Parmi les 11.000 trophées conservés au stade du Restelo, un seul raconte autant l’histoire du Portugal que celle du Clube de Futebol “Os Belenenses”. La Taça dos Mutilados da Grande Guerra, exposée comme la pièce n°1 de la salle des trophées Manuel Bulhosa, n’est pas seulement un trophée de football : elle est le symbole de la mémoire des soldats portugais de la Première Guerre mondiale, de la solidarité nationale envers les anciens combattants et des premières grandes heures du club de Belém (1).
Lorsque les armes se taisent en novembre 1918, le Portugal pleure ses morts, ses milliers de blessés et plusieurs centaines de mutilés revenus des champs de bataille de Flandre ou des campagnes africaines.
Le pays découvre alors une réalité nouvelle : celle des soldats amputés, gazés, traumatisés ou définitivement invalides. Leur prise en charge devient une priorité nationale.
C’est dans ce contexte que le quotidien A Capital, rejoint ensuite par le journal sportif Os Sports, avec le concours de l’Association de Football de Lisboa (AFL), crée la Taça dos Mutilados da Grande Guerra.
L’objectif est simple : organiser un tournoi de football dont les recettes, déduction faite des frais d’organisation et de la part revenant à l’AFL, sont versées au Fundo dos Hospitais dos Mutilados da Guerra, chargé de financer les soins des anciens combattants.
À une époque où le football devient un véritable phénomène populaire, cette initiative constitue l’une des premières grandes actions de solidarité du sport portugais.
Une première édition avant même la naissance du Belenenses
La première édition est disputée en juillet 1918. Le Clube de Futebol “Os Belenenses” n’existe pas encore. Le Sporting Clube de Portugal remporte cette première compétition en battant successivement l’Império Lisboa Clube puis le Benfica. Conformément au règlement, le Sporting conserve seulement la coupe à titre provisoire. Le trophée reviendra définitivement au premier club capable de gagner deux éditions consécutives. Personne n’imagine alors que ce sera le tout jeune club de Belém qui inscrira son nom dans l’histoire.
Le 23 septembre 1919, quelques mois seulement après le retour progressif des soldats portugais, naît officiellement le Clube de Futebol “Os Belenenses”. L’homme qui incarne cette aventure est Artur José Pereira. Né le 16 novembre 1889, au 69 de la Rua do Embaixador, dans le quartier de Belém, il appartient à cette génération sacrifiée par la guerre.
Mobilisé dans l’armée portugaise, il participe d’abord à la campagne du Niassa, au Mozambique. Le 25 septembre 1917, il embarque à Lisboa en tant que membre du Corps Expéditionnaire Portugais (CEP) à destination des Flandres, où combattent les soldats portugais aux côtés des Alliés.
Comme beaucoup de survivants, il revient profondément marqué par le conflit. Mais plutôt que de regarder vers le passé, Artur José Pereira choisit de construire l’avenir. Ce dernier après avoir représenté le Sport Lisboa, avant la fusion qui donnera naissance au Benfica, au Sport Lisboa e Benfica et au Sporting Clube de Portugal, à la fin de la guerre, il quitte le Sporting et lors d’une réunion qu’il tient sur un banc Praça Afonso de Albuquerque, en compagnie de Francisco Pereira, Henrique Costa, Carlos Sobral, Joaquim Dias, Júlio Teixeira Gomes, Manuel Veloso et Romualdo Bogalho, connus sous le nom des «Rapazes da Praia», il crée un véritable projet sportif. Le Belenenses est né.

