
Une conversation avec son petit-fils a permis de sortir de l’oubli le parcours exceptionnel d’un soldat du Corps Expéditionnaire Portugais (CEP). Sapeur-mineur originaire de Cebola, Alfredo Camba participa aux combats de la Lys en avril 1918 et fut décoré pour son courage. Son histoire ignorée jusque dans sa propre famille, raconte aussi ces milliers de destins anonymes que les archives permettent parfois, plus d’un siècle plus tard, de faire revivre.
Il y a des histoires qui ne demandent qu’une chose: que quelqu’un pose la bonne question, celle d’Alfredo Camba est de celles-là.
Rien, ou presque, ne semblait devoir faire sortir son nom de l’oubli. Un soldat portugais parmi des milliers d’autres, un homme sans études, originaire d’un petit village de l’intérieur du Portugal, parti combattre en France pendant la Première Guerre mondiale. Il est revenu de la guerre, il a travaillé, puis le temps a fait son œuvre, jusqu’à ce qu’une conversation fasse ressurgir son histoire.
C’est en interviewant le sculpteur Augusto Antunes (lire ICI) qu’au détour d’une question, nous apprenons que son grand-père avait participé à la Première Guerre mondiale. Quelques recherches plus tard, les archives racontent une tout autre histoire que celle d’un simple soldat oublié.
Augusto Antunes s’interroge depuis des décennies sur la photo dans un cadre posé sur la table dans la maison familiale, celle de son grand-père qu’il n’a pas connu. Des questions qu’il n’ose pas poser à d’autres ou plutôt ne sachant pas à qui les poser. La réponse est, ne sachant pas à qui la poser, à quel organisme s’adresser?
L’histoire d’Alfredo Camba est celle d’un homme qui, au printemps 1918, dans les combats de La Lys, fit preuve d’un courage suffisamment remarquable pour être promu et décoré.
De Cebola aux champs de Bataille de France
Alfredo Camba est né le 27 décembre 1892 à Cebola, village qui prendra en 1960 le nom de São Jorge da Beira (Covilhã). Il fut baptisé le 8 janvier 1893. Son père, António Camba, était charbonnier, sa mère, Justina de Jesus, couturière. Tous deux étaient originaires de Cebola.
Le parcours d’Alfredo Camba est aussi celui d’un village portugais qui allait connaître, au cours du XXème siècle, de profondes transformations. En 1911, Cebola comptait 1.276 habitants. La population atteignait 3.422 habitants en 1950 et encore 3.306 en 1960. Puis le déclin fut brutal: 1.718 habitants en 1970, 633 en 2011 et seulement 504 en 2021!
Ces chiffres racontent à eux seuls une partie de l’histoire de l’intérieur du Portugal: l’émigration, l’exode rural et la disparition progressive de nombreuses activités qui avaient fait vivre ces communautés. À Cebola, comme dans plusieurs villages de cette région, l’activité minière de Panasqueira occupe une place essentielle dans la vie économique et sociale. C’est dans cet environnement de travail dur que grandit Alfredo Camba.
Le 26 mai 1917, Alfredo Camba embarque à Lisboa à destination de Brest. Il reverra Lisboa, de retour, le 9 mars 1919. Entre les deux dates, près de deux années de guerre.
Lorsque Alfredo Camba partit pour la France, il était déjà marié à Maria dos Carias. Le couple avait alors deux enfants. Deux autres naîtront après la guerre.
Un sapeur-mineur dans la guerre de La Lys
Alfredo Camba appartenait aux sapeurs-mineurs, à la 7ème compagnie. Son expérience de mineur allait trouver, dans cette guerre souterraine et de tranchées, une utilité particulière. Mais c’est surtout son comportement au combat qui allait attirer l’attention de ses supérieurs.
Un document signé par son Capitaine de bataillon, Luís de Menezes Leal, témoigne de son action le 9 avril 1918, début de la bataille de La Lys, connue du côté allemand sous le nom d’opération Georgette. Il sera promu par son action au grade de Caporal.
Le document portugais raconte notamment qu’Alfredo Camba appartenait à un groupe auquel un officier demanda de collaborer avec les troupes britanniques pour contribuer à la défense du secteur de Givenchy-lès-la-Bassée, près de Festubert. C’est là que son histoire rejoint celle, beaucoup plus connue, de la résistance acharnée de la 55ème Division britannique (West Lancashire).



Givenchy: le jour où le front s’effondre autour d’eux
Le 9 avril 1918, les Allemands lancent l’opération Georgette. Après l’offensive Michael de mars, qui avait profondément bouleversé le front occidental, l’armée allemande cherche à nouveau à obtenir une décision rapide avant que les renforts américains ne puissent être engagés massivement.
L’objectif est considérable: rompre le front allié en Flandre, menacer les communications avec les ports de la Manche et s’emparer notamment du bassin minier autour de Béthune.
Dans ce secteur extrêmement plat de la plaine de La Lys, Givenchy-lès-la-Bassée constitue un point particulièrement important, notamment en raison de sa position légèrement dominante. Le secteur est alors défendu par la 55ème Division britannique. Plus au nord, les positions portugaises constituent le prolongement du front britannique.
