
Lors de l’écriture d’articles historiques, nous croisons systématiquement les sources afin d’être au plus près de la réalité. Pourtant, l’histoire n’est jamais totalement figée. Certaines recherches semblent abouties, puis un document, un témoignage ou une rencontre viennent ouvrir de nouvelles pistes.
C’est précisément ce qui s’est produit avec notre article consacré à Amadeu da Silva, publié par LusoJornal le 10 juillet dernier sous le titre «Amadeu da Silva, le volontaire portugais du 21ᵉ RMVE : une tombe oubliée, une mémoire retrouvée à Soissons» (lire ICI).
Tout est parti d’une découverte presque fortuite. Maria Blondelle, ex-Présidente de l’Association Départementale Portugaise de Soissons et membre du Comité France-Portugal Hauts-de-France, remarque au Cimetière communal de Soissons une tombe portant une inscription consacrée à un légionnaire portugais. La stèle indique : «Les combattants portugais, section de Soissons, Amadeu Regadas, 21ᵉ RMVE, mat. 2630. Mort pour la France, 14/06/1940».
Cette inscription comporte plusieurs erreurs. Son nom est incomplet, son matricule militaire est erroné et son identité demeure imprécise. Ces incohérences deviennent le point de départ d’une véritable enquête historique.
Retrouver l’identité du soldat
Les recherches dans les archives permettent rapidement d’établir que ce volontaire apparaît sous différentes identités, ce qui parfois peut rendre la tâche plus ardue : Da Silva Regadas Amadeur, Da Silva Amadeu, Da Silva Regadas Amédée ou encore Amadéu Regadas.
Son véritable nom est Amadeu da Silva, matricule 2631, et non 2630 comme indiqué sur sa tombe.
Né le 2 mars 1907 à Mirão, dans la paroisse de Santa Cruz do Bispo (Matosinhos), il est le fils d’António Francisco da Silva, maçon, et de Francisca Moreira da Silva, couturière.
Il quitte son pays pour venir travailler en France. La France est en reconstruction suite à la I Guerre mondiale, elle a besoin de main d’œuvre étrangère. Amadeu da Silva s’installe dans la région de Soissons où existe déjà une importante Communauté portugaise.
Ne s’étant pas présenté au service militaire portugais, il est déclaré réfractaire le 14 mai 1932.
Le nom de Regadas, utilisé lors de son engagement à la Légion étrangère, provient de son entourage familial. Son parrain de baptême, Francisco da Silva Regadas, porte notamment ce patronyme. L’adoption d’un nom d’emprunt constitue alors une pratique courante au sein de la Légion étrangère.

De nouvelles archives changent le regard sur son histoire
Quelques jours après la publication de notre premier article, celui-ci est lu par Rudy Michelet, passionné d’histoire locale à La Neuville-au-Pont, village de la Marne où Amadeu da Silva trouva la mort avec quatre de ses camarades.
Depuis plusieurs années, Rudy Michelet œuvre à transmettre cette mémoire. Le mois de juin dernier, il organise avec les enfants de la commune une sortie à vélo jusqu’au lieu des combats où il a installé un panneau présentant trois photos évoquant le triste moment.
Surtout, il nous transmet un document exceptionnel : la copie d’une lettre adressée le 20 février 1942 par l’épouse d’Amadeu da Silva au Maire de La Neuville-au-Pont.
Cette découverte relance totalement les recherches.
Grâce aux informations contenues dans cette correspondance, les Archives municipales acceptent de poursuivre leurs investigations et mettent au jour plusieurs documents inédits qui permettent aujourd’hui de compléter considérablement le parcours du volontaire portugais.
Une nouvelle fois, l’histoire démontre qu’elle se construit progressivement, au gré des archives retrouvées et des échanges entre chercheurs, passionnés et descendants.



Un peintre du bâtiment bien intégré à Soissons
Les nouveaux documents permettent désormais de mieux connaître la vie civile d’Amadeu da Silva.
