LusoJornal | LuisSGonçalves

Mathilde à cœur ouvert : confidences d’une chanteuse, d’une artiste libre

Entre héritage portugais, engagement artistique et liberté assumée, Mathilde (lire ICI et ICI) trace depuis plusieurs années un chemin singulier dans le paysage musical francophone. Révélée au grand public par «The Voice», la chanteuse indépendante construit aujourd’hui une carrière à son image : sincère, humaine et profondément engagée.

Dans cette interview, elle revient sur ses racines lusitaniennes, le lien intime qu’elle entretient avec le Portugal et la saudade, son parcours atypique, son rapport à la scène, au féminisme, à la musique et à la liberté artistique.

De Lisboa à la France, du fado à la chanson contemporaine, Mathilde évoque aussi ses projets futurs, sa tournée qui se poursuit jusqu’en 2028 et son envie grandissante de porter un jour un projet entièrement en portugais. Une rencontre authentique avec une artiste pour qui la musique reste avant tout une histoire de transmission, d’émotion et de résistance.

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Mathilde, pouvez-vous nous parler de vos origines portugaises ?

Ma maman est française et mon père est portugais. Je suis la petite dernière de mon père et la première de ma mère. Mon père avait un rapport assez particulier à son identité portugaise : il voulait surtout que je sois bien intégrée en France. J’ai un prénom français, il m’a très peu parlé portugais quand j’étais petite, et c’est quelque chose qui m’a longtemps manqué. Mais malgré ça, il y avait toujours les vacances au Portugal, la famille, les tontons, les tatas… Finalement, j’ai gardé un lien fort avec la langue. Je parle portugais, même si je le pratique difficilement aujourd’hui. Je comprends très bien, je chante beaucoup en portugais pour mon plaisir, et c’est une langue qui provoque quelque chose de très particulier chez moi. Mon père est né à Lisboa, dans une rue qui s’appelle Rua Norte. C’est drôle parce que je me dis souvent que si un jour je fais un projet autour du Portugal, je pourrais l’appeler comme ça.

Votre père est-il venu en France après la Révolution des Œillets ?

Non, avant. Mon père est né en 1944 et il a quitté le Portugal à 19 ans parce qu’il refusait de faire la guerre. Il ne voulait pas porter les armes, ni participer à quelque chose qui allait contre ses convictions humaines. Quand il a fallu rejoindre l’armée et effectuer le service militaire, il est parti pour Paris. Donc mon lien avec le Portugal est aussi profondément lié à cette idée de résistance et de liberté.

Vous parlez relativement bien portugais. On le voit parfois sur tes réseaux sociaux…

Oui, mais j’ai longtemps eu honte de mon portugais parce que je pensais ne pas le parler assez bien. Pourtant, je parle de plus en plus avec mon père aujourd’hui. Et puis le Portugal a toujours été là, à travers les blagues de mon père, certaines expressions qu’il disait uniquement en portugais, la musique, le fado… J’ai énormément écouté de fado quand j’étais enfant, surtout des voix masculines parce que mon père adorait ça. Très tôt, j’ai commencé à aller au Portugal tous les étés pour voir la famille. J’ai donc un rapport extrêmement familial et affectif au Portugal.

Est-ce que cette culture portugaise a influencé votre musique ?

Oui, profondément. Le premier groupe qui m’a réellement bouleversée musicalement, c’était «Madredeus». Ça a été une révélation. Je pense aussi que la «saudade» existe en moi, même si elle n’apparaît pas toujours directement dans mes textes. C’est quelque chose que je porte intérieurement. Pendant longtemps, je ne me sentais pas légitime dans cette double culture. Je suis née en France, j’ai un physique très nordique, blonde aux yeux bleus… Dans ma tête, je n’étais pas assez portugaise. Mais chaque fois que j’arrive au Portugal, j’ai immédiatement l’impression d’être chez moi. Il y a quelque chose dans l’air, dans les regards, dans la manière d’être ensemble qui m’est profondément familier. Et quand je chante en portugais, il se passe quelque chose en moi qui n’existe dans aucune autre langue.

Peut-on imaginer un jour un projet entièrement en portugais ?

Oui, je pense sincèrement que ça arrivera. J’ai déjà enregistré «Grândola, Vila Morena» dans le cadre de l’album «La lutte est belle». J’ai proposé une version chorale entièrement féminine, parce que les femmes aussi ont participé à la Révolution des Œillets. J’ai même réalisé un petit clip en papier découpé avec des images d’archives de la révolution. C’était très important pour moi. Sur YouTube, on peut aussi retrouver un fado que j’ai enregistré en guitare-voix, «Faz-me pena», chanté notamment par Amália Rodrigues. Et aujourd’hui encore, le Portugal revient sans cesse dans ma vie. Mon père travaille entre la France et le Portugal sur des projets de cinéma d’animation, et moi-même je travaille actuellement sur une chanson pour un projet d’animation jeunesse. J’ai vraiment l’impression que le Portugal m’appelle.

