
La guerre du Roussillon est souvent racontée comme un affrontement entre la France révolutionnaire et l’Espagne. Pourtant, entre 1793 et 1795, le Portugal y engage une véritable armée expéditionnaire. Aux côtés des Espagnols, près de 6.000 soldats portugais combattent dans le Roussillon puis en Catalogne. Parmi eux, un jeune officier appelé à devenir célèbre: Gomes Freire de Andrade.
Pourquoi le Portugal part-il en guerre?
En 1793, l’Europe est bouleversée par la Révolution française. L’exécution de Louis XVI, le 21 janvier, provoque l’inquiétude des monarchies européennes. Lorsque la France révolutionnaire entre en guerre contre l’Espagne, Lisboa se retrouve face à un choix difficile.
Le Portugal veut éviter une confrontation directe avec la France, mais il ne peut pas rester indifférent à la défaite éventuelle de son voisin espagnol. S’y ajoute une autre réalité: l’alliance traditionnelle avec la Grande-Bretagne, dont dépend largement la sécurité maritime et commerciale portugaise. Madrid demande l’aide de Lisboa.
Le Portugal accepte, mais avec une précaution diplomatique essentielle: il se présente comme une «puissance auxiliaire» de l’Espagne plutôt que comme un belligérant ordinaire contre la France.
Une convention luso-espagnole est signée à Madrid le 15 juillet 1793. Une seconde convention, avec la Grande-Bretagne, est conclue en septembre. Dans les faits, cette neutralité juridique est toutefois difficile à maintenir: des soldats portugais vont bientôt combattre directement les troupes françaises.

Une véritable armée portugaise
Lisboa ne se contente pas d’envoyer quelques bataillons, le Gouvernement constitue l’Exército Auxiliar à Coroa de Espanha, l’armée auxiliaire à la Couronne d’Espagne. La force compte théoriquement environ 6.000 hommes, répartis en six Régiments d’infanterie et accompagnés d’une Brigade d’artillerie disposant de 22 pièces.
Les archives militaires portugaises permettent d’identifier notamment les Régiments de Porto, Olivença, Peniche, Cascais et Freire de Andrade. L’Arquivo Histórico Militar conserve un ensemble particulièrement important de documents sur cette organisation, les mouvements de troupes, les pertes et les dépenses de la campagne.
Les effectifs réellement disponibles ont toutefois varié au cours de la campagne. Certaines sources opérationnelles évoquent ainsi environ 5.400 hommes. Cette différence entre l’effectif théorique et l’effectif réellement engagé est classique dans les armées de l’époque.
Le commandement est confié au lieutenant-général João Forbes Skellater, officier d’origine écossaise au service du Portugal.
Le départ vers la Catalogne
À l’été 1793, les préparatifs s’accélèrent, les troupes portugaises se concentrent, puis embarquent sur le Tage. La traversée vers la Catalogne est longue et difficile.
La division débarque finalement à Roses, dans le nord-est de l’Espagne, au mois de novembre 1793. Elle rejoint alors l’armée espagnole engagée contre les forces françaises dans le Roussillon.
Le Portugal avait cependant insisté sur un point: ses troupes devaient rester regroupées et ne pas être dispersées entre différents fronts espagnols. Lisboa voulait conserver une certaine maîtrise de sa force expéditionnaire, ce choix allait permettre à la division portugaise de combattre comme une véritable unité, plutôt que de disparaître dans l’ensemble de l’armée espagnole.

Pourquoi cette guerre s’appelle-t-elle «guerre du Roussillon»?
Le nom vient du principal théâtre des opérations au début du conflit, le Roussillon étant une ancienne province française correspondant en grande partie au territoire de l’actuel département des Pyrénées-Orientales. Situé au nord des Pyrénées, il devient en 1793 le principal champ de bataille entre les forces françaises et espagnoles, toutefois la guerre ne restera pas cantonnée au Roussillon. En 1794, les Français reprennent l’initiative, repoussent les Espagnols et les Portugais et portent à leur tour la guerre en Catalogne, c’est pourquoi les sources portugaises parlent aussi de la «Campanha do Rossilhão e Catalunha», campagne du Roussillon et de Catalogne.
Le terme «guerre du Roussillon» désigne donc surtout le théâtre initial du conflit, et non l’intégralité des opérations.
Gomes Freire de Andrade entre dans l’histoire
Parmi les officiers portugais figure alors un jeune colonel: Gomes Freire de Andrade. Il commande son propre Régiment et participe directement aux opérations.
La campagne du Roussillon constitue une étape importante de sa carrière militaire. Les documents portugais permettent de suivre son activité et sa correspondance pendant la campagne.
Lors des combats autour de Céret et de Saint-Ferréol, les Portugais prennent part aux attaques contre les positions françaises. Les récits portugais accordent une place particulière à Gomes Freire. Certains rapports soulignent son comportement au combat et lui attribuent un rôle important dans la prise de positions françaises.
Il faut cependant lire ces témoignages avec prudence: plusieurs proviennent d’officiers portugais soucieux de défendre la réputation de leurs compatriotes et de dénoncer ce qu’ils considèrent comme une sous-estimation de leurs actions par les Espagnols, ils n’en constituent pas moins une source essentielle pour comprendre comment les militaires portugais eux-mêmes percevaient leur participation à la campagne.