À 4h15, dans un épais brouillard, l’offensive allemande commence, la visibilité ne dépasse parfois pas une vingtaine de mètres, le bombardement allemand est massif.
Les positions portugaises sont violemment frappées et une grande partie des troupes portugaises se replie. Le mouvement crée une situation extrêmement dangereuse pour les Britanniques: le flanc gauche de la 55ème Division se retrouve exposé. À Givenchy, les Britanniques doivent improviser.
La défense devient une bataille acharnée de positions, de contre-attaques et d’initiatives locales. Des fantassins, mais aussi des sapeurs, des artilleurs, des signaleurs, des cuisiniers et des hommes normalement affectés à d’autres fonctions sont progressivement engagés dans la défense. Le Maréchal Douglas Haig publie alors son célèbre ordre appelant les soldats à tenir leurs positions jusqu’au bout, «le dos au mur».
Givenchy va tenir et elle va tenir au prix de combats extrêmement violents, les Britanniques y perdent 30% des leurs combattants sur le secteur: 163 officiers, 2.956 hommes de troupe, soit 3.119 pertes au total, en comptant les tués, blessés et disparus. Parmi ces pertes, 1.404 hommes étaient signalés tués ou disparus le 17 avril.
Dans cette bataille, un Portugais prend le commandement
C’est dans ce contexte que les documents militaires portugais placent Alfredo Camba dans le secteur de Givenchy.
Selon le témoignage conservé dans les archives, il appartient à une section portugaise appelée à collaborer avec les troupes britanniques. À un moment particulièrement critique le 9 avril 1918, Alfredo Camba prend le commandement de sa section et vers 13 heures, il passe à l’attaque de la position ennemie. Le document militaire portugais insiste sur son comportement: décision, vigueur, audace et panache. Le résultat est impressionnant. 46 prisonniers allemands sont capturés, parmi lesquels un officier.
Mais l’action ne s’arrête pas là. La section parvient également à libérer un sergent, un caporal et un soldat britanniques, eux-mêmes faits prisonniers par les Allemands.
Il faut toutefois apporter une nuance importante à la chronologie. Les documents portugais associent cette action au 9 avril, début de la bataille de La Lys. Or, la documentation britannique montre que les combats autour de Givenchy se sont poursuivis avec une extrême violence dans les jours suivants et que les Britanniques ont alors capturé plus de 700 prisonniers allemands. Il est donc possible que l’action précise d’Alfredo Camba, et notamment la capture de ces 45 prisonniers et de leur officier, ne se soit déroulée le 9 avril mais plutôt les jours suivants.
Cette précision ne diminue en rien la portée de son action. Elle permet, au contraire, de mieux la replacer dans la réalité militaire du secteur.
Une bataille britannique, mais aussi une histoire portugaise
L’histoire de Givenchy est souvent racontée comme celle d’une résistance britannique héroïque. Elle l’est à juste titre. La 55ème Division, commandée par le Major-général Hugh Jeudwine, doit défendre son flanc gauche pratiquement ouvert, les unités britanniques se battent dans des conditions extrêmement difficiles, les Allemands réussissent à pénétrer à certains endroits jusqu’à environ 2.000 mètres le long du canal de La Bassée, des points d’appui sont encerclés puis repris, des contre-attaques sont lancées presque immédiatement, des hommes qui ne sont normalement pas des fantassins prennent les armes. Les sapeurs du Royal Engineers combattent comme des soldats d’infanterie, les artilleurs utilisent leurs canons à très courte distance puis prennent leurs fusils lorsque l’ennemi approche.
À la fin de la première journée, la 55ème Division tient toujours un front d’environ 11.000 yards (10 km), les pertes seront terribles!
C’est dans cette bataille que plusieurs soldats britanniques deviendront des héros de la défense de Givenchy, certains recevant à titre posthume la Victoria Cross, mais au milieu de cette histoire britannique apparaît aussi Alfredo Camba, un Portugais, un sapeur-mineur, un homme originaire de Cebola, un homme dont le nom n’est pratiquement jamais apparu dans les récits populaires de cette bataille.
Les décorations de Alfredo Camba
L’Armée portugaise, elle, n’a pas oublié son action. Alfredo Camba reçoit une médaille commémorant l’expédition portugaise en France, le 19 juillet 1918, il est décoré de la Croix de Guerre de 2ème classe, le 30 juillet, son nom est inscrit dans le Livro de Ouro.
Les documents militaires portugais soulignent également sa participation à une section qui travaillait dans les mines pendant l’attaque allemande et sa coopération avec une brigade d’infanterie britannique. Autrement dit, l’homme dont la mémoire familiale a pratiquement disparu de l’histoire a pourtant laissé une trace officielle dans les archives militaires.
Il aurait simplement fallu que quelqu’un la cherche.
Et après la guerre?
Alfredo Camba rentre au Portugal le 9 mars 1919. Mais que reste-t-il d’une guerre pareille lorsqu’un soldat retrouve son village?
