
Le Portugal était officiellement neutre pendant la II Guerre mondiale. Pourtant, le ciel de l’Alentejo fut à plusieurs reprises traversé par les avions des forces de l’Axe et des Alliés. Parmi les épisodes les plus étonnants figure l’atterrissage d’urgence d’un bombardier allemand Focke-Wulf Fw 200 Condor dans la Herdade de Santa Marta, près de Moura, le 9 février 1941.
Ce jour-là, en fin d’après-midi, les habitants de Moura voient apparaître un immense quadrimoteur volant à très basse altitude. Son bruit assourdissant attire immédiatement l’attention. L’appareil est un Focke-Wulf Fw 200 Condor, bombardier de la Luftwaffe surnommé par les Alliés le «Bourreau de l’Atlantique» en raison de son efficacité contre les convois maritimes britanniques.
Quelques instants plus tard, l’avion effectue un atterrissage forcé dans les champs de la Herdade de Santa Marta, à quelques kilomètres de la ville.
Un protocole militaire exécuté sous les yeux des paysans
Les ouvriers agricoles présents sur place assistent à une scène pour le moins inhabituelle. Six aviateurs allemands sortent de l’appareil. Conformément aux consignes militaires de la Luftwaffe, ils détruisent les documents sensibles, mettent le feu à une partie du bombardier, retirent leurs uniformes, enfilent des vêtements civils qu’ils transportaient à bord, puis prennent la direction de la frontière espagnole.
Le même matin, le haut commandement allemand avait annoncé une attaque contre un convoi britannique au large des côtes portugaises. Deux navires auraient été coulés et plusieurs autres gravement endommagés. Les recherches menées plusieurs décennies plus tard par l’historien allemand Günther Ott permettent aujourd’hui de mieux comprendre ce qui s’est réellement passé.
Le Condor avait décollé de Bordeaux-Mérignac pour attaquer un convoi allié dans l’Atlantique. Touché par la défense antiaérienne britannique, l’appareil est sérieusement endommagé. Après avoir perdu successivement deux moteurs, son commandant reçoit l’ordre de rejoindre Séville ou Bilbao. Les pilotes pensent alors avoir déjà franchi la frontière espagnole et improvisent une piste d’atterrissage dans une oliveraie… qui se trouve en réalité près de Moura, en territoire portugais.
Un bombardier presque intact
Le Jornal de Moura du 15 février 1941 rapporte que l’incendie n’a détruit qu’une partie des moteurs et des équipements de bord. La cellule et les ailes restent pratiquement intactes malgré les nombreux impacts de balles.
L’appareil est lourdement armé d’une mitrailleuse lourde, plusieurs mitrailleuses légères ainsi que des lance-torpilles. Les photographies prises ce jour-là par le photographe Zambrano Gomes, aujourd’hui considérées comme des documents historiques précieux, montrent l’état remarquable de conservation du Condor après son atterrissage.
Une chasse à l’homme dans la campagne alentejana
Les travailleurs agricoles préviennent immédiatement la GNR de Moura. Une unité de cavalerie venue de Beja, appuyée par des membres de la Legião Portuguesa, se lance à la poursuite des six aviateurs.
Les fugitifs sont retrouvés dès le lendemain près de Safara. Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer en temps de guerre, ils ne sont pas emprisonnés dans une caserne. Les autorités portugaises choisissent de les installer… au prestigieux Grande Hotel de Moura, ancien couvent transformé en hôtel, où ils restent sous une surveillance relativement discrète.
Le Diário de Notícias du 11 février décrit le bombardier, évoquant notamment son imposante croix gammée peinte sur la dérive ainsi que les inscriptions rappelant ses nombreuses missions de guerre, dont neuf opérations sur Narvik et vingt-trois contre la Grande-Bretagne.
Des prisonniers… presque libres
Le séjour des aviateurs allemands à Moura surprend encore aujourd’hui. Sous la surveillance des autorités, ils circulent pourtant librement dans la ville, fréquentent les cafés, vont au cinéma et distribuent biscuits et chocolat aux enfants, laissant un souvenir durable auprès des habitants. Cette situation ne dure que quelques jours. Dans la nuit du 21 février 1941, les six militaires disparaissent sans laisser de trace.
Le commandant de la PSP de Beja informe alors le ministre de l’Intérieur que les aviateurs se sont évadés en vêtements civils et qu’ils auraient probablement pris la direction de la frontière espagnole. La réponse officielle tient en quelques mots : «Vu et classé».
Une fuite entourée de mystère
Comment les six Allemands ont-ils quitté le Portugal ? Plusieurs versions circulent.
La presse régionale de l’époque affirme qu’un sous-marin allemand les aurait récupérés sur une plage de l’Algarve. Une autre tradition orale, largement répandue dans la région, raconte qu’ils auraient été conduits jusqu’à Amareleja par Alfred Hahn, un technicien allemand chargé de l’entretien du projecteur du cinéma de Moura, souvent présenté comme un agent du renseignement allemand. De là, ils auraient rejoint l’Espagne avant de regagner l’Allemagne.
Les recherches de Günther Ott avancent toutefois une autre hypothèse : l’évasion aurait été organisée directement par le général Eckard Krahmer, attaché de l’Armée de l’air allemande au Portugal. Selon l’historien, le pilote du Condor reprendra d’ailleurs du service dès le 5 mars 1941 sur la base de Bordeaux-Mérignac.
L’Alentejo, témoin discret de la II Guerre mondiale
L’atterrissage de Santa Marta n’est pas un cas isolé. Quelques mois plus tard, en juin 1941, un autre Focke-Wulf Condor s’écrase près d’Amareleja, provoquant la mort de ses six membres d’équipage. En novembre 1942, c’est un bombardier britannique Bristol Blenheim de la RAF qui est contraint d’atterrir près de Serpa.
Ces épisodes rappellent que, malgré la neutralité officiellement affichée par le régime de Salazar, le sud du Portugal occupe une position stratégique entre l’Atlantique, Gibraltar et l’Afrique du Nord. Les avions allemands comme alliés traversaient régulièrement l’espace aérien portugais, transformant ponctuellement le ciel paisible de l’Alentejo en théâtre de la guerre.
Aujourd’hui encore, près de quatre-vingt-cinq ans après les faits, l’atterrissage du Condor de Moura demeure l’un des épisodes les plus singuliers de l’histoire de la II Guerre mondiale au Portugal. Entre archives militaires, témoignages locaux et travaux d’historiens, cette histoire illustre à quel point la guerre, même sans combats directs, a laissé son empreinte dans les campagnes de l’Alentejo.