Le recensement de 1936 indique qu’il vit en concubinage avec Marie-Louise Marechalle, au 13 rue du Port à la Bûche, à Soissons, une rue qui prendra le nom de rue de la Résistance au début des années 1950. Tous deux vivent seuls à cette adresse, pas d’enfants connus. Amadeu da Silva exerce le métier d’artisan peintre en bâtiment.
Le couple se marie finalement à Folembray, le 28 janvier 1939. Son acte de mariage le désigne sous le nom de Da Silva Regadas Amédée. Le témoin côté mari est son protecteur, ses parents étant décédés, Francisco da Silva Regadas, parrain de Baptême, également peintre en bâtiment. L’histoire se reconstitue : la venue en France d’Amadeu da Silva est, très certainement, en liaison avec celle de son parrain de baptême et témoin de mariage.
L’intégration d’Amadeu da Silva, dans la Communauté portugaise, apparaît également à travers les colonnes de L’Argus Soissonnais. Le journal du 24 janvier 1939 publie la composition de l’équipe de l’Union Sportive Portugaise victorieuse du Sporting Club de Saint-Pierre-Aigle. Parmi les joueurs figure Amadeu Regadas, preuve qu’il participe pleinement à la vie associative de la Communauté portugaise de Soissons.
«L’Argus Soissonnais» du 24 janvier écrit : «Dimanche 21, l’équipe 1º de l’Union Sportive Portugaise a reçu sur son terrain, stade Belin, l’équipe correspondante du Sporting Club St-Pierre-Aigle. Après un match très disputé, l’U.S. Portugaise a finalement triomphé par 3 buts à 1. L’U.S. Portugaise était composée de José Gomès, Joaquim da Silva, Jost Almeida, José Marquès, Amadeu Regadas, José Adrego, Antonio Siabra, Joaquim Pereira, Joaquim Alvès, Antonio Abreu, Antonio Ferreira».
Le 21ᵉ RMVE : des étrangers venus défendre la France
Lorsque la II Guerre mondiale éclate, Amadeu da Silva choisit de s’engager dans la Légion étrangère, quelques mois à peine après son mariage. Le décret du 12 avril 1939 autorise les étrangers âgés de 18 à 40 ans à rejoindre l’Armée française. Le 21ᵉ Régiment de Marche de Volontaires Étrangers est créé le 29 septembre 1939 au Camp du Barcarès.
Composé d’environ 2.800 hommes représentant près d’une cinquantaine de nationalités, il rassemble notamment des Espagnols républicains, des réfugiés juifs d’Europe centrale, des Portugais, des Italiens, des Belges et de nombreux autres volontaires. Faiblement équipé, le régiment reçoit rapidement le surnom de «régiment ficelle», tant ses soldats doivent improviser avec un matériel insuffisant.
Malgré ces difficultés, le 21ᵉ RMVE se distingue pendant la campagne de France de 1940.
Les combats de La Neuville-au-Pont
Après plusieurs mois d’instruction, le régiment combat dans les Ardennes puis en Argonne. Le 13 juin 1940, les troupes allemandes arrivent par la route de Vienne-la-Ville.
Les hommes du 21ᵉ RMVE tentent de ralentir leur progression vers Paris. Le combat est particulièrement violent. Amadeu da Silva est blessé et décède le 14 juin. Quatre de ses camarades légionnaires y trouvent aussi la mort, trois Polonais et un soldat turc, dans le secteur de La Neuville-au-Pont, où ils opposent une résistance acharnée.
Le lendemain, le 14 juin, alors que les Allemands entrent dans Paris, le régiment est pratiquement détruit après avoir perdu près de 60% de son effectif.

Le long parcours de sa dépouille
Les nouvelles archives permettent désormais de retracer précisément le parcours de sa sépulture.
Le 24 mai 1941, Amadeu da Silva est exhumé de sa tombe provisoire, située au bord d’un chemin communal, avec ses compagnons d’armes. Les corps sont transférés au cimetière communal.
