Pourquoi une majorité des Portugais de France ayant voté à l’élection présidentielle de 2026 a-t-elle choisi l’extrême droite ?

Les élections présidentielles portugaises de 2026 ont révélé un résultat particulièrement marquant parmi les Portugais résidant en France, il s’avère qu’une majorité des votes s’est portée sur le candidat du parti d’Extrême droite Chega. Derrière ce constat se cachent de nombreux facteurs qu’il est important de comprendre. Que ce soit de la faible participation électorale ou encore un vote de protestation, mais aussi d’une certaine défiance envers les institutions et l’influence du contexte politique. Les spécificités du vote de la diaspora et évolution de la société portugaise constituent autant de facteurs qui permettent de comprendre ce choix. En effet, comprendre ces éléments est indispensable pour saisir les raisons de ce vote. Ils montrent que ce résultat ne peut être interprété sans prendre en considération l’ensemble du contexte dans lequel il s’inscrit.

Les 18 janvier et 8 février 2026 se sont tenus les deux tours de l’élection présidentielle portugaise. Parmi les Portugais résidant en France, 11.607 électeurs ont participé au premier tour contre 16.064 au second tour. Lors du premier tour 6.917 suffrages ont été exprimés en faveur d’André Ventura candidat du parti Chega (le parti d’Extrême droite portugais) ce qui correspond à 60,46% des votes exprimés. Au second tour André Ventura a obtenu 10.163 voix, soit 64,12% des suffrages exprimés. Ces résultats importants montrent qu’une grande majorité des électeurs portugais résidant en France ont choisi le candidat de Chega.

Ce constat soulève une question essentielle : comment expliquer qu’une majorité des Portugais ayant voté depuis la France se soit tournée vers un parti classé à l’Extrême droite ? Pour répondre à cette interrogation, il est indispensable de replacer ces résultats dans leur contexte et de prendre en compte l’ensemble des éléments, comme par exemple le comportement électoral des diasporas et les évolutions récentes de la vie politique portugaise.

Tout d’abord, il faut absolument prendre en compte un élément important qui est que la participation électorale est restée extrêmement faible. Au premier tour, seuls 2,71% des électeurs portugais résidant en France ont votés. Au second tour, la participation n’a atteint que 3,75%. De ce fait, en réalité seule une très faible partie des citoyens portugais vivant en France s’est déplacée pour voter. Cette précision est essentielle car elle permet d’éviter une interprétation faussée des résultats. Le succès de Chega parmi les votants ne signifie pas que l’ensemble de la Communauté portugaise vivant en France adhère aux idées de ce parti. Il montre avant tout que les électeurs qui ont participé au vote sont davantage mobilisés et motivés que le reste des inscrits, ce qui leur a permis par la suite de peser plus fortement sur le résultat final.

Mais pourquoi ces électeurs ont alors choisi l’Extrême droite ?

Dans un premier temps, il faut d’abord rappeler que Chega n’est pas considéré comme un parti de Droite classique. Il est décrit comme un parti de Droite radicale populiste, combinant populisme, autoritarisme et nativisme. Son discours repose sur une opposition entre «le peuple» et «les élites», tout en faisant de l’immigration, de la corruption, de l’insécurité et de l’identité nationale les principaux sujets de son programme politique. Le parti construit également son discours autour de la défense d’un «peuple portugais» présenté comme trahi par les élites politiques, tout en stigmatisant certains groupes considérés comme extérieurs ou privilégiés et en revendiquant une autorité politique plus forte.

Les recherches consacrées à Chega montrent que plusieurs facteurs expliquent son attractivité auprès d’une partie de l’électorat. Le vote en faveur du parti apparaît d’abord comme un vote de protestation dirigé contre les partis traditionnels portugais et contre les institutions. Il traduit une profonde défiance envers le système politique, alimentée par le sentiment que les gouvernements successifs n’ont pas apporté de réponses satisfaisantes aux difficultés économiques et sociales rencontrées par une partie de la population. Les études soulignent également que les électeurs de Chega sont particulièrement sensibles à la dénonciation de la corruption, à la critique des aides sociales, à l’insatisfaction envers les partis politiques classiques ainsi qu’à la perception d’un déclin économique et social du Portugal.

La personnalité d’André Ventura constitue également un élément important de cette dynamique. En effet, son leadership très personnalisé contribue fortement à la mobilisation de son électorat. Il est souvent perçu par une partie des électeurs comme celui qui ose dire à voix haute ce que certains pensent en privé, incarnant ainsi une volonté de rupture avec les responsables politiques traditionnels.