Son petit-fils Augusto Antunes raconte qu’à son retour, Alfredo Camba aurait été considéré, dans le village, comme un homme quelque peu «dérangé». La guerre avait-elle laissé des blessures invisibles? Il est impossible aujourd’hui de le déterminer précisément. Il existe néanmoins dans la mémoire familiale plusieurs récits qui donnent une idée de la difficulté de son retour à une vie normale.
On raconte notamment qu’il aurait cultivé du tabac près de la route qui conduit à son village. La culture du tabac étant alors interdite par le Gouvernement de Salazar, la GNR serait intervenue pour arracher les plants et aurait frappé Alfredo Camba. Plus tard, les agents seraient revenus présenter leurs excuses.
La mémoire familiale ne permet pas nécessairement de vérifier tous les détails de cet épisode, mais elle raconte quelque chose de plus profond: un homme qui avait combattu dans une guerre terrible et qui, une fois revenu dans son village, semblait avoir du mal à retrouver sa place dans une vie devenue ordinaire.
Avec Maria dos Carias, Alfredo Camba aura finalement quatre enfants: trois garçons et une fille, il vivra sa vie loin des récits héroïques, il ne racontera pas, ou très peu, ce qu’il avait vécu en Flandres.
La famille méconnaissant toute cette histoire a vendu son livret militaire et ses décorations à un collectionneur. Une photo dans un cadre d’Alfredo Camba a pendant des décennies été comme une décoration de la table familiale.

Un héros sans récit
C’est peut-être là que se trouve la partie la plus bouleversante de cette histoire. Alfredo Camba avait combattu, il avait pris le commandement de sa section, il avait attaqué une position ennemie, il avait contribué à capturer des dizaines de soldats allemands, il avait participé à la libération de militaires britanniques, il avait été promu, il avait reçu la Croix de Guerre, son nom avait été inscrit dans le Livre d’Or et pourtant, dans sa propre famille, l’histoire avait disparue… jusqu’à cette conversation avec son petit-fils.
C’est ainsi que certaines histoires reviennent, pas nécessairement grâce à de grandes recherches universitaires ou à de prestigieuses publications, mais parfois à la faveur d’une conversation, d’une phrase prononcée presque par hasard, d’un document retrouvé dans des archives. Une question en entraîne une autre, un nom apparaît, puis une date, puis un document et soudain… derrière quelques lignes administratives, apparaît un homme.
Sortir les soldats oubliés des archives
L’histoire d’Alfredo Camba est évidemment celle d’un homme, mais elle est aussi celle de milliers d’autres Portugais qui ont participé à la Première Guerre mondiale et dont les noms ont progressivement disparu de la mémoire collective. Des soldats qui n’étaient ni officiers supérieurs, ni hommes politiques, ni écrivains. Des hommes venus des villages, des campagnes, des mines, des ateliers et des familles modestes, des hommes qui ont fait la guerre puis sont rentrés chez eux avec leurs blessures, leurs souvenirs et parfois leurs silences.
Les archives permettent parfois de leur redonner une voix.
Dans le cas d’Alfredo Camba, elles permettent même de confronter le souvenir familial à la réalité militaire: derrière l’image d’un homme considéré comme «dérangé» par des villageois après la guerre, se trouve le dossier d’un soldat reconnu officiellement pour sa bravoure.
Nous ne saurons peut-être jamais exactement ce qu’Alfredo Camba pensait de la guerre, nous ne saurons pas non plus pourquoi il n’en parlait pas, mais nous savons désormais qu’il y était et nous savons ce qu’il y a fait.
Un hommage, un siècle plus tard
À Givenchy-lès-la-Bassée, la mémoire de la 55ème Division britannique demeure particulièrement présente. Le village entretient le mémorial consacré à cette division et rappelle cette défense héroïque qui a permis de contenir l’offensive allemande, il faut désormais y ajouter, dans notre mémoire historique, le nom d’un Portugais.
L’histoire d’Alfredo Camba nous rappelle une chose essentielle: l’oubli n’est pas toujours définitif. Il existe des soldats oubliés, des familles qui ne connaissent plus leur parcours, des documents qui dorment pendant des décennies dans les archives, et parfois, les circonstances permettent de les retrouver, d’écrire, de raconter, de les partager.
Parce qu’il ne s’agit pas seulement de rendre justice à Alfredo Camba, il s’agit aussi de faire en sorte que les autres, ceux dont les noms restent encore enfouis dans les archives, puissent un jour, eux aussi, retrouver une place dans notre mémoire.
LusoJornal a voulu raconter Alfredo Camba pour cela: pour réhabiliter un homme, honorer un soldat et, surtout, ne pas oublier.
Pendant la Première Guerre mondiale, il n’y pas eu un héros portugais, il y en a eu des, Alfredo Camba en fait parti.







Il était temps de dire que pendant la Première Guerre mondiale et surtout le 9 avril 1918 il n’y pas eu quand seul héros, mais plusieurs.
Personne ne parle pas des centaines de soldats do CEP qui par manque de munitions se sont rendu (A Rendição) seulement le 10 avril lors du redut de La Couture.