Villelongue: le grand succès de 1793
En décembre 1793, l’armée luso-espagnole participe notamment aux opérations autour de Villelongue-dels-Monts. Les Régiments portugais sont engagés dans les attaques contre les positions françaises, aux côtés des unités espagnoles. Le succès confirme que Lisboa n’a pas envoyé une force symbolique, ses soldats participent aux opérations offensives et contribuent aux succès espagnols de la fin de 1793.
Les forces alliées poursuivent ensuite leur progression vers la Méditerranée et prennent notamment Collioure et Port-Vendres.
L’année suivante va tout changer.

1794: le retour de la France
Au début de 1794, l’armée française des Pyrénées-Orientales est renforcée. La mort du général espagnol Antonio Ricardos, le 13 mars, prive l’armée de son principal commandant de la première phase de la campagne, puis, à la fin avril et au début mai, survient la défaite du Boulou.
Les forces françaises, désormais mieux organisées, repoussent les Espagnols et leurs auxiliaires Portugais, le Roussillon est perdu. La guerre traverse alors les Pyrénées dans l’autre sens, les Portugais qui étaient entrés en France quelques mois auparavant se retrouvent désormais engagés dans la défense de la Catalogne, Ils participent notamment aux combats de Sant Llorenç de la Muga, puis à la bataille de la Montagne Noire, en novembre 1794. Cette dernière constitue l’un des grands affrontements de la campagne. La victoire française brise définitivement l’offensive espagnole.
Le Portugal combat aussi sur mer
L’engagement portugais ne se limite pas à l’armée de terre, Lisboa fournit parallèlement un soutien naval à la Grande-Bretagne. En 1793, une escadre portugaise rejoint les forces britanniques opérant dans la Manche. Une nouvelle escadre est envoyée en 1794. La mission est notamment de participer au dispositif britannique contre la France, de protéger les communications maritimes et de coopérer avec la flotte de Lord Howe.
Le Portugal se retrouve donc engagé sur deux fronts.
Cette dimension maritime est essentielle pour comprendre la politique portugaise. Lisboa doit protéger ses liaisons avec son empire, en particulier avec le Brésil, et préserver ses échanges commerciaux, la guerre contre la France est ainsi aussi une question de sécurité maritime.
Une alliance qui coûte cher
Pour le Portugal, cette intervention représente un effort considérable: Il faut équiper et transporter près de 6.000 hommes, assurer leur solde et leur ravitaillement, financer l’artillerie, remplacer les pertes et maintenir parallèlement la défense du royaume.
Les archives militaires portugaises témoignent de cette lourde administration: états de forces, comptes, rapports de pertes, dossiers de blessés, prisonniers, disparus et correspondance des officiers. La guerre coûte donc au Portugal des hommes, de l’argent, des ressources militaires et révèle aussi les limites de la stratégie diplomatique de Lisboa.

Le paradoxe de 1795
Le problème apparaît clairement en 1795. L’Espagne, épuisée par la guerre, négocie avec la France et signe le traité de Bâle le 22 juillet 1795. Le Portugal, lui, n’est partie prenante dans cet accord. Portugal se retrouve dans une situation paradoxale: après avoir envoyé son armée combattre aux côtés de l’Espagne, il voit son allié espagnol sortir du conflit alors que la situation portugaise avec la France reste ouverte, le Corps expéditionnaire portugais est finalement rapatrié, la paix entre le Portugal et la France n’étant formalisée que plus tard, en 1797.
L’épisode montre les limites de la politique de «puissance auxiliaire». Lisboa avait voulu aider ses alliés sans se placer officiellement au premier rang des belligérants, sur le terrain, cette distinction devenait de plus en plus théorique.
Une répétition générale avant Napoléon
La guerre du Roussillon occupe une place particulière dans l’histoire portugaise, elle montre un royaume pris entre trois puissances et trois nécessités: la proximité géographique de l’Espagne, la menace française et l’alliance britannique. Elle révèle également les limites militaires du Portugal, mais aussi sa capacité à projeter plusieurs milliers d’hommes à l’extérieur du royaume.
Pour Gomes Freire de Andrade, la campagne représente une étape fondatrice de sa carrière, pour le Portugal, elle constitue surtout un avertissement.
Quelques années plus tard, les guerres napoléoniennes placent les mêmes questions au cœur de l’existence du royaume: comment préserver l’indépendance portugaise entre la France, l’Espagne et la Grande-Bretagne?
En 1793, le Portugal avait envoyé 6000 hommes combattre en Roussillon, en 1807, les armées napoléoniennes envahissent le Portugal. Entre ces deux dates, les deux alliés ibériques de la guerre du Roussillon vont s’opposer pendant 3 semaines, en 1801, on l’appellera cela: Guerra das Laranjas (la Guerre des Oranges).






