Olivier Perrin

Fiona French Fadiste: «Le fado, ce n’est pas de la performance, c’est de la présence»

À l’occasion de ses prochains concerts en France, notamment à Lille, le 5 octobre, et à Paris, le 10 octobre, Fiona French Fadiste revient sur son parcours, sa découverte du fado et sa volonté de créer un pont entre les cultures française et portugaise. Entre respect de la tradition et envie de renouveler le genre, elle défend un fado universel, profondément émotionnel, mais aussi accessible et vivant.

Découvrons l’artiste Fiona, française de nationalité aux ascendances multiples.

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Vous avez plusieurs rendez-vous qui se profilent en France…

Oui. Je vais notamment participer au concert de la grande soirée de la Diaspora Portugaise qui aura lieu à Lille, le 5 octobre prochain, au Conseil Régional des Hauts de France. C’est un événement qui me tient particulièrement à cœur, parce qu’il est gratuit et qu’il devrait réunir environ entre 1.500 à 2.000 personnes, un très beau symbole de la fusion et des relations entre la France et le Portugal.

J’aurai également un concert à Paris, le 10 octobre, dans un lieu assez inédit: la synagogue de Copernic (voir ICI), dans le 16ème arrondissement. C’est la première synagogue libérale de France, qui est aujourd’hui dans une dynamique de renouveau et qui est clairement ouverte à tout le monde. C’est aussi un lieu qui a une dimension symbolique intéressante pour moi.

Revenons au début de votre parcours. Comment êtes-vous arrivée au fado?

J’ai commencé il y a environ cinq ans. Je suis arrivée à Lisboa il y a six ans, en pleine période du Covid, mais j’avais découvert le fado auparavant, lors de mon premier voyage à Lisboa, en 2018. J’avais été complètement happée par cette musique. Je me suis dit: «Si un jour je viens vivre à Lisboa, j’apprendrai le fado».

À l’époque, je n’avais absolument aucun projet de venir vivre au Portugal. En 2020, je travaillais à Londres pour une entreprise de produits de luxe, Farfetch, je leur ai demandé de pouvoir m’installer à Lisboa.

Une fois arrivée, la première chose que j’ai faite a été de solliciter une amie portugaise pour m’emmener dans une maison de fado. On a été à Tasca do Chico, en plein cœur de Lisboa, dans le Bairro Alto. À la fin du spectacle, j’ai dit que je voulais apprendre le fado. On m’a répondu: «Mais elle ne parle pas portugais! Ce n’est même pas la peine, elle n’y arrivera pas». Et pourtant, mon amie a inscrit dans mon agenda que, dans un an, je chanterais là-bas!

Et vous avez finalement osé vous lancer…

Oui. J’ai demandé à une fadista si elle pouvait me donner des cours. Elle n’avait jamais enseigné le fado, mais elle a accepté. C’est comme cela qu’elle m’a introduite dans cet univers. Quelques mois plus tard, elle m’a dit: «Viens t’entraîner avec les guitaristes là où je travaille». On s’est entraînés pendant cinq minutes et elle m’a dit: «Maintenant, tu vas chanter directement».

La deuxième fois que j’ai chanté en public, c’était justement à Tasca do Chico. Ça a été une véritable aventure. Très vite, on m’a encouragée. On me disait évidemment que j’avais un accent français et qu’il fallait encore travailler, mais on me dit aussi: «Tu as le fado». Je ne savais pas vraiment ce que cela voulait dire, on m’expliquait que j’étais dans l’intention, dans l’émotion, dans le partage et c’est justement ce qui m’a attirée immédiatement dans le fado et ce qui m’a permis de m’engager aussi profondément dans cette musique.

Vous vous définissez comme une «French Fadista». Pourquoi cette identité?

Parce que je ne suis pas portugaise, je suis française. Mais je suis aussi méditerranéenne: j’ai des origines italiennes, tunisiennes, algériennes, espagnoles, ainsi que séfarades. Il y a donc quelque chose qui s’est produit à travers mes racines, je me sens proche du fado, mais peut-être avec une lecture différente.

Aviez-vous déjà une expérience de la scène avant de chanter du fado?

J’ai toujours aimé chanter. J’ai fait beaucoup de théâtre, de comédie musicale et des chœurs, mais le fado a été ma première véritable expérience de scène musicale. Paradoxalement, même si le fado est un univers très protégé, très fermé et parfois très exclusif, j’y ai trouvé une certaine liberté. Le fait d’être une fadista française, alternative, m’a permis d’explorer cet univers qui, lui, a finalement assez peu changé. Progressivement, j’ai commencé à y apporter de la chanson française, puis mes propres paroles en français sur des fados traditionnels.

Olivier Perrin

Qu’est-ce qui vous touche aussi profondément dans le fado?

Je pense que c’est son caractère universel et le côté très brut des émotions. Le fado nous place dans quelque chose de très profond, qui permet de connecter les gens, peu importe la langue qu’ils parlent. J’aime aussi énormément les rituels du fado, tout l’univers qui l’accompagne, le côté presque sacré de la chanson, le silence qui l’entoure. J’aime justement transmettre cela et le faire découvrir à des personnes qui ne connaissent pas forcément le fado. Dans mes concerts en France, il y a souvent des personnes de nationalités très différentes.

