Les 4, 5 et 6 mai prochains, la danseuse et chanteuse Zoé de Sousa sera à l’affiche de la création «On dirait que le Soleil», présentée au Théâtre La Rose des Vents à Villeneuve-d’Ascq (59), près de Lille. Une nouvelle étape dans le parcours d’une artiste qui fait dialoguer danse contemporaine, chant et héritages musicaux dans des formes sensibles et hybrides.
Créé par la chorégraphe Mylène Benoît, «On dirait que le Soleil» propose une expérience scénique immersive centrée sur la perception, les correspondances entre son, lumière et mouvement. Le spectacle explore la manière dont différentes sensibilités, notamment celles de personnes malvoyantes ou malentendantes transforment la réception du monde.
Sur scène, Zoé de Sousa partage l’espace avec deux autres interprètes, dont Odil, danseur non-voyant. Ensemble, ils construisent une pièce où la lumière devient presque un langage autonome, déclenché par la voix et le geste. Le spectacle prend la forme d’un voyage sensoriel où se succèdent paysages imaginaires, traversées physiques et moments collectifs.
Pour Zoé de Sousa, cette création marque une expérience singulière : un travail où la chorégraphie ne repose pas uniquement sur la vue, mais sur une écoute élargie du corps et de l’espace.
Zoé de Sousa : une artiste entre danse, chant et héritages croisés
Danseuse et chanteuse, Zoé de Sousa développe une pratique artistique à la frontière des disciplines. Elle se forme au Conservatoire à Rayonnement Régional de Paris puis au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris, tout en étudiant la philosophie à la Sorbonne.
Très tôt, elle travaille avec des figures majeures de la scène chorégraphique contemporaine, notamment Dominique Brun et Jérôme Bel, et interprète le solo IBM 1401 d’Erna Ómarsdóttir, où voix et corps sont indissociables.
Elle crée ensuite ses propres pièces, dont Peaux – Troisième Hymne, et devient artiste associée de l’Espace Pasolini à Valenciennes en 2021. Plus récemment, elle développe un travail autour du chant et de la mémoire familiale avec «Le Soupir du Sable», un duo avec son père, le guitariste de fado Philippe de Sousa.
Issue d’un environnement artistique, Zoé de Sousa revendique un parcours façonné par la musique et les arts visuels. Sa mère plasticienne et son père musicien de fado lui transmettent très tôt une culture de la création, de la composition et de la liberté artistique.
Le fado occupe une place centrale dans son imaginaire : «Le fado a bercé toute mon enfance. Même si j’avais d’autres préoccupations et que je ne m’y intéressais pas spécialement en tant qu’enfant et adolescente, je pense qu’il a fondé en moi un imaginaire spécifique qui se retrouve dans mes spectacles et dans ma danse».
À quelques jours de la participation de Zoé de Sousa au spectacle de «On dirait que le soleil» nous l’avons interviewé.
.
Zoé de Sousa vous êtes une artiste à la croisée de plusieurs disciplines. Comment votre histoire personnelle et vos origines portugaises ont-elles façonné votre parcours ?
Je suis très chanceuse d’avoir été élevée par deux parents artistes. Ma mère est plasticienne et mon père est musicien de guitare portugaise. Si je suis à la croisée de plusieurs disciplines aujourd’hui, c’est grâce à eux. Ensemble ils m’ont enseigné le sens de la composition visuelle et musicale, la ténacité au travail, la curiosité… et surtout la permission, c’est-à-dire le fait de se donner la possibilité de créer, de se permettre de réaliser ce que nous imaginons, ce que nous souhaitons.
Ce n’est que très récemment que j’ai pris conscience de cet héritage artistique. Avant cela, j’ai réalisé un parcours académique de danseuse contemporaine. J’ai été formée au Conservatoire à Rayonnement Régional de Paris (CRR), puis au Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris (CNSMDP).
Je comprends ainsi la danse comme mon premier langage artistique. Depuis la fin de mes études en 2021, mes origines portugaises sont devenues un terrain d’ancrage pour mon travail. Elles sont une ressource quand je danse, quand je chante et quand je chorégraphie.
Qu’est-ce que cette formation vous a apporté, et qu’avez vous dû déconstruire ensuite ?
Le CNSMDP est une grande école qui m’a construite en tant qu’interprète. L’enseignement y est très complet. J’ai pu faire des rencontres qui m’ont révélée dans la danse et la chorégraphie. Cela a été ma maison pendant 6 ans ! C’était génial.
