«Comment ça va?». C’est souvent par cette question que commence notre cours de sophrologie. Une question toute simple, presque banale, à laquelle nous devons répondre généralement sans trop réfléchir. Mais aujourd’hui, quelques heures seulement après être rentrée du Portugal, elle prend une tout autre dimension.
Comment ça va, justement? Ai-je véritablement le droit de me plaindre, de ressentir une forme de mélancolie, de regretter déjà ces quelques jours passés là-bas, alors que je viens de retrouver mon confort quotidien, mes habitudes et une certaine tranquillité matérielle?
La réponse n’est pas si évidente, car, au retour, quelque chose se mélange en nous: le plaisir d’avoir vécu de bons moments, de la gratitude, mais aussi une forme de culpabilité. Celle d’avoir pu profiter d’instants quand d’autres, parfois proches, n’ont pas pu profiter, ne peuvent plus profiter ou n’ont tout simplement jamais pu profiter.
Comment apprécier pleinement ce que l’on vient de vivre sans penser à ceux qui en sont privés?
On se sent presque gênés, comme si, profiter de ces moments nous rendait, d’une certaine manière, responsables de ne pas pouvoir les partager avec tous.
Mais faut-il pour autant s’interdire de les apprécier?
Ne doit-on être parfois un peu «égoïstes» dans le sens: qui mieux que nous peut s’occuper de nous sinon nous-mêmes, tout en profitant des bons moments, car en plus, de quoi sera fait demain?
Là où certains pensent qu’il n’y a rien, d’autres trouvent l’essentiel
Nous venons de passer quelques jours dans le Portugal de l’intérieur, et même dans l’intérieur de l’intérieur. Des endroits que certains traversent sans s’arrêter ou qu’ils ignorent tout simplement. Pour certains, il n’y a rien à voir, rien à faire, rien à découvrir… et pourtant… nous avons le sentiment d’y avoir trouvé beaucoup, peut-être même ce qui compte le plus.
Il y a le silence, les paysages, les chemins, les maisons qui portent encore les traces de plusieurs générations. Il y a ces rencontres, des attentions spontanées, des échanges qui ne nécessitent parfois que quelques mots. Il y a cette manière de donner sans calculer, d’accueillir sans attendre nécessairement quelque chose en retour.
Dans ces petits villages, certains habitants n’ont matériellement pas grand-chose, et pourtant, ils donnent beaucoup, parfois tout ce qu’ils peuvent.
Est-ce cela, l’essentiel?
Ne sommes-nous pas, tout simplement habitués à mesurer notre bien-être à ce que nous possédons, à ce que nous pouvons acheter, à ce que nous pouvons entreprendre, en oubliant ce qui ne s’achète pas?
Viens ici, à la mémoire, comme le chantait, si bien, un de nos artistes préférés, Gilbert Bécaud, dans la chanson «L’important c’est la rose». La rose pouvant être le temps, la disponibilité, la simplicité d’une rencontre, le plaisir d’être ensemble, la possibilité de s’arrêter et de regarder autour de soi.
Et si, finalement, si nous avions besoin de moins pour vivre davantage?
Pourquoi toujours vouloir plus?
Bien sûr, certains d’entre vous me répondront que vouloir davantage fait partie de la vie, du progrès, de l’ambition, de l’avenir, du souhait d’améliorer notre quotidien, offrir davantage à nos enfants, à nos proches, à ceux que nous aimons.
Vous n’avez pas tort.
Il ne s’agit pas de rejeter le confort, les avancées technologiques ou les facilités que nous apporte la vie moderne. Il ne s’agit pas non plus d’idéaliser une ruralité qui connaît ses difficultés, ses contraintes, son isolement et parfois une réelle précarité, mais une question mérite peut-être d’être posée: à partir de quel moment le désir légitime d’améliorer notre quotidien devient-il une course dont nous ne connaissons plus la ligne d’arrivée? Pourquoi avons-nous parfois tant de mal à nous satisfaire de l’essentiel? Et surtout, pourquoi faudrait-il toujours avoir davantage pour avoir le sentiment de réussir sa vie?
Dans ces villages portugais, nous avons rencontré des personnes qui, malgré les difficultés, continuent de faire vivre un lieu, une maison, une mémoire, une tradition. D’autres arrivent, parfois de France, d’Allemagne ou de Suisse, et choisissent d’y investir, d’y construire quelque chose, d’y retrouver un rythme différent… ce n’est certainement pas un hasard.
Peut-être ont-ils compris qu’il existe d’autres formes de richesse que celles auxquelles nous sommes habitués et que vivre cela même – ne serait-ce que quelques jours, quelques semaines – fait du bien et c’est ressourçant.
