
En 1801, le Portugal et l’Espagne, pourtant alliés quelques années auparavant contre la France révolutionnaire durant la Guerre du Roussillon (1793-1795) (lire ICI), se retrouvent en guerre. En quelques semaines, l’Espagne envahit l’Alentejo et s’empare notamment d’Olivença. Cette courte campagne militaire, connue sous le nom de Guerra das Laranjas, Guerre des Oranges, aura une conséquence qui perdure encore aujourd’hui: justement la question d’Olivença.
Mais derrière cette guerre apparemment limitée entre deux royaumes ibériques se trouve un enjeu beaucoup plus large. La Guerre des Oranges s’inscrit directement dans le conflit européen entre la France napoléonienne et la Grande-Bretagne. Le Portugal, allié traditionnel de Londres, devient alors la cible des pressions franco-espagnoles.
Des alliés contre la France devenus adversaires
En 1793, lorsque la France révolutionnaire entre en guerre contre les monarchies européennes, le Portugal et l’Espagne combattent dans le même camp. Mais après la paix de Bâle, de 1795, les alliances européennes se transforment.
L’Espagne se rapproche progressivement de la France.
En 1796, le traité de San Ildefonso renforce cette nouvelle orientation diplomatique. Le Portugal, lui, reste fidèle à son alliance traditionnelle avec la Grande-Bretagne.
Quelques années plus tard, Napoléon veut contraindre Lisboa à rompre avec Londres et à fermer ses ports aux Britanniques. Le Portugal refuse.
La pression française devient alors de plus en plus forte.
En janvier 1801, la France et l’Espagne concluent un accord prévoyant une intervention contre le Portugal si celui-ci refuse de se soumettre aux exigences franco-espagnoles. L’objectif est notamment de contraindre Lisboa à fermer ses ports aux navires britanniques et à limiter ses relations avec la Grande-Bretagne.
Cet accord va toutefois plus loin qu’une simple opération destinée à faire pression sur le gouvernement portugais, il prévoit également un projet de partage du Portugal entre la France et l’Espagne. Les documents portugais relatifs à la Guerre des Oranges présentent ainsi le conflit comme lié à un accord entre Napoléon et Charles IV prévoyant le démembrement du royaume portugais.
Il ne faut cependant pas imaginer que Paris et Madrid projettent simplement d’annexer immédiatement l’ensemble du Portugal. Le projet s’inscrit dans la stratégie napoléonienne visant à isoler la Grande-Bretagne et à placer le Portugal sous contrôle franco-espagnol.
L’Espagne de Charles IV, désormais alliée de la France, se prépare alors à intervenir.

Une invasion principalement espagnole, avec l’appui de la France
En février 1801, la guerre est déclarée au Portugal, le 20 mai, les troupes espagnoles passent à l’offensive dans l’Alentejo. L’armée espagnole est commandée par Manuel Godoy, favori du roi Charles IV, contrairement à ce que pourrait laisser penser l’alliance franco-espagnole, l’essentiel des opérations militaires est réalisé par les Espagnols.
La France participe néanmoins au dispositif. Napoléon a envoyé un corps expéditionnaire français commandé par le général Gouvion-Saint-Cyr, qui se concentre à proximité du théâtre des opérations, la campagne espagnole est si rapide que les principales forces françaises n’ont pratiquement pas le temps de prendre part aux combats.
La Guerre des Oranges est donc bien une guerre menée contre le Portugal par l’alliance franco-espagnole, mais, sur le terrain, ce sont surtout les forces espagnoles qui combattent.

Une guerre de quelques semaines
L’armée espagnole avance rapidement. Plusieurs places portugaises tombent, dont Olivença et Juromenha. La résistance portugaise est limitée et la campagne est extrêmement courte. Le 6 juin 1801, le Portugal doit accepter le traité de Badajoz, qui met fin aux hostilités. C’est notamment à cette occasion qu’Olivença passe sous souveraineté espagnole, le traité impose également au Portugal de fermer ses ports aux navires britanniques, ce qui constitue l’un des objectifs essentiels de l’intervention franco-espagnole.
Le projet de partage du Portugal entre la France et l’Espagne n’est cependant pas réalisé, la guerre se termine donc sans démembrement du royaume portugais, même si le Portugal subit une perte territoriale avec Olivença.
Pourquoi «Guerre des Oranges»?
Le nom de Guerra das Laranjas possède une origine presque anecdotique. Selon la tradition historique, après la prise d’Olivença et les succès espagnols, Manuel Godoy aurait envoyé à la reine Marie-Louise de Parme, épouse de Charles IV, des branches d’orangers cueillies au Portugal.
Le conflit, pourtant provoqué par les grandes rivalités européennes autour de Napoléon et de la Grande-Bretagne, allait ainsi entrer dans l’histoire sous le nom étonnant de Guerre des Oranges.


