Les prisonniers allemands du Corps Expéditionnaire Portugais durant la I Guerre mondiale

Chiffres et réalités méconnues

Quand on évoque la participation du Corps Expéditionnaire Portugais (CEP) à la I Guerre mondiale, et tout spécialement à la Bataille de La Lys, des chiffres sont souvent avancés concernant les pertes portugaises, en confondant parfois le nombre de morts, de prisonniers ou de disparus.

Le chiffre des prisonniers portugais varie selon les sources, certains évoquant jusqu’à 7.700 hommes. Tel n’est pas ici notre propos. Nous souhaitons aborder l’autre versant – bien que numériquement bien moindre – des prisonniers allemands faits par les Portugais pendant la Grande Guerre.

Dans une liste référencée sous le code PT/AHM/DIV/1/35/0069/04 aux Arquivos Históricos Militares, figurent 68 noms de soldats allemands capturés par le CEP.

Le sort des prisonniers allemands capturés par le CEP

La question que nous nous sommes posés est la suivante : que faisaient les autorités militaires portugaises en Flandres de ces prisonniers ?

Le CEP, lorsqu’il capturait des soldats allemands, respectait, généralement, les normes internationales de l’époque, notamment les Conventions de La Haye de 1899 et 1907.

Ne disposant pas d’un système propre et permanent de Camps de prisonniers, le CEP assurait une protection temporaire avant de remettre les captifs aux forces alliées.

Concrètement, la procédure était la suivante : désarmement et identification des soldats capturés, garde temporaire à l’arrière des lignes portugaises ou alliées, remise aux autorités Alliées – generalement britanniques – puis transfert vers des Camps de prisonniers de guerre situés majoritairement en France ou au Royaume-Uni.

Analyse chronologique et géographique des captures

L’analyse de cette liste de prisonniers allemands permet de dégager un certain nombre de données. Le premier soldat fut capturé le 16 juin 1917 et le dernier le 4 avril 1918.

Les lieux de capture correspondent naturellement aux secteurs et tranchées occupés par le CEP :

– 26 prisonniers furent capturés à Neuve-Chapelle

– 17 à la ferme du Bois (Richebourg)

– 8 à Fleurbaix

– 6 à Chapigny

– 5 à Fauquissart

– 4 au Touret (Richebourg)

– 2 à Lestrem

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Le nombre de captures par date se répartit comme suit :

– 8 prisonniers allemands faits le 15 décembre 1917

– 7 le 12 mars 1917

– 5 le 26 juin 1917, le 14 août 1917 et le 9 mars 1917

– 4 prisonniers respectivement les 15 septembre 1917, 16 février, 1er mars et 19 mars 1918

– 3 le 17 février 1918

– 2 le 22 novembre 1917, les 8 mars, 10 mars, 28 mars et 4 avril 1918

– 1 prisonnier les 16 juin, 18 juillet, 4 octobre, 22 octobre, 20 novembre 1917, puis les 2, 17, 18 et 19 janvier 1918

Il convient de noter que ces captures résultent non seulement de combats, mais également de désertions du côté allemand.

Grades et profils des prisonniers allemands

Parmi les 68 prisonniers allemands faits par les Portugais, on compte : 40 soldats, 12 sergents, 4 caporaux, 3 sous-lieutenants, 2 lieutenants, et pour 7 d’entre eux, le grade demeure incertain.

Certaines captures furent le fruit d’actions héroïques des troupes portugaises. Nous évoquerons notamment dans LusoJornal l’action du sous-lieutenant Hernani António Cidade, personnage exceptionnel.

La désertion : regards croisés allemand et portugais

Sur ces 68 prisonniers, plusieurs furent capturés à la suite de désertions.

Dans l’armée portugaise, un cas de «volonté de désertion» est resté célèbre. João Augusto Ferreira de Almeida (lire ICI) fut le seul soldat portugais fusillé pour l’exemple, le 16 septembre 1917. Un siècle plus tard, le Président portugais Marcelo Rebelo de Sousa, sur proposition du Conseil des Ministres, réhabilite ce soldat.

Le premier soldat allemand fait prisonnier par les Portugais, le fut précisément pour cause de désertion. L’événement eut lieu le 16 juin 1917, à 11h00, à Neuve-Chapelle. Il s’agissait d’un jeune soldat de 19 ans, nommé Frueler Wilhelm, du 262ème R.I.R., 79ème Division de réserve.

Le sergent portugais à qui il se rendit se nommait António Pereira au sein du 24ème Régiment d’infanterie.

L’interrogatoire du prisonnier allemand

Le prisonnier allemand fut immédiatement auditionné par le Lieutenant Sebastião Costa, qui obtint de nombreux renseignements sur l’Armée allemande, transmis ensuite au Commandement du CEP. À la lecture de ce rapport, plus d’un siècle plus tard, il convient de lire entre les lignes certaines informations probablement rédigées pour satisfaire à la fois l’auteur et son destinataire :

«Le soldat allemand qui s’est rendu s’appelait Wilkelm Frueler, il est né à Döberitz, le 29 juillet 1898.

Grade, régiment et notes personnelles : Soldat d’infanterie, appartient au 262e régiment d’infanterie. Régiment rouge (prussien). Mobilisé le 28 novembre 1916, il rejoignit le front le 29 avril 1917 et intégra les premières lignes 14 jours plus tard. Il appartenait à la 4ème compagnie du 262ème Régiment d’infanterie.

Effectifs de compagnie : 60 hommes.

Ordre de bataille : À la droite et à la gauche du 262ème Régiment d’infanterie se trouvent respectivement les 261ème et 263ème Régiments d’infanterie.