Sommes-nous différents?
Une autre interrogation m’accompagne depuis mon retour.
Nous, portugais de naissance, d’origine, de cœur ou de double culture, ressentons-nous les choses différemment? Sommes-nous plus sensibles à certains détails, à certaines ambiances, à certains souvenirs? Est-ce que le pays où nous sommes nés, où sont nés nos parents, nos grands-parents, celui de notre enfance ou celui que nous avons découvert plus tard nous donne cette sensibilité particulière? Ou bien est-ce simplement le fait de vivre entre deux cultures qui nous permet de regarder les choses avec un autre regard en se posant, aussi, plein de questions?
Nous sommes pleinement français en France et pleinement portugais au Portugal. Ceux d’ici, ceux de là-bas, nous considèrent-ils ainsi? Nous n’avons pas le sentiment de devoir choisir entre ces deux appartenances, elles cohabitent, se complètent et, parfois, se confrontent, même si au Portugal nous nous surprenons à défendre et à promouvoir la France, et en France à défendre et à promouvoir le Portugal.
Cette double culture nous donne peut-être une chance supplémentaire: celle de pouvoir comparer, de prendre du recul, de voir ce qui nous manque ici et ce qui nous manquerait là-bas. N’est-ce pas là, toutefois, aussi, une forme de déchirement qui s’autoalimente?
Lorsque nous quittons le Portugal pour rentrer en France, nous ne quittons pas simplement un territoire, nous laissons derrière nous une partie de nous-mêmes, est-ce cela, la saudade?
La saudade, ce sentiment qui commence parfois au moment du départ
On parle beaucoup de saudade. Ce mot portugais que l’on traduit difficilement, tant il rassemble plusieurs sentiments: le manque, la nostalgie, l’attachement, le souvenir et l’espoir de retrouver ce qui nous est cher. Mais la saudade est-elle uniquement le regret de ce qui n’est plus?
Ne serait-elle pas aussi le sentiment d’avoir vécu quelque chose de précieux, que l’on sait déjà ne pas pouvoir retrouver exactement de la même manière?
Quelques heures après notre arrivée en France, les images reviennent: un chemin emprunté, une conversation, un paysage au détour d’une route, un visage, une maison, un silence… des choses qui, sur le moment, semblaient presque ordinaires prennent soudain une autre valeur, et l’on se surprend à vouloir prolonger ces instants, alors qu’ils appartiennent déjà au passé.
Peut-être que la saudade commence précisément là: lorsque l’on prend conscience de la valeur de ce que l’on vient de quitter.
La Toussaint un moment particulier
Nous avons passé la Toussaint au Portugal, notre première depuis 50 ans. Nous y avons assisté aux cérémonies, deux processions conduisant aux cimetières… des lieux de souvenirs, mais aussi, en ce jour tout particulier, à des rencontres, des retrouvailles.
C’est dans ces lieux empreints de silence et de souvenirs, où reposent ceux qui nous sont chers, que se produisent parfois de belles et inattendues retrouvailles. Au milieu de ces allées où chacun vient se recueillir auprès de ses défunts, nous avons aussi retrouvé d’autres «nôtres», que la vie, le temps ou la distance ont éloigné. Alors, au détour d’une tombe, quelques mots s’échangent, des souvenirs ressurgissent, des sourires se dessinent et, parfois, quelques minutes suffisent pour renouer un lien. C’est un sentiment assez particulier, presque paradoxal: venir honorer la mémoire de ceux qui nous ont quittés et repartir le cœur réchauffé par ces rencontres avec ceux qui sont toujours là. Comme si, dans ces lieux où le passé et le présent se côtoient, les absents nous offraient l’occasion de nous retrouver entre vivants, entre amis, entre familiers non vus depuis, 10, 20, 30 ans…
Pourquoi ressentons-nous le besoin de partager?
Une autre question nous vient à l’esprit. Pourquoi avons-nous besoin de partager ces impressions, ces émotions, ces interrogations avec les autres?
Ne serait-il pas parfois préférable de les garder pour soi? De les laisser mûrir tranquillement, sans chercher à les expliquer, à les raconter ou à les faire comprendre?
Peut-être, mais, partager, ce n’est pas nécessairement vouloir convaincre, ce n’est pas prétendre détenir une vérité ou donner des leçons à ceux qui vivent autrement, c’est tout simplement témoigner. Témoigner de ce que l’on a vu, de ce que l’on a ressenti, de ce qui nous a touchés. C’est aussi permettre à d’autres de se reconnaître dans ces sentiments, de faire remonter leurs propres souvenirs, leurs propres questionnements et peut-être rappeler que derrière les paysages, les villages qui se vident, les maisons qui renaissent et les initiatives qui redonnent espoir au Portugal intérieur, il y a avant tout des femmes et des hommes, des histoires de vie, des racines, des départs et des retours.