Olivença, l’exception à une frontière très ancienne
L’affaire d’Olivença est particulièrement importante dans l’histoire portugaise.
On présente souvent la frontière entre le Portugal et l’Espagne comme l’une des plus anciennes frontières d’Europe. Cette affirmation doit cependant être nuancée: si une grande partie de la frontière possède une origine médiévale très ancienne, elle n’est pas restée absolument inchangée. Le traité d’Alcañices, conclu en 1297 entre le Portugal et la Castille, constitue l’un des principaux fondements historiques de cette frontière, Olivença faisait alors partie du territoire portugais.
En 1801, la situation change radicalement.
Après la guerre, Olivença devient Olivenza et passe sous administration espagnole. Pour le Portugal, cette modification territoriale ne constitue toutefois pas un règlement définitif.

Le Congrès de Vienne et la revendication portugaise
La chute de Napoléon et le Congrès de Vienne de 1815, qui réorganise l’Europe après les guerres napoléoniennes, permettent au Portugal de remettre la question d’Olivença sur la scène diplomatique.
L’article 105 de l’Acte final de Vienne reconnaît la légitimité des revendications portugaises sur Olivença et prévoit que les puissances doivent favoriser sa restitution.
Il faut toutefois éviter une simplification fréquente: le Congrès de Vienne n’a pas simplement «ordonné» à l’Espagne de rendre immédiatement Olivença au Portugal, le texte reconnaît les revendications portugaises et prévoit une démarche en faveur de la restitution.
En 1817, l’Espagne adhère à l’Acte final de Vienne, sous-entendu, il doit le respecter, pourtant, la restitution n’a jamais été effectuée.

Une question toujours ouverte au Portugal
C’est ainsi qu’est née la Questão de Olivença, l’une des dernières questions territoriales historiques entre le Portugal et l’Espagne. Du point de vue portugais, le traité de Badajoz de 1801 est contesté et sa validité est rejetée, notamment en raison des circonstances militaires et diplomatiques dans lesquelles il est imposé. Des organisations portugaises, parmi lesquelles la Sociedade Histórica da Independência de Portugal (SHIP), continuent de défendre la souveraineté portugaise sur Olivença.
L’Espagne, de son côté, considère Olivenza comme un territoire espagnol. Aujourd’hui, Olivenza est administrée par l’Espagne, toutefois son histoire reste profondément liée au Portugal: langue, patrimoine, toponymie et mémoire rappellent les siècles durant lesquels la ville appartenait au royaume portugais.
La Guerre des Oranges, qui ne dura que quelques semaines en 1801, a donc laissé une trace bien plus durable que sa durée ne pourrait le laisser penser. Elle rappelle surtout combien les bouleversements européens de l’époque napoléonienne ont pu transformer durablement les frontières de la péninsule Ibérique.
Elle montre également que ce conflit ne fut pas simplement une guerre bilatérale entre Madrid et Lisboa. Derrière l’offensive espagnole se trouvait la pression de la France napoléonienne, l’affrontement avec la Grande-Bretagne et, à l’origine du conflit, un projet franco-espagnol visant à imposer un nouvel ordre politique au Portugal.
Le projet de partage du royaume entre la France et l’Espagne ne vit finalement pas le jour en 1801, mais les événements de cette année annonçaient déjà une évolution qui deviendrait beaucoup plus spectaculaire quelques années plus tard: en 1807, la France et l’Espagne interviendraient de nouveau contre le Portugal, cette fois dans le cadre du traité de Fontainebleau et de l’invasion napoléonienne de la péninsule Ibérique.
Plus de deux siècles après les combats, la question d’Olivença reste présente dans la mémoire historique portugaise.






