Livre : «La classe et la fonction» de Mariana Alves édité aux Editions Chandeigne & Lima

Inaugurée il y a deux ans, avec la publication de «Souvenirs d’un futur radieux», de José Vieira, récit remarquable par son écriture et par sa sensibilité, suivi en 2025 d’un deuxième ouvrage, «Itinéraires du refus», de Jorge Valadas, un texte engagé où «la grande histoire se mêle à la petite, plus intime», la Collection «Brûle-Frontières» (Éditions Chandeigne & Lima), dirigée par Ana Maria Torres et Mylène Oliveira Contival, s’enrichit d’une troisième publication, avec la parution de «La classe et la fonction», de Mariana Alves.

Ce livre était présenté jeudi dernier à la librairie Le Merle Moqueur, située dans le 20ème arrondissement de Paris, en présence des auteurs José Vieira et de Jorge Valadas, de l’éditrice Anne Lima et des directrices de la collection. Le Merle Moqueur, avec ses étagères remplies d’une variété impressionnante d’ouvrages, est un espace culturel incontournable pour tous les amoureux des livres.

«La classe et la fonction» est un récit dans lequel la Grande petite – personnage et narratrice à la fois – fille d’immigrés portugais arrivés en France dans les années 80, se livre à un dialogue avec sa propre expérience, cherchant à donner un sens à ce qu’elle a vécu, plutôt que de traverser la vie comme une spectatrice. À travers ce regard intérieur, incisif et non dénué d’humour, elle remonte le temps, depuis le quartier où elle habite désormais, jusqu’à la loge de gardien d’immeuble située dans un quartier riche du XVIème arrondissement de Paris, où elle «avait fait ses premiers pas», vécu son enfance et son adolescence : «Pour aller à Église d’Auteuil, il me faut prendre les lignes 9 et 10 du métro. Depuis République où j’habite, j’ai le temps de les parcourir. Assise, je rembobine les stations comme le fil de ma vie».

Ainsi, dans la première partie du livre, la narratrice observe cet univers où les rôles sont implicitement définis et elle décrit ses conditions de vie dans un microcosme façonné par les rapports de domination sociale entre les propriétaires, les Autres, et les invisibles, corvéables à merci. Un monde à hauteur d’enfant où l’intimité n’existe pas : «Ce qu’elle n’aimait pas, c’était les Autres. Ils sonnaient, frappaient à la fenêtre, à la porte sans cesse. Parfois, ils entraient même. Sans réfléchir, sans autorisation alors que la Grande petite mangeait son cordon bleu avant de retourner à l’école». À l’école, où «elle était méritante, elle passait entre les mailles du filet. Pour vivre heureux, il fallait vivre caché. Rester à sa place, celle de première de sa classe. Ne pas faire de vagues. Être la fille gentille, taiseuse et travailleuse. Les Portugais ne créent jamais de problèmes». Elle apprend vite ce que veut dire «mérite» ou «assimilation». La connaissance devient alors une colère qui s’ajoute aux sentiments de honte, de peur et d’angoisse. Assez tôt dans sa vie d’adulte elle fera en sorte d’avoir son espace à soi, un lieu où les Autres ne s’immiscent pas.

Outre l’école, d’autres lieux ou espaces jalonnent ce récit introspectif, comme la loge, dont la Grande petite esquisse une «cartographie», cherche la définition à l’aide de son inséparable dictionnaire – elle apprend la distinction entre «loge» et «logement de fonction». Puis, l’église, autre lieu encore qu’elle évoque avec une ironie mordante : «Toute Portugaise se doit d’être une bonne catholique. Jésus s’est sacrifié sur la croix et nous nous échinons à frotter le sol à genoux. La Grande petite aspirait à la vertu. Maman lui apprenait toutes les prières, même les plus incompréhensible».

Sa mère, qui enchaînait des boulots d’intérim avant de trouver cette loge de gardienne ; son père, qui «pendant des années s’est levé à cinq heures du matin, qui travaillait plus pour gagner plus, mais qui à la retraite part avec pas grand-chose», faute de contrats signés, et sa tante, la Tia, qui a traversé les Pyrénées à salto, puis est arrivée à la Gare d’Austerlitz pour aller vivre dans les bidonvilles de Champigny, constituent la cellule familiale au sein de laquelle la Grande petite évolue jusqu’à l’âge de 25 ans, en quête d’un chez-soi, d’une identité et d’une appartenance : «Je me suis souvent demandée quels rêves avaient poussé mes parents à venir en France. Quelle vie aurais-je eue si, à la mort de ma mère, j’étais partie au Portugal comme il était prévu. Je ne peux pas utiliser ici le verbe «revenir» car je ne l’avais jamais quitté, ce pays. Nous n’étions pas sûrs de pouvoir garder la loge : mon destin s’est joué à quelques mètres carrés près. Sans loge, plus de travail, plus de maisons, plus de France. Plus rien. Retour à une case départ qui ressemblait plus à une carte mystère. Dès lors, s’est immiscé en moi le désir le plus intransigeant. Il fallait que j’aie un lieu à moi».

Avec une écriture précise et économe, où chaque mot est scruté, citant entre autres écrivaines Annie Ernaux comme source d’inspiration, Mariana Alves nous donne à lire un récit émouvant, mais sans effusion sentimentale, sur un ton usuel même quand elle aborde des questions plus graves.

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