Alors, lorsque l’on nous demandera à nouveau: «Comment ça va?», peut-être prendrons-nous quelques secondes supplémentaires avant de répondre, parce que nous aurons compris que cette question ne concerne pas uniquement notre état du moment, elle nous invite aussi à regarder ce que nous avons vécu, ce que nous avons reçu, ce qui nous manque et ce qui nous reste à transmettre.
Je suis rentré du Portugal depuis quelques heures seulement. Je retrouve la France, ses repères, son quotidien, mais une partie de moi est encore là-bas.
Et si, finalement, le véritable luxe n’était pas d’avoir davantage, mais de savoir reconnaître ce que nous avons déjà?
Et si le Portugal, au-delà de ses paysages et de ses racines, nous rappelait simplement qu’il est encore possible de revenir à l’essentiel?
Et Ronaldo dans tout ça?
À l’heure où nous écrivons, il y a déjà plus de 2,5 milliards de commentaires sur les réseaux sociaux de l’adieu de Cristiano Ronaldo à la Seleção. Le nôtre, ici? Un copié-collé d’une partie de ses mots, de ses dires: «…Quand je regarde tout ce que j’ai vécu avec l’équipe nationale, je ne vois pas seulement des matchs, des buts, des records ou des trophées. Je vois des gens: les Portugais qui vivent à l’étranger qui, pendant 90 minutes, se sentent proches du Portugal…»
Le Portugal a-t-il conscience de la chance qu’il possède?
Il y a quelque chose qui m’interpelle profondément. Le Portugal a une chance extraordinaire, celle de pouvoir compter sur des millions de personnes qui, parfois depuis plusieurs générations, continuent de se sentir portugaises, même lorsqu’elles vivent à des milliers de kilomètres de leur pays d’origine, une chance que beaucoup d’autres pays pourraient lui envier et pourtant, j’ai parfois le sentiment que le Portugal ne mesure pas pleinement cette richesse, comme si cette fidélité allait de soi. Comme si le sentiment d’appartenance, la saudade et cet attachement presque viscéral au pays étaient acquis pour toujours.
Mais le sont-ils vraiment? Que fait-on pour ceux qui sont partis? Pour ceux qui reviennent régulièrement? Pour ceux qui ne reviendront jamais définitivement, mais qui continuent de porter le Portugal en eux? Pour ceux qui, sans rien attendre en retour, entretiennent une relation affective, familiale, culturelle et parfois économique avec leur pays d’origine?
Certes, il existe des dispositifs, des associations, des représentations consulaires et des initiatives. Mais est-ce suffisant?
Ne faudrait-il pas davantage considérer ces femmes et ces hommes comme une richesse nationale à part entière? Non pas simplement comme des Portugais de l’étranger, mais comme des Portugais qui contribuent, chacun à leur manière, à faire vivre le Portugal au-delà de ses frontières?
Et puis vient une autre interrogation, peut-être plus importante encore: sommes-nous les derniers dépositaires de cette Saudade?
Nos enfants et nos petits-enfants ressentiront-ils la même chose? Auront-ils ce besoin de revenir, de retrouver une maison, un village, des racines? Ou le Portugal deviendra-t-il progressivement pour eux un pays parmi d’autres, celui de leurs vacances, de leurs origines familiales, mais pas nécessairement celui auquel ils se sentent profondément appartenir?
La saudade ne se décrète pas, elle ne figure dans aucun programme gouvernemental, elle ne se transmet pas uniquement par les discours officiels ou les cérémonies, elle se construit dans les histoires familiales, rencontres, souvenirs, retours et parfois même dans les silences.
Le Portugal a peut-être reçu de ses émigrés un cadeau inestimable: celui d’un attachement qui a résisté aux départs, aux distances et au temps, mais il lui appartient aussi de prendre soin de cet héritage, car un jour, lorsque ceux qui ont connu le Portugal de leurs parents et de leurs grands-parents ne seront plus là, que restera-t-il de cette Saudade?
Et surtout, qu’aurons-nous fait pour la transmettre? Le Portugal a-t-il conscience que sa plus grande richesse n’est peut-être pas uniquement sur son territoire, mais aussi dans le cœur de ceux qui l’ont quitté sans jamais vraiment le quitter?
En voilà des questions!
La petite canne à pêche typographique, le point d’interrogation, tente-t-il d’attraper des réponses dans un océan de doutes?
Ou, se poser des questions, n’est-il pas, déjà, une forme de réponse?
Ou… un commentaire du passé… dépassé?
Tout simplement… le nôtre.






