Dans le cadre de la 9ᵉ édition d’art singulier intitulée «Naissances», l’exposition «Peaux d’âmes» de Maria Manuela se tient au Cèdre à Chenôve, du 17 mars au 16 avril. L’événement s’ouvre avec une soirée spéciale le 24 mars à 20h15 au cinéma Eldorado à Dijon, comprenant la projection du film «Elle rêve aussi la poussière», réalisé par Anne Comode, suivie d’une rencontre autour de l’artiste, Maria Manuela.
Maria Manuela est une artiste autodidacte née en 1953 à Montijo, au Portugal. Elle arrive en France à l’âge de cinq ans et grandit à Autun. Son parcours de vie est modeste et marqué par divers métiers manuels, notamment dans le textile, comme femme de chambre et aide à la personne. Sans formation artistique académique, elle découvre la peinture comme un moyen d’expression personnelle, presque vital.
Son œuvre se caractérise par un univers très coloré, spontané et expressif. Elle développe un style naïf, joyeux, parfois burlesque et profondément onirique. Ses créations mêlent peinture et matières textiles : Maria Manuela intègre souvent tissus, fils, perles et broderies à ses toiles, créant des compositions riches et originales. Elle affectionne particulièrement les grands formats, qui lui permettent de donner libre cours à son imagination.
Le travail de Maria Manuela oscille entre un réalisme minutieux et un imaginaire libre. Une des particularités de son univers est la présence du personnage «Bobi», une figure enfantine qu’elle a inventée. Ce personnage agit comme un double, intervenant dans ses œuvres pour les perturber volontairement, comme s’il les «gribouillait». Cette intervention introduit de l’humour et permet de casser toute rigidité ou sérieux excessif.
Sa démarche artistique est profondément instinctive et émotionnelle. La peinture représente pour elle une nécessité intérieure, presque thérapeutique. Elle y exprime ses émotions, son vécu et son rapport au monde à travers la couleur, la matière et le geste.
Ainsi, Maria Manuela propose une œuvre singulière, libre et profondément personnelle, ancrée dans une expérience de vie authentique. Son art, accessible et sensible, s’inscrit dans une forme d’art naïf contemporain, où se mêlent imagination, mémoire et émotion.
A quelques jours du début de l’exposition, nous avons interviewé Maria Manuela pour LusoJornal. Maria Manuela commence par s’interroger sur l’utilité de l’interview, mais oh combien riche de renseignements et d’enseignements sur une artiste qui ne se prend pas pour telle.
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On commence, Maria Manuela?
Je suis en train de me demander si c’est bien utile tout ça.
C’est toujours utile de donner des informations concernant qui expose.
Vous savez que c’est déjà et surtout pour moi que je fais ça.
Pouvez-vous nous parler de vos origines ?
Je suis née au Portugal, à Montijo. Je suis arrivée en France en 1959, j’avais cinq ans et demi. Mes parents sont originaires du sud du pays, et ils sont venus chercher du travail en France. Mon père est venu en premier, puis ma mère l’a rejoint avec ses cinq enfants.
C’était donc avant la grande vague d’émigration portugaise des années 60-70 ?
Oui, exactement. Nous sommes arrivés un peu plus tôt. Mon père était maçon, et ma mère s’occupait de nous. On s’est installés en France, à Autun, en Saône-et-Loire (Bourgogne) et on n’a plus vraiment bougé.
Avez-vous gardé des liens avec le Portugal ?
Très peu. Une partie de ma famille est restée là-bas, mais nous, on n’y est plus retourné. Mon père y est retourné une fois, mais moi non… jusqu’à très récemment.
Et la langue portugaise ?
Je la parlais enfant, mais en arrivant en France, on nous a vite fait comprendre qu’il fallait s’intégrer, donc j’ai arrêté de la pratiquer.
Quel a été votre parcours professionnel ?
J’ai commencé en usine, j’ai été licenciée plusieurs fois. À un moment, j’ai arrêté de travailler pour élever mes deux enfants. Ensuite, j’ai repris comme femme de ménage et femme de chambre.
Comment êtes-vous venue à la peinture ?
Très tard, vers 50 ans. Je n’allais pas bien à ce moment-là, j’étais toute seule dans un HLM. Mon médecin m’a conseillé d’aller dans une école d’arts plastiques. J’y suis allée… et ça a été un déclic… je me suis mise à peindre, à peindre, à peindre comme une… cela me portait… c’était ma survie.
La peinture a donc pris une place importante dans votre vie ?
Oui, c’est vital. C’est ma survie.
Que peignez-vous ?
Au début, des paysages, des objets… Puis j’ai exploré le volume, les matières. Aujourd’hui, je peins aussi sur de grandes toiles en tissu, auxquelles j’ajoute parfois des éléments comme de la laine ou des franges.
Quand avez-vous commencé à exposer ?
Vers 2017, peut-être un peu avant. C’est ma professeure qui m’y a poussée. J’ai participé aussi à des expositions avec une association.
Être exposé c’est d’une certaine façon une reconnaissance. Que ressentez-vous ?
Je ne me considère pas comme une artiste. Je préfère dire que je suis une ouvrière, une artisane. Je fais ça simplement, sans prétention. Je n’ai pas fait les Beaux-Arts.