Néanmoins la sortie d’école a été difficile. Je dirais d’ailleurs qu’elle l’est quasiment pour tous les étudiant-es aujourd’hui, et encore plus dans le domaine artistique. Il fallait que je construise mon propre cadre de vie, car l’intermittence n’a pas d’emploi du temps régulier. Au CNSMDP je dansais 8h00 par jour. C’est un rythme qui n’existe pas vraiment dans le monde professionnel, sauf si l’on fait partie d’un ballet ou d’une très grosse compagnie. On passe donc d’un rythme intense et effréné au no man’s land du monde professionnel… et ça déprime facilement.
Aussi j’ai dû déconstruire l’idée que je me faisais de la vie de danseuse et de chorégraphe. Le milieu institutionnel est difficile. C’est un métier où l’on est constamment mis à l’épreuve. Il faut repartir de zéro avec chaque employeur et chaque structure. Il faut convaincre, prouver ses compétences, fournir un travail de qualité avec très peu de moyens…
J’ai été exploitée et maltraitée par des chorégraphes connus parce que j’avais peu d’expérience. Cela m’a profondément blessée et déprimée.
Je n’avais pas d’autres choix que de déconstruire la figure de la danseuse évoluant en milieu institutionnel. Il fallait revenir à mes premières expériences de danse qui ont fait que j’ai voulu en faire mon métier : danser lors de concerts, dans des milieux festifs et militants… J’avais aussi besoin de revenir à mes origines, à mon héritage.
Vous êtes à la fois danseuse et chanteuse de fado : comment ces deux expressions dialoguent-elles en vous ?
Je ne sais pas vraiment comment elles dialoguent ! La voix est indissociable du corps. Le corps et la voix se soutiennent mutuellement. C’est par ces deux langages que je peux interpréter, incarner des personnages et des histoires.
Cet endroit d’incarnation est flagrant dans mon dernier spectacle Le Soupir du sable. Nous avons construit cette pièce sans forcément comprendre au départ ce qu’elle racontait. C’est en me laissant traverser par la voix et la danse que des figures de fadistes et de révolutionnaires ont commencé à émerger.
Comment construisez-vous une chorégraphie ?
Les chorégraphies sont construites à partir de ma pratique de la composition instantanée. Il s’agit d’une improvisation rigoureuse, qui donne une unité à la danse dans l’instant même où elle est dansée.
Quand je suis sur scène, je ne sais pas exactement quel mouvement je vais faire ni combien de temps ça va durer. L’esprit de la pièce, l’incarnation du personnage et la musique sont ma structure. Tout ce qui advient est vivant et juste dans l’instant.
Cette pratique demande une grande écoute. La question n’est pas la forme du mouvement, mais la manière dont il est fait.
Comment est née la collaboration avec votre père ?
La rencontre artistique entre mon père et moi s’est faite progressivement. Au départ, il a composé la musique de mon premier spectacle. Puis une carte blanche nous a amenés à créer un duo : Le Soupir du sable. Nous avons dû apprendre à travailler ensemble.
Il ne s’agit pas de mettre en scène notre relation filiale, mais de créer un espace artistique commun entre danse, chant et musique.
Qu’est-ce qui vous anime aujourd’hui dans la création ?
Pour moi, la danse, le chant et la musique permettent de me connecter différemment au monde. J’aime me laisser traverser par d’autres voix, d’autres corps, raconter ce qui me dépasse.
C’est notre héritage d’être vivant qui m’anime dans la création. C’est de cela dont je veux parler : d’histoires très anciennes qui demeurent en nous, et qui restent intelligibles par le corps et la sensation.
Quels sont les thèmes ou les formes que vous souhaitez explorer dans les années à venir ?
J’ai beaucoup d’envies et d’appétit ! J’aimerais entre autres travailler sur une forme de spectacle frôlant le carnaval, avec un fado plus percussif. Cela mêlerait musique traditionnelle, électronique, danse et installation plastique. Nous serions très nombreux-ses au plateau. J’ai également envie de faire un solo chanté-dansé à partir de tapisseries géantes…
Si vous deviez résumer votre art en une image ou une sensation, ce serait quoi ?
Se baigner dans une rivière, et se laisser emporter par les courants !
Avec «On dirait que le Soleil», Zoé de Sousa poursuit un parcours où la scène devient un espace d’expérimentation sensible, à la frontière du visible et de l’invisible. Une expérience qui invite autant à regarder qu’à écouter autrement.