Organisation de la division : La division est mobile et se compose de trois Régiments, chacun un.

Mitrailleuses et mortiers de tranchée : chaque section dispose d’une mitrailleuse, et le nombre de mortiers de tranchée par bataillon est de 2 ou 3. Une grande quantité de mortiers lourds a récemment été acheminée sur la ligne de front.

Positions de mitrailleuses et de mortiers : Il y a une mitrailleuse à 36 a.30.15. Dans le Bois de Biez, près de La Russe il y a de nouvelles positions pour les mortiers lourds.

Batteries : À Halbegarde, il existe des batteries allant de 15 à 21 cm.

Commandements : Le Commandement du Régiment se trouve à Ligny-le-Grand et celui du Bataillon à Wicres.

Rotation des équipes : Les équipes changent tous les 6 jours, la Compagnie alternant : 6 jours sur le front, 6 jours de soutien et 6 jours de repos. La rotation a lieu la nuit à partir de 23 heures.

Motifs de désertion : mauvais traitements et manque de nourriture. Ils ne mangent qu’une fois par jour, et les repas sont insuffisants.

Officiers du régiment : Le commandant du régiment : Oberstleutnant Görner. Commandant de la compagnie : Lieutenant Budwig. Chef de section : Lieutenant Knehr. Le Commandant de Division est un Major.

Moral des troupes : Le prisonnier affirme que le moral des troupes est très mauvais. Interrogé sur la possibilité que d’autres soldats désertent, il répondit qu’il était convaincu que si c’était facile, toute la compagnie désertait. Le mécontentement est généralisé.

Divers : Lorsque l’unité à laquelle il appartient est arrivée sur le front, il a débarqué à Auberdin. Les Régiments allemands sont composés d’un grand mélange d’origines ethniques ; dans le sien, on voit beaucoup de Polonais et de gens originaires de Galicie orientale. L’activité observée dans les dépôts de munitions semble indiquer la préparation d’une offensive. On y trouve actuellement une grande quantité de munitions, notamment des grenades à main et des mortiers de tranchée.

Les balles d’infanterie sont fabriquées en alliage de cuivre et de plomb, la cartouche elle-même étant en laiton. Des Régiments sont arrivés du front russe vers le front occidental ; le prisonnier a aperçu le 78ème Régiment de Landw Reg, mais seuls deux d’entre eux se trouvaient sur le front occidental, semblant les autres être retournés vers le front russe. La nuit dernière, les troupes se sont repliées dans de nouvelles tranchées, à 5 ou 6 mètres en arrière, et sont actuellement en train de réparer les tranchées où elles se trouvaient initialement. Ils ont appris, la retraite d’Ypres, information confirmée par le Commandant de division, qui a indiqué que le nombre de prisonniers faits par les Britanniques à Ypres était estimé à 5.000. Ils étaient informés que des soldats portugais étaient présents sur le front, depuis la capture de soldats portugais et que leur traitement n’avait pas été mauvais. Lors de l’attaque du sapage (Inf. 35), 9 Allemands ont été blessés, presque tous grièvement. En Allemagne, il est très difficile de se procurer de la nourriture, surtout pour les plus démunis. On parlait beaucoup d’une paix séparée avec la Russie, mais depuis la Révolution, la population a commencé à se montrer réticente. Cependant, aujourd’hui, en Allemagne, tout le monde désire la paix.

Documents : Parmi les documents que possédait le prisonnier et qui ont été examinés minutieusement, rien d’important n’a pu être constaté.

Après avoir été interrogé par moi au QG de l’I.D., le prisonnier a été conduit par une escorte portugaise au QG du XIe corps britannique.

Durant la campagne, le 16 juin 1917.

Signé Lieutenant Sebastião Costa».

Le Sergent António Pereira, un militaire exemplaire

Concernant le soldat António Pereira, à qui le prisonnier allemand s’était rendu, celui-ci fit preuve d’un courage remarquable au service du CEP.

Né le 22 mai 1892 à Atalaia (Pinhel), fils de l’agriculteur José Joaquim Pereira et d’Ascensão Pereira, il embarqua de Lisboa le 23 février et y revient le 17 juin 1919.

Il fut loué pour son courage, son abnégation et son indifférence au danger, notamment dans ses fonctions de responsable en première ligne sous des bombardements réguliers. Par son attitude, il donna l’exemple à ses hommes, maintenant le moral des troupes qui résistât face à l’ennemi, limitant les dégâts dans la tranchée par eux occupées.

Alors qu’il se trouvait en deuxième ligne, il avança jusqu’à la première ligne pour porter secours, se distinguant particulièrement les 14 et 15 septembre 1917.

Promu Sergent, António Pereira fut décoré de la Croix de guerre, 4ème classe. Il quitte l’armée le 21 septembre 1919.

De retour au Portugal, il se marie le 17 octobre 1923 avec Luísa Augusto Nunes Rodrigues, originaire de Santa Maria de Trancoso. Le mariage fut dissous par le décès de l’épouse le 25 avril 1971.

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L’étude des prisonniers allemands capturés par le Corps Expéditionnaire Portugais met en lumière un aspect souvent négligé de la participation portugaise à la Grande Guerre. Si le nombre de ces prisonniers demeure modeste, leur analyse révèle à la fois le respect des conventions internationales par le CEP, la réalité du moral des troupes allemandes sur le front occidental, et le courage quotidien des soldats portugais engagés dans un conflit qui les dépasse. À travers ces trajectoires croisées, se dessine une mémoire plus complète, plus humaine et plus nuancée de la présence portugaise en Flandres.