Le cas des Portugais résidant en France doit être analysé avec les spécificités du vote de la diaspora. Le Portugal accorde depuis longtemps des droits électoraux importants à ses citoyens vivant à l’étranger. Cependant, la participation des électeurs expatriés demeure généralement faible. Cette faible participation s’explique par plusieurs contraintes propres au vote des citoyens résidant à l’étranger. En effet, les électeurs de la diaspora peuvent être confrontés à des obstacles pratiques notamment l’éloignement géographique des bureaux de vote consulaires, les coûts et le temps nécessaires pour s’y rendre. Dans ce contexte, une minorité peut exercer une influence importante sur les résultats électoraux.

Au-delà de ces premiers facteurs, il est également nécessaire de prendre en compte le contexte dans lequel vivent les Portugais installés en France. En effet, les citoyens qui résident durablement à l’étranger sont en même temps exposés à la vie politique de leur pays d’origine et à celle de leur pays de résidence. Les Portugais vivant en France suivent ainsi l’actualité politique portugaise, mais sont aussi quotidiennement confrontés aux débats français sur l’immigration, l’identité nationale, la sécurité ou encore la critique des élites politiques. Cela ne permet toutefois pas d’affirmer que le Rassemblement national constitue une cause directe du vote en faveur de Chega parmi les Portugais de France.

En revanche, le contexte politique français est susceptible tout de même d’influencer les choix politiques d’une partie des électeurs de la diaspora. Les différents partis de Droite radicale européens évoluent dans un même espace politique où les idées, les thèmes de campagne et les stratégies de communication circulent entre les pays. Cette circulation peut contribuer à renforcer certaines préférences politiques, sans pour autant constituer, à elle seule, une explication suffisante du vote observé.

De plus, la situation particulière de la diaspora constitue également un facteur important. Les Portugais résidant en France participent aux élections de leur pays d’origine alors que pour beaucoup d’entre eux, ils vivent depuis de nombreuses années en dehors du Portugal. De ce fait, le comportement électoral des diasporas montrent que cette distance géographique et sociale influence la manière dont les électeurs perçoivent la situation politique de leur pays. Leur vision est souvent construite à travers les médias, les réseaux sociaux, les échanges avec leur entourage, les souvenirs du pays d’origine et les débats politiques suivis à distance, tout en étant façonnée par le contexte politique et social de leur pays de résidence.

Cette situation explique que leurs priorités électorales puissent différer de celles des électeurs vivant quotidiennement au Portugal. Il faut juste souligner que leur expérience politique est différente, notamment parce qu’ils ne sont pas confrontés directement, au quotidien, aux conséquences des politiques publiques portugaises.

Les études consacrées aux électeurs portugais vivant à l’étranger mettent ainsi en évidence une participation souvent plus faible, une relation transnationale au pays d’origine et des comportements électoraux spécifiques. Cette position particulière peut contribuer à renforcer certains thèmes mis en avant par Chega, notamment la nostalgie nationale, l’idée d’un pays en déclin ou encore le désir d’un changement politique profond.

Enfin, un dernier élément mérite d’être souligné. Le développement de Chega apparaît d’autant plus surprenant que le Portugal a vécu pendant près de quarante-huit ans sous la dictature de l’Estado Novo, dirigée par António de Oliveira Salazar puis Marcelo Caetano, avant d’être renversée par la Révolution des Œillets en 1974.

Pendant de nombreuses années, cette histoire a conduit plusieurs chercheurs à parler d’un «exceptionnalisme portugais», estimant que la mémoire de cette dictature constituait un frein durable à l’émergence d’un parti de Droite radicale comparable à ceux présents dans d’autres pays européens. Cependant, cette exception s’est progressivement estompée avec l’essor de Chega.

Plusieurs explications sont avancées. Tout d’abord, le renouvellement des générations a progressivement éloigné le souvenir direct de la dictature réduisant ainsi son influence sur les comportements électoraux. Parallèlement, les difficultés économiques, la défiance envers les partis traditionnels, les scandales de corruption, les inquiétudes liées à l’immigration et le sentiment que la démocratie ne répond plus suffisamment aux attentes d’une partie des citoyens ont pris une place croissante dans les choix électoraux. Ce qui peut potentiellement provenir également d’une transmission parfois incomplète de la mémoire de l’Estado Novo.

De plus, il existe des formes de réinterprétation ou de débat autour de la mémoire de l’Estado Novo qui contribuent à affaiblir son rôle de rempart contre le vote en faveur d’un parti de Droite radicale.

Au regard de l’ensemble de ces éléments, on peut conclure que le succès de Chega peut s’expliquer principalement par des dynamiques contemporaines de protestation politique, de défiance envers les institutions, de transformation du système partisan portugais et par les spécificités du comportement électoral d’une partie des Portugais vivant à l’étranger.

Les résultats observés parmi les votants portugais résidant en France doivent donc être interprétés avec prudence : ils reflètent avant tout le choix d’une minorité particulièrement mobilisée dans un contexte de très faible participation électorale, plutôt qu’une adhésion généralisée de l’ensemble de la communauté portugaise de France aux idées de l’extrême droite.

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Fanny Sirand-Rey

Etudiante

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