Une équipe composée d’anciens combattants
Lorsque le Belenenses s’engage dans la Taça dos Mutilados da Guerra en 1921, le club n’a que deux années d’existence. Pourtant, son équipe possède déjà une identité très forte.
La plupart des joueurs sont originaires de Belém et surtout, plusieurs sont militaires, six joueurs de l’équipe avaient servi pendant la I Guerre mondiale, deux d’entre eux avaient combattu aussi bien en Afrique qu’en Flandre. Il est facile d’imaginer ce que représentait pour ces hommes une compétition destinée précisément à soutenir leurs anciens compagnons d’armes.
La Taça des Mutilados n’était pas un tournoi comme les autres. Elle avait une signification personnelle.
1921 : le premier grand trophée
Le parcours du Belenenses est remarquable.
Quart de finale : Belenenses 4 – Vitória de Setúbal 0.
Les Bleus frappent très fort dès la première minute. Fernando António réalise un triplé tandis que la défense maîtrise parfaitement les Setubalenses. La presse souligne déjà la qualité du football pratiqué par cette jeune équipe.
Demi-finale: Belenenses 6 – Carcavelinhos 2
Après avoir été mené 2-0 dès les premières minutes, le Belenenses renverse complètement la rencontre. Francisco Pereira marque notamment le but de l’égalisation avant que les Bleus inscrivent quatre nouveaux buts en seconde période. Une démonstration de caractère.
Finale : le 19 juin 1921 : Belenenses 2 – Sporting 1
Au Campo do Lumiar, le Belenenses affronte un Sporting renforcé pour l’occasion. Le match est intense, engagé, parfois rude. Les hommes de Belém s’imposent finalement 2-1.
Le Capitaine Artur José Pereira reçoit la Coupe des mains de Bento Mantua, Président de la Commission organisatrice. Deux ans après sa création, le Belenenses remporte le premier grand trophée de son histoire.

1923 : une victoire pour l’éternité
Après une interruption en 1922, la compétition reprend. Le Belenenses élimine successivement l’Internacional (3-1) et Império Lisboa (3-0). En finale, les Bleus retrouvent Carcavelinhos.
Finale : le 8 juillet 1923 : Belenenses 3 – Carcavelinhos 1
Le vent souffle fortement sur le terrain de Palhavã. La première période est équilibrée. Après la pause, le Belenenses prend définitivement le contrôle de la rencontre. Fernando António et Veloso brillent particulièrement. Le troisième but résulte d’une erreur du gardien adverse. Le coup de sifflet final déclenche une immense joie.
Grâce à cette deuxième victoire consécutive, le règlement est appliqué. La Taça dos Mutilados da Grande Guerra devient définitivement la propriété du Clube de Futebol “Os Belenenses”.
La compétition ne sera plus jamais organisée. Le règlement prévoyait que le club remportant deux éditions consécutives deviendrait propriétaire définitif du trophée.
Le Belenenses ayant gagné les éditions 1921 et 1923, la coupe entra définitivement dans son patrimoine. Elle est aujourd’hui l’unique exemplaire existant.

Un patrimoine national
Plus d’un siècle après sa création, la Taça dos Mutilados da Grande Guerra demeure l’un des objets les plus emblématiques du football portugais. Au musée Manuel Bulhosa elle est visible dans la galerie des principaux trophées, elle a même l’étiquette N°1. Une visite virtuelle est possible au musée de Belenenses, Manuel Bulhosa (ICI).
Bien avant les titres nationaux (2), les Coupes du Portugal ou les exploits européens, cette coupe raconte l’histoire d’hommes revenus de la guerre qui trouvèrent dans le football un moyen de reconstruire leur vie et celle de leur quartier. Elle rappelle également qu’à ses débuts, le sport savait, aussi, être un formidable instrument de solidarité nationale.
À travers cette coupe d’orfèvrerie, c’est tout un pan de l’histoire du Portugal qui continue de vivre et c’est sans doute pour cette raison qu’elle demeure, aujourd’hui encore, l’un des trophées les plus précieux et les plus émouvants du Clube de Futebol “Os Belenenses”.
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(1) “Caderno dos Azuis”, março 2021, Boletim da sala dos Troféus Manuel Bulhosa
(3) L’un des cinq clubs à avoir été Champions du Portugal en dehors de Benfica, Porto et Sporting. Belenenses a remporté 4 fois le Championnat du Portugal : 1926-1927, 1928-1929, 1932-1933 et 1945-1946.