Vous avez créé un personnage, Bobi. Pouvez-vous nous en parler ?
Bobi est né un peu par hasard. Je peignais à l’huile, ça ne séchait pas, ça m’énervait… Et puis il est apparu. Bobi est venu mettre en évidence mon cœur d’enfant… c’était un gamin, j’ai commencé à peindre avec la main gauche pour essayer de régresser. Bobi peint beaucoup de choses en rouge, il vient ajouter dans mes peintures : des vêtements, des petits vélos, des pneus qui se promènent, des petits personnages…
Comment définiriez-vous Bobi ?
On dirait que c’est lui qui fait des choses, qui peint. C’est lui. C’est lui et c’est moi, nous ne faisons qu’un. Bobi me dit souvent : «Maria, ne te prends pas au sérieux». Il m’accompagne, il me parle, Il apporte de la légèreté, de l’enfance.
Peignez-vous dans un but commercial ?
Je peins pour moi. Si quelqu’un veut acheter une œuvre, d’accord, mais ce n’est pas le but.
Vous allez voir des expositions d’autres peintres ?
Non pas trop, presque pas.
Un film a été réalisé sur vous. Il sera projeté le 24 mars. Comment a été réalisé ce film ?
C’est mon ancienne professeure, Anne Comode, qui m’a filmée pendant plusieurs années. Puis une amie m’a proposé de m’emmener au Portugal, j’ai été filmée là-bas.
J’imagine que vous parlez beaucoup dans le film ?
Pas trop, non. Anne Comode me filme en train de peindre…et comme j’écris un peu de poésie je sors le cahier, puis je dis une phrase, je lis un poème.
La poésie est-elle en rapport avec ce que vous peignez ?
Souvent quand je peint, il y a une petite histoire, une poésie qui naît en même temps que la toile.
Après votre arrivée en France, combien de temps avez-vous passé avant votre retour au Portugal ?
Après cinquante-neuf ans, en 2018.
Comment avez-vous vécu ce retour aux sources ?
Ça a été très violent émotionnellement. Comme un choc. J’ai retrouvé des lieux de mon enfance… j’ai beaucoup pleuré. Jusqu’à notre départ pour la France, on allait souvent dans une épicerie qui était de l’autre côté de la rue où on habitait, à Montijo. Ma mère était copine avec la propriétaire… l’épicerie était encore là, 59 ans après… Anne Comode m’a filmé à côté du Tejo, en le regardant, en regardant la tour de Belém que je voyais au loin. J’en chialé.
Le film a pour titre «Elle rêve aussi la poussière». Pourquoi ce titre ?
Le rêve m’estime poussière et pourtant je rêve.
Le film a déjà été présenté à d’autres occasions. Quelle fut la réaction du public ?
Le film touche à l’intime. Il parle d’identité, ça parle à tous ceux qui ont vécu un déracinement. Beaucoup finissent par pleurer. Des membres de ma famille ont pleuré… Ma fille a vu le film, elle a pleuré. Les gens sortent très émus après avoir vu le film.
Que représente aujourd’hui le Portugal pour vous ?
Ce sont mes racines. Elles sont toujours là, elles sont en moi. Mes enfants sont nés en France, ils sont français. Moi aussi, je suis française, mais mon histoire reste liée au Portugal. Quand on me demande un acte de naissance… le Portugal y figure. Ma mère n’est plus retournée au Portugal, n’a plus vu sa mère. Elle aimait bien me parler du Portugal, de le vanter, elle m’en a parlé toute sa vie.
Des souvenirs sur votre maman…
Oui… ma mère… ma mère qui a quitté le Portugal à 36 ans, chaque fois que j’allais la voir, elle me parlait du Portugal… le Portugal… le Portugal. Elle me disait. «…les Français, parce qu’on est nés au Portugal, ils s’imaginent qu’on est des cons». Elle parlait comme ça, ma mère. Arrivée à 36 ans en France, ma mère est décédée à 83 ans… elle n’a plus jamais revu sa mère… c’est triste…
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En définitive, l’exposition «Peaux d’âmes», met en lumière bien plus qu’un simple travail plastique : elle révèle un parcours de vie où l’art s’impose comme une nécessité intime, presque vitale. À travers ses œuvres colorées, habitées par la matière et par la présence espiègle de Bobi, Maria Manuela exprime avec sincérité son histoire, ses blessures, mais aussi une profonde capacité de résilience.
Son témoignage, empreint de modestie et d’authenticité, rappelle que la création ne relève pas uniquement d’un apprentissage académique, mais peut naître d’une urgence intérieure, d’un besoin de dire et de ressentir. Entre mémoire, déracinement et reconstruction, son œuvre touche par sa simplicité apparente et sa richesse émotionnelle.
Ainsi, cette exposition invite le spectateur à entrer dans un univers sensible et profondément humain, où peinture, poésie et vécu s’entrelacent pour donner naissance à une forme d’art libre, accessible à tous, et résolument sincère, résumée aussi dans le flme : «Elle rêve aussi la poussière».
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Salle Le Cèdre
9 esplanade de la République
21300 Chenôve
Du lundi au vendredi, de 13h00 à 19h00
Le samedi, de 9h00 à 12h00