Quels artistes portugais vous inspirent particulièrement ?

J’aime énormément «Madredeus», bien sûr. J’aime aussi des artistes comme Carminho ou Ana Moura. Ce sont des artistes qui réussissent à mêler modernité, ouverture internationale et racines du fado.

Vous aimeriez chanter au Portugal ?

Évidemment. J’adorerais. Depuis que je parle davantage de mes origines portugaises, je me rends compte qu’il y a énormément de Portugais et de lusodescendants qui me suivent. Beaucoup me demandent quand je vais aller chanter à Lisboa ou ailleurs au Portugal. Et je pense qu’un jour, ça arrivera naturellement.

Est-ce que cette culture portugaise a influencé votre manière d’être sur scène et dans la vie ?

Oui, énormément. Ce que j’ai surtout hérité du Portugal, c’est un rapport extrêmement humain aux autres. Mon père était profondément opposé à la dictature de Salazar. Il était anarchiste et croyait profondément à une société plus juste. Je pense que mon engagement vient aussi de là. Et puis il y a cette chaleur humaine portugaise : accueillir, nourrir, rassembler. Chez moi, s’il y en a pour six, il y en a pour douze. C’est très portugais, je crois ! Sur scène, j’ai envie que les gens se sentent accueillis, comme à la maison.

La saudade, la ressentez-vous ?

Oui. Toutefois c’est difficile à définir. Souvent, je dis que c’est «être triste d’être heureux et heureux d’être triste». Toutes les émotions peuvent coexister en même temps. Et je crois qu’on retrouve ça dans certaines de mes chansons : ce n’est pas du pathos, c’est de la saudade.

Vous vouliez déjà chanter quand vous étiez enfant ?

Oui, depuis toute petite. Mes parents ont pris ça très au sérieux. J’ai intégré une école avec cours classiques le matin et conservatoire l’après-midi. Puis j’ai rejoint Opéra Junior à Montpellier. J’ai été formée au chant lyrique très tôt, et aujourd’hui encore je travaille avec une coach vocale lyrique parce que c’est la vraie technique du chant : celle qui permet de durer sans se blesser. Je suis avant tout musicienne. J’ai fait dix ans de conservatoire, je compose, je lis de la musique, je joue de plusieurs instruments. La chanson est une partie de ma pratique musicale, mais pas la seule.

Vous avez participé à «The Voice», est-ce un tournant ?

Complètement. Tout ce que je fais aujourd’hui vient de cette expérience. Je l’ai fait de manière très consciente. Dès que j’ai su que j’allais passer dans l’émission, j’ai contacté des labels, des managers, des producteurs… C’est comme ça que j’ai rencontré Gérard Davoust, des éditions Raoul Breton, qui a travaillé avec des artistes comme Charles Aznavour ou Édith Piaf. Il a décidé de soutenir mes textes et ma musique, et c’est lui qui a produit mon album «La nuit du jour».

Vous avez une carrière assez atypique…

Oui, parce que je suis quelqu’un d’atypique. Je suis indépendante par choix. Aujourd’hui, des labels m’intéressent à moi, mais mon indépendance garantit ma liberté. Sur scène, je peux dire ce que je veux, chanter ce que je veux, défendre ce que je veux. Et cette liberté est essentielle pour moi.

Votre engagement féministe est arrivé naturellement ?

Oui. Je ne me suis jamais réveillée un matin en disant : “Je vais devenir féministe.” C’est venu parce que je me suis retrouvée confrontée à des injustices, à la grossophobie, au sexisme, au cyberharcèlement. À force de devoir résister, on finit par devenir engagée.

Le cyberharcèlement a-t-il influencé votre écriture ?

Oui, parce que ça me met profondément en colère. Mais ce qui me choque le plus, c’est que ce ne soit pas considéré comme un vrai problème de santé publique. Quand je parle de ça, je pense surtout aux adolescents harcelés à l’école. Il faut leur dire qu’ils ne sont pas responsables de ce qu’ils subissent.

Votre humour sur scène est-il une manière de faire passer des messages ?

Oui, totalement. L’humour est universel. On peut parfois faire entendre des choses très fortes par le rire. Ça permet de désamorcer des tensions et d’ouvrir un espace de discussion. Et puis on a besoin de rire. Sinon, on pleurerait tout le temps.

Dans quel état d’esprit avez-vous écrit le dernier album «La nuit le jours» ?

J’avais envie de montrer toutes les facettes de qui je suis. Les gens me voient souvent comme quelqu’un de solaire, mais à l’intérieur il y a aussi des zones d’ombre, des fragilités, des moments de doute. Je voulais montrer qu’on peut être forte et vulnérable à la fois.

Les réactions du public vous touchent-elles ?

Énormément. Ce qui me bouleverse, c’est la diversité de mon public : des jeunes, des personnes âgées, des couples, des familles… Et surtout, il y a une vraie bienveillance. J’ai l’impression de retrouver une immense famille où chacun peut parler librement.

Êtes-vous fière du chemin parcouru ?

