Opinion : Ne pas détourner le regard – ce qui nous unit dans l’épreuve

Une réflexion sur l’humanité face aux grands défis de notre temps.

Face aux bouleversements de notre temps, une question essentielle se pose : qu’est-ce qui demeure lorsque tout semble nous séparer ?

Les incendies qui ont récemment frappé plusieurs territoires nous l’ont rappelé avec une force particulière. Lorsque la nature est dévastée, lorsque des paysages disparaissent en quelques heures et que des femmes et des hommes voient partir en fumée le fruit d’une vie de travail, quelque chose d’essentiel apparaît pourtant au milieu des cendres : la solidarité.

Dans ces moments où tout semble perdu, les différences s’effacent. Les pompiers, les équipes de secours, les bénévoles, les habitants, mais aussi les agriculteurs, mettent leurs compétences, leur courage et leur connaissance du terrain au service d’une même cause. Ils protègent, ils secourent, ils reconstruisent.

Face à la catastrophe, les opinions, les origines ou les parcours importent moins que la volonté d’agir ensemble. Les crises révèlent souvent ce que les périodes de calme nous font oublier : notre capacité à nous unir lorsque l’essentiel est menacé.

Les incendies nous rappellent une vérité essentielle : c’est souvent lorsque la fragilité apparaît que notre capacité de solidarité se révèle. Cette même exigence humaine devrait guider notre regard lorsque nous rencontrons d’autres réalités, d’autres détresses, d’autres chemins de vie.

Cette réflexion conduit naturellement vers une autre grande question de notre époque : celle des migrations.

Depuis toujours, des femmes et des hommes quittent leur pays pour fuir la guerre, les persécutions, la famine, les catastrophes naturelles ou simplement pour espérer une vie meilleure. Les migrations ne sont pas une exception de l’histoire : elles en font partie.

Le Portugal connaît intimement cette réalité. Son histoire est celle d’un peuple tourné vers la mer, d’hommes et de femmes qui ont franchi les océans pour découvrir, commercer, travailler ou simplement construire une vie meilleure. Cette tradition maritime a façonné l’identité du pays et a créé, au fil des siècles, des liens profonds avec d’autres peuples et d’autres cultures.

Cette mémoire nous invite à regarder les migrations avec lucidité et humanité. Chaque époque a ses réalités, ses défis et ses responsabilités. Mais une vérité demeure : partir est souvent un acte de courage, parfois une nécessité, toujours une décision qui engage une vie entière. Se souvenir de cette histoire, c’est reconnaître que la rencontre avec l’autre fait aussi partie de notre héritage commun.

Les États ont le devoir de protéger leurs citoyens, de faire respecter leurs lois et d’organiser des politiques migratoires responsables. Une démocratie ne peut ignorer ces responsabilités.

Mais cette responsabilité ne dispense jamais d’une autre exigence : ne pas perdre de vue l’être humain.

Car derrière chaque statistique se trouve une histoire. Derrière chaque dossier administratif, une femme, un homme, une famille, des espoirs, des renoncements, parfois des drames.

Le prix Nobel portugais José Saramago nous interpelle, dans «L’Aveuglement», sur une forme d’aveuglement qui dépasse largement la fiction. Il nous invite à nous demander si nous voyons réellement le monde ou si nous nous habituons peu à peu à détourner le regard de la souffrance des autres.

Notre regard est pourtant souvent influencé par une émotion profondément humaine : la peur.

Peur de l’inconnu. Peur du changement. Peur de perdre des repères.

L’écrivain Mia Couto montre combien la peur peut déformer notre perception de l’autre. Il ne nous invite pas à nier cette émotion, mais à ne pas lui abandonner notre jugement. Une société gouvernée uniquement par la peur risque de ne plus voir la personne qui se tient devant elle.

L’histoire nous enseigne également que, dans les périodes de crise économique, sociale ou politique, la tentation de désigner un bouc émissaire est récurrente. Les personnes migrantes ont souvent été parmi les premières à être montrées du doigt, non parce qu’elles étaient à l’origine des difficultés rencontrées par les sociétés, mais parce qu’elles représentaient une cible visible sur laquelle pouvaient se cristalliser les peurs, les inquiétudes et les frustrations.

Attribuer à un seul groupe la responsabilité de problèmes dont les causes sont multiples, revient à simplifier une réalité qui ne peut l’être. Une démocratie se grandit lorsqu’elle refuse les explications réductrices et accepte la complexité du réel.

C’est précisément ce que rappelle la philosophe Julia de Funès. Penser véritablement exige de résister aux discours simplificateurs. Comprendre le monde demande du discernement, de la nuance et la volonté d’examiner les faits dans toute leur complexité.

Le Secrétaire général des Nations Unies, António Guterres, rappelle régulièrement que les migrations constituent une réalité mondiale qui appelle des réponses fondées à la fois sur la responsabilité, la coopération internationale et le respect de la dignité humaine.

La littérature, elle aussi, nous rappelle cette exigence.

Dans «Les Misérables», Victor Hugo montre qu’une société se juge à la manière dont elle traite les plus vulnérables. Quant à Albert Camus, il nous rappelle que la solidarité n’est pas une faiblesse : elle est une manière de résister ensemble à l’absurde, à la souffrance et à l’indifférence.

Nous pouvons débattre. Nous pouvons avoir des sensibilités différentes et proposer des solutions différentes. C’est le propre d’une démocratie vivante.

Mais il existe une frontière que nous ne devrions jamais franchir : celle de la déshumanisation.

Ne pas détourner le regard ne signifie pas renoncer au discernement. Cela signifie refuser l’indifférence.

Les incendies nous ont montré que, lorsque tout semble détruit, les êtres humains savent se relever ensemble. Peut-être est-ce là la plus belle leçon qu’ils nous aient laissée : dans les moments les plus difficiles, ce qui nous sauve n’est pas seulement notre capacité à reconstruire des maisons, des forêts ou des villages.

C’est notre capacité à reconstruire le lien qui nous unit.

Car au cœur des plus grands défis de notre temps, ce qui demeure n’est pas ce qui nous sépare.

C’est ce qui nous unit.

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