprendre la langue?

Je n’ai pas été à l’école à mon arrivée. Je me suis formé plus tard, vers 35 ans, après avoir déjà bien avancé dans la vie active. Au début, je ne pouvais pas travailler car je n’avais pas encore 18 ans. J’ai dû attendre un peu. Un Italien sur place m’a beaucoup aidé et m’a trouvé un petit boulot. C’est ainsi que j’ai commencé à travailler peu avant ma majorité.

Travailliez-vous déjà avant de quitter le Portugal?

Oui, j’ai travaillé dans un café-hôtel, «Le Sol Neve», à Covilhã. En revanche, bien que venant d’une région minière, je n’ai jamais travaillé dans les mines là-bas car, j’étais trop jeune.

Gardez-vous aujourd’hui des attaches avec le Portugal?

Tout à fait. Du côté de ma femme, nous avons un beau-frère là où se trouve notre maison, dans la région du Douro, un petit village à 6 kilomètres de Torre de Moncorvo. J’ai également un frère à Nave de Haver et un autre à São Miguel.

Arrivé en France, vous vous êtes formé à la soudure. Comment s’est passée cette formation et comment est venue la passion de la sculpture?

La sculpture a toujours été en moi. Petit déjà, je taillais des crochets dans des branches de pin et sculptais dans son écorce. J’ai encore des réalisations de cette époque, puis j’ai commencé à travailler la pierre. Quand je suis arrivé ici, près de la carrière Vaglio, à Jaumont, j’ai vu toute cette pierre disponible et je m’y suis donné à cœur joie. Pour la soudure, j’ai appris sur le terrain et fait beaucoup d’efforts. Mon entreprise m’a ensuite envoyé en formation. J’ai obtenu 36 licences avec les équivalences. Les services de contrôle m’ont même indiqué que j’étais l’un des soudeurs les plus qualifiés de France: je maîtrise le TIG (Tungsten Inert Gas), l’arc, le semi-automatique, l’automatique sous flux… J’ai fait d’un simple métier une belle profession.

Comment s’est fait le passage du travail du fer vers la sculpture artistique?

C’est une passion. J’ai collaboré pendant huit ans avec un monsieur qui a créé un musée ici, en réalisant tous les ouvrages en fer et en l’aidant au quotidien. J’ai ensuite rencontré Michel Mongey, avec qui j’ai travaillé dix ans. C’est lui qui m’a vraiment mis sur ma voie. Par son intermédiaire, j’ai rencontré le grand sculpteur Amílcar Zannoni. Il a vu mon travail et m’a dit: «Mais qu’est-ce que tu fais là? C’est magnifique, continue!» C’est ce déclic qui m’a définitivement lancé.

Les premières approches de la pierre se sont faites avec la pierre de Jaumont. Est-ce un matériau exigeant?

Si le granit est à 10 en dureté, la pierre de Jaumont se situe à 7 ou 8. C’est une pierre ferme mais magnifique, très lumineuse, qu’on appelle la «pierre du soleil». Elle est encore exploitée aujourd’hui, notamment pour la restauration des monuments historiques de Metz.

De nombreux Portugais ont travaillé dans ces carrières et dans la sidérurgie lorraine. Votre œuvre reflète-t-elle cette mémoire collective?

Beaucoup de Portugais travaillaient dans la carrière, et cela m’a beaucoup aidé, il y en a qui y travaillent encore. Le fait de parler portugais créait une proximité. J’ai toujours eu un accès privilégié aux carrières, d’abord avec le propriétaire, puis avec l’actuel Directeur. Tout ce qui restait en surplus, je pouvais le récupérer pour le tailler à l’atelier.

Vous avez récemment inauguré l’œuvre «Jacobus» à Roncourt. Que raconte cette sculpture?

Elle représente la mine de Roncourt, qui s’appelait la mine Jacobus. La sculpture raconte l’histoire de la commune: le passage des Romains, bâtisseurs venus exploiter la pierre, le travail des mineurs avec les wagonnets, ainsi que les blasons de la ville. C’est une initiative que j’ai proposée au Maire. La carrière nous a fourni la pierre, la municipalité a préparé le terrain et nous avons réalisé l’œuvre en y travaillant calmement plusieurs après-midi par semaine.

Il paraît que vous sculptez toujours en musique…

Oui, j’écoute de la musique classique. Petit déjà, j’en écoutais au Portugal. Ma mère ne savait pas lire et disait de moi que j’étais différent des autres jeunes de mon âge, mais elle comprenait la beauté de cette musique. La musique classique m’accompagne encore aujourd’hui quand je taille la pierre. Plus l’émotion est forte, plus on va loin dans la création.

Vous avez créé un atelier avec le soutien de la Mairie de Roncourt. Que représente cet endroit pour vous?

C’est un espace de liberté et de bien-être. C’est avant tout un plaisir personnel, mais c’est aussi un lieu de transmission. Je regrette un peu le manque d’intérêt des plus jeunes, car ceux qui viennent apprendre ont souvent déjà un certain âge, mais je suis toujours heureux de partager mon savoir-faire et d’échanger.

Après plus de cinquante ans de pratique, la pierre réussit-elle encore à vous surprendre?

Plus je travaille, plus je progresse. Chaque fois que je frappe la pierre, je suis heureux. Faire ce qu’on aime toute sa vie est un immense privilège. Aujourd’hui, j’ai des sculptures sur des rond-points, sur des façades de maisons, et même chez mon dentiste! J’aimerais encore réaliser une grande sculpture pour Sainte-Marie-aux-Chênes, la ville où j’habite, même s’il y a déjà une de mes statues représentant un mineur grandeur nature.

Pour conclure: vous définissez-vous comme un sculpteur français ou portugais?

On m’appelle simplement Augusto. Je n’ai jamais caché mes origines, ça s’entend dans mon accent. Dans le temps, l’immigration portugaise manquait parfois de reconnaissance, mais aujourd’hui, je suis fier d’être Portugais. S’il y a une leçon que le travail de la matière m’a apprise pour la vie, c’est qu’il faut rester modeste et bienveillant. La sculpture donne envie d’être toujours meilleur, mais l’essentiel reste la modestie et le plaisir d’exercer sa passion.

Deixe uma resposta

Your email address will not be published.

Não perca