Oui, parce que ce parcours s’est construit dans la résistance. Quand je vois le nombre de personnes qui ont essayé de me fermer des portes, je trouve presque miraculeux d’être là aujourd’hui. Mais je crois profondément au travail, à l’obstination et à l’intégrité.

Peut-on dire que vous êtes une chanteuse politique ?

Oui, parce que tout est politique. À partir du moment où on vit en société et qu’on a des opinions sur le monde, on fait déjà de la politique.

Quel message aimerez-vous adresser aux femmes lusodescendentes ?

J’ai envie de leur dire qu’elles sont les œillets de ma révolution.

La tournée continue ?

Oui, bien sûr. On ajoute régulièrement des nouvelles dates à notre tournée. La tournée se construit au fur et à mesure, comme une espèce de monument dont on ne connaît pas encore la fin. Toutes les dates sont disponibles sur le site de la tournée.

Vous avez commencé cette aventure à la Fête de l’Humanité l’an dernier, Jusqu’à quand vont les dates de la tournée ?

Pour l’instant, les dates annoncées vont jusqu’à la fin de l’année, mais on travaille déjà sur des concerts jusqu’en 2028. Cet album va encore vivre pendant deux ans sur scène et on en est très heureux parce qu’on n’est pas encore allés partout.

Y a-t-il des pays où vous aimeriez-vous produire ?

Oui, dans certains pays francophones, on n’est pas encore allés au Canada et très peu en Suisse. J’aimerais aussi tourner davantage en Europe, notamment dans des pays francophiles comme certains pays de l’Est ou le Portugal, et participer à des festivals là-bas. Cet album mérite encore de voyager.

Le fait que cette tournée se prolonge met-il d’autres projets en pause ?

Pas du tout. Pendant la tournée, je continue à écrire tranquillement le prochain album. J’écris chanson après chanson, je prends le temps de refaire, de corriger, d’être perfectionniste. Quand on a du temps, on peut davantage peaufiner les choses.

Vous travaillez aussi sur d’autres projets artistiques ?

Oui, je compose beaucoup. J’aimerais vraiment faire de la musique pour le cinéma, donc je travaille aussi dans cette direction. Ce sont des projets qui me permettent d’explorer d’autres univers musicaux.

Malgré tout, la tournée reste votre activité principale actuellement ?

Clairement. Le plus gros de mon temps, c’est la route avec mon équipe. On dirait un cirque ambulant, «le cirque Mathilde». On traverse la France comme des joyeux lurons pour chanter nos chansons.

Lors du spectacle à Angres, il y avait une interprétation en langue des signes. Est-ce présent sur toutes les dates ?

Oui, sur tous les spectacles. Et on travaille même à développer des traductions en langue des signes belge, suisse et canadienne, parce qu’il existe des différences entre elles. L’accessibilité est quelque chose de très important pour moi. J’ai envie de créer une égalité entre les personnes entendantes et les personnes sourdes.

Vous semblez très attachée à cette dimension inclusive…

Oui, énormément. Je trouve essentiel que chacun puisse vivre la musique pleinement, quelle que soit sa situation.

Vous êtes satisfaite de votre carrière ?

Oui, vraiment. Si ma carrière reste comme elle est aujourd’hui toute ma vie, ça me va très bien. J’ai un public fidèle, des salles à taille humaine et je peux vivre de ma musique. Tout le reste sera du bonus.

Ressentez-vous le besoin d’intégrer forcément un très gros label ou de faire des Zéniths par exemple ?

Non. Si ça arrive un jour, ce sera formidable, mais ce n’est pas une obsession. Je suis déjà très heureuse de ce que j’ai construit.

Vos proches vous soutiennent dans cette aventure ?

Oui, énormément. Mes parents, mon conjoint… je suis très entourée et très soutenue, et ça compte beaucoup.

Un projet éminent ?

Je pars en résidence d’écriture en Écosse. Pas de wifi, pas de réseau : juste moi, ma guitare et Josh. On va s’isoler dans un chalet au milieu de la nature pour écrire et travailler tranquillement.

Pourquoi l’Écosse ?

J’aime le froid ! Je suis un peu un oiseau polaire. J’adore ces paysages, le calme, la solitude. C’est parfait pour créer.

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À travers cette conversation, Mathilde apparaît comme une artiste libre, profondément attachée à ses racines, à ses convictions et à son public. Entre la douceur du fado, l’engagement hérité de son père, l’exigence musicale acquise au conservatoire et l’énergie de la scène, elle construit une œuvre sincère, sans compromis et résolument humaine.

Alors que sa tournée continue de grandir et que de nouveaux projets se dessinent, entre écriture, cinéma et inspirations portugaises, une chose semble certaine : Mathilde avance à son rythme, portée par la fidélité de son public et par une authenticité rare dans le paysage musical actuel.

Et quelque part entre la France, le Portugal et les paysages sauvages d’Écosse, elle continue d’écrire, chanson après chanson, une aventure artistique qui ne fait probablement que commencer.

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