Sur lui sont retrouvés une montre métallique, deux clés, 6 francs 20 centimes en monnaie, un billet de cinq francs ainsi que deux petites médailles. Sa tombe est alors enregistrée sous la mention «Français inconnu n°3».
Le 20 février 1942, son épouse écrit au Maire de La Neuville-au-Pont : «Étant sans nouvelles de mon mari depuis juin 1940, je vous serais fort obligée de me faire savoir si vous avez sur le territoire de votre commune une tombe au nom de Da Silva Regadas Amédée…»
Elle explique que la Croix-Rouge de Genève lui a communiqué des témoignages contradictoires, certains affirmant qu’il aurait été grièvement blessé avant d’être évacué, d’autres qu’il serait décédé le 14 juin 1940.


À sa demande, le Chef du secteur d’état civil militaire de Châlons-sur-Marne sollicite, le 8 mai 1942, les autorités allemandes afin d’autoriser une exhumation en présence de son épouse.
L’autorisation est accordée et confirmée le 12 mai 1942.
Le 25 juillet 1942, le Secrétariat général des Anciens Combattants informe officiellement Marie-Louise da Silva que son mari est décédé à Sainte-Menehould et repose à La Neuville-au-Pont.
Enfin, le 10 août 1948, Amadeu da Silva est exhumé avec ses compagnons, sa tombe est dans le Cimetière communal de Soissons.
Depuis sa découverte par Maria Blondelle, la tombe a été nettoyée par les Portugais de Soissons et installée à perpétuer puisqu’avec l’inscription : «Mort pour la France».
Les recherches montrent également que la mémoire d’Amadeu da Silva fut entretenue bien avant son retour à Soissons.
Dans «La Dépêche de l’Aisne» du 14 juillet 1946, la Ligue des Anciens Combattants Portugais de Soissons invite ses membres à se réunir afin de décider de l’installation d’une plaque offerte à «leur camarade Amadeu Regadas, Mort pour la France». On peut lire : «Aux Anciens Combattants Portugais : la Ligue des Anciens Combattants Portugais, 12 Grande Place, à Soissons, invite tous ses membres à se réunir, le 14 juillet 1946, à son siège, à 9 heures du matin, afin de prendre une décision au sujet de la plaque offerte au camarade Amadeu Regadas, mort pour la France. Présence et exactitude indispensables. Le Secrétaire : PIRES».
Cette information ouvre aujourd’hui de nouvelles perspectives de recherche sur cette association ainsi que sur l’Union Sportive Portugaise de Soissons, deux structures importantes dans la vie de la Communauté portugaise locale.
Après la guerre, Marie-Louise Marechalle se remarie à Soissons avec Paul Vasseur le 17 mai 1947. Elle décédera le 19 avril 1976 à Vauxbuin.
Une histoire qui continue de s’écrire
La redécouverte de la tombe d’Amadeu da Silva par Maria Blondelle, les recherches menées dans les archives et la contribution décisive de Rudy Michelet démontrent combien la mémoire collective se construit grâce aux initiatives individuelles.
Le projet d’un hommage annuel réunissant La Neuville-au-Pont et Soissons est aujourd’hui envisagé. Rudy Michelet a également proposé à la municipalité l’érection d’un monument rappelant le sacrifice des légionnaires étrangers qui tentèrent de ralentir l’avance allemande vers Paris en juin 1940.
À Noirval, dans les Ardennes, un monument honore déjà les combattants du 21ᵉ RMVE.
L’histoire d’Amadeu da Silva rappelle qu’une simple inscription sur une tombe peut devenir le point de départ d’une enquête qui, au fil des archives retrouvées, redonne un nom, un visage et une histoire à un homme tombé pour la France. Elle montre aussi que le travail de mémoire ne s’achève jamais : il se nourrit des documents qui réapparaissent, des chercheurs, des passionnés et de tous ceux qui refusent que ces destins sombrent dans l’oubli.






