Les 17 et 18 octobre, Villedieu-Cinéma (*) accueille son sixième week-end consacré au cinéma portugais (lire ICI). Avec une programmation de Jacques Lemière (fondateur en 1990 de Cineluso, pour la connaissance du cinéma portugais à Rouen), cinq films, dont quatre long-métrages, invitent à parcourir près d’un demi-siècle de création cinématographique, entre poésie, mémoire des territoires et luttes collectives.
Il y a, dans le cinéma portugais, une manière singulière de regarder les êtres et les paysages. Une attention aux gestes ordinaires, aux silences, aux villages, aux traces de l’histoire et aux voix qui peinent parfois à se faire entendre. C’est ce cinéma-là que Villedieu-Cinéma s’attache à faire découvrir depuis plusieurs années, avec Jacques Lemière (lire ICI), spécialiste français du cinéma portugais, animateur de Cineluso, et depuis 1995 basé à Lille.
Les samedi 17 et le dimanche 18 octobre 2026, le rendez-vous revient pour une sixième édition. Loin d’un simple panorama du cinéma portugais, ces journées proposent un véritable parcours à travers une histoire du regard cinématographique sur le Portugal.
«Il me donnait raison poétique»
Le samedi sera consacré à deux figures essentielles, remarquées en France en 1977 avec leur film «Trás -os-Montes», et que le public français ne doit pas oublier: António Reis et Margarida Cordeiro. Trois de leurs films seront projetés: «Jaime», «Trás-os-Montes» et «Ana».
Poète, cinéaste et enseignant à l’École de cinéma de Lisboa, António Reis a profondément marqué plusieurs générations de réalisateurs portugais. Avec Margarida Cordeiro, il a construit une œuvre à la frontière du documentaire et de la fiction, où le réel n’est jamais réduit à un simple sujet d’observation.
Tourné en 1973, «Jaime» (1974) constitue une première rencontre avec cet univers. Le film est consacré à Jaime Fernandes, travailleur rural interné pendant des décennies dans un hôpital psychiatrique et devenu, dans ses dernières années, un étonnant dessinateur.
Avec «Trás-os-Montes» (1976), António Reis et Margarida Cordeiro s’aventurent ensuite dans une région alors largement périphérique du Portugal. Le film mêle paysages, récits, gestes et mémoire pour composer une représentation profondément personnelle du Nord-Est portugais.

Le soir, «Ana» (1982) prolongera cette exploration d’un monde rural où le temps semble posséder une autre épaisseur.
Pour mesurer l’influence de cette œuvre, Jacques Lemière rappelle une formule de Pedro Costa, ancien élève d’António Reis, qui disait en 1995 à propos de son professeur: «Il me donnait raison poétique» (**). Une phrase qui résume peut-être mieux que toute définition la place de António Reis dans le cinéma portugais: celle d’un cinéaste qui ouvrait la possibilité d’un autre rapport au réel.

Des villages, des habitants, des combats
Le dimanche changera d’époque, mais pas véritablement de territoire. Sous le titre «Dans les villages du Nord du Portugal…», deux films réalisés à près de quarante-cinq ans de distance permettent de mettre en regard deux moments de l’histoire contemporaine du pays.
Le matin, «Le Mouvement des choses» («O Movimento das Coisas»), de Manuela Serra, tourné en 1979 et 1980 dans le village de Lanheses, dans le Haut Minho, donne à voir la vie quotidienne de ses habitants au lendemain de la Révolution des Œillets. Le film, longtemps demeuré invisible commercialement au Portugal, a finalement été redécouvert et distribué plusieurs décennies après son tournage. Il avait pourtant reçu dès 1985 le Prix FilmduKaten au Festival de Mannheim.
À travers les gestes du travail, les activités domestiques, les fêtes et les relations entre les habitants, Manuela Serra filme un monde rural en pleine transformation. Ici encore, le village n’est pas un décor: il devient le lieu où se lisent les bouleversements d’une société.

L’après-midi, changement de génération avec «Covas do Barroso. Chronique d’une lutte collective» («A Savana e a Montanha»), réalisé en 2024 par Paulo Carneiro et présenté à la Quinzaine des cinéastes à Cannes la même année.
À Covas do Barroso, dans le Haut Trás-os-Montes, une communauté villageoise se mobilise contre le projet d’exploitation de lithium porté par la société britannique Savannah Resources. Derrière la question minière se jouent la défense d’un territoire, le rapport à la terre et la capacité d’une communauté locale à résister à un projet industriel de grande ampleur.

Un cinéma portugais à découvrir autrement
De la campagne du Minho aux montagnes du Trás-os-Montes, des années qui suivent la Révolution des Œillets aux débats environnementaux du Portugal contemporain, les quatre films composent ainsi un étonnant dialogue à travers le temps.
C’est précisément le sens du travail entrepris depuis 2018 par Villedieu-Cinéma et Jacques Lemière: faire découvrir, film après film, des cinéastes qui ont contribué à construire l’identité du cinéma portugais.
Après les hommages à Manoel de Oliveira en 2019 et à Paulo Rocha en 2023, un programme consacré à João Salaviza et Renée Nader Messora en mars 2025, cette nouvelle édition poursuit un parcours qui comptait, dans la programmation de 2025, une grande place donnée à Pedro Costa.
Fidèle au but assigné en 1990 à Cineluso, pour la connaissance du cinéma portugais, Jacques Lemière joue ainsi un rôle de passeur entre les films, leurs auteurs et le public français. Son travail consiste autant à programmer qu’à donner des clés pour regarder: replacer une œuvre dans son histoire, faire entendre la parole des cinéastes, mettre en relation les générations et permettre au spectateur de comprendre ce qui se joue derrière les images.
À Villedieu-les-Poêles, le cinéma portugais ne se présente donc pas comme une collection de curiosités venues d’ailleurs, il apparaît comme une manière de raconter un pays à travers ses habitants, ses paysages et ses transformations. Un cinéma attentif au temps long, aux territoires et aux voix singulières.
Deux journées pour découvrir des films rares, mais aussi pour comprendre, grâce au regard de Jacques Lemière, pourquoi ces œuvres continuent de résonner bien au-delà des frontières portugaises.
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(*) 6e week-end de cinéma portugais – Villedieu-Cinéma
Samedi 17 et dimanche 18 octobre 2026
14 rue des Costils
50800 Villedieu-les-Poêles (Manche)
Informations: 02.33.61.46.82
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(**) Entretien avec Jacques Lemière, Catalogue des 5èmes journées de cinéma portugais de Rouen, Cineluso, janvier 1995