La saudade est évidemment au cœur du fado. Est-ce cette émotion qui vous a fait venir au fado, qui vous a attiré?

Ce qui me touche, c’est cette capacité à aller directement vers l’émotion. La saudade est évidemment un sentiment très portugais, avec une histoire et une identité particulières, mais je pense aussi qu’elle possède une dimension universelle. Tout le monde peut ressentir la saudade, même si chacun la vit différemment.

Y a-t-il des artistes portugaises qui vous inspirent particulièrement?

Évidemment, Amália Rodrigues est quelqu’un qui m’inspire énormément. Il y a aussi quelque chose d’assez amusant: nous sommes nées le même jour, le 23 juillet, elle me fait beaucoup penser à ma grand-mère. J’ai donc été très touchée par sa voix et par sa personnalité. Aujourd’hui, j’apprécie aussi beaucoup deux chanteuses de fado moderne: Gisela João et Carminho. J’aime beaucoup le féminisme de Gisela João, mais aussi sa manière de déconstruire le fado, notamment à travers les instruments. Chez Carminho, j’aime davantage le côté esthétique.

Vous avez appris le portugais grâce au fado?

Oui. J’ai commencé à chanter du fado avant de parler vraiment portugais, le fado m’a énormément aidée à apprendre la langue. J’ai dû travailler la prononciation, comprendre exactement ce que je chantais et, surtout, j’étais plongée dans un univers où l’on parlait portugais en permanence. Aujourd’hui, je parle portugais.

Cette navigation entre deux cultures influence-t-elle votre manière de chanter le fado?

Totalement. Je pense qu’il existe une dimension universelle dans le fado, même s’il possède évidemment une essence profondément portugaise. Mon message est justement de montrer cette dimension universelle. Le français peut aussi véhiculer ces émotions. C’est ce que j’essaie de faire lorsque j’adapte des chansons: je ne cherche pas simplement à traduire les paroles, j’essaie de trouver des mots qui soient véritablement dans l’esprit du fado.

Vous cherchez donc à créer un pont entre le Portugal et la France?

Oui, mais je dirais plutôt que je cherche à refléter un pont qui existe déjà. Il y a une véritable fusion entre les cultures française et portugaise, elle existe déjà, même si elle est parfois peu incarnée. Les relations entre les deux pays et entre les communautés franco-portugaises sont très fortes, j’essaie simplement de donner une expression artistique à cette réalité.

Comment le public portugais réagit-il lorsqu’il vous entend chanter du fado, vous qui êtes française?

Les réactions sont généralement très positives. Les Portugais sont souvent heureux et même fiers de voir des personnes qui ne sont pas portugaises s’intéresser au fado, se passionner pour cette musique et vouloir la transmettre. Évidemment, il y a aussi des personnes plus conservatrices qui considèrent que le fado est réservé aux Portugais. J’ai déjà rencontré ce type de réaction. Il faut accepter que cela existe, je cultive aussi cette différence, elle fait partie du risque et de l’audace de ma démarche.

Vous avez sorti un premier album, «Into Fado». Qu’avez-vous voulu raconter à travers ce projet?

C’était mon premier album et il s’agit principalement d’un répertoire de fados traditionnels, l’idée était de montrer comment j’entrais moi-même dans le fado. Le titre «Into Fado» correspondait donc à cette volonté d’être déjà dans une logique de fusion des cultures. C’est aussi pour cela qu’il y avait de l’anglais: je voulais inscrire le projet dans une démarche plus universelle. Je voulais d’abord mettre en avant les fados traditionnels que j’avais appris, tout en commençant à introduire mon approche française. Il y avait notamment un fado intitulé « Saudade», «French Canção do mar» de Hélène Ségara. C’était déjà une première manière de créer ce lien entre les deux cultures.

Pensez-vous que le fado peut contribuer à transmettre la culture portugaise aux jeunes générations installées en France?

Oui, totalement. Paradoxalement, j’ai envie de voir le fado comme un moyen innovant et finalement nouveau qui va permettre aux personnes qui se sont éloignées de leur culture de la retrouver. Le fado a été tellement préservé qu’il a aussi, d’une certaine manière, pris un «coup de vieux». Beaucoup de jeunes ne se reconnaissent pas forcément dans cette musique, il faut aussi se rappeler que le fado a été associé à la dictature portugaise, avec cette fameuse association entre «fado, Fátima et football». Beaucoup de personnes ont donc rejeté cette musique. Mon enjeu est justement de montrer que l’essence du fado est toujours là et qu’elle peut parler encore davantage aux nouvelles générations. Les jeunes ont aujourd’hui peut-être davantage envie d’être proches de leurs émotions, d’être à l’écoute, d’accepter leur vulnérabilité, le fado peut être un langage extraordinaire pour cela.

Olivier Perrin

Vous pensez donc que le fado doit évoluer?

Oui. Pour moi, cela serait une manière de raisonner plus en phase avec la nouvelle génération. Le fado est un langage qui permet de retrouver une connexion à l’âme et aux émotions. La saudade existe toujours, elle peut être différente selon les générations et les histoires personnelles, mais elle est toujours présente. Pour les franco-portugais, elle peut être liée à leurs racines, mais elle peut aussi être ressentie par quelqu’un qui n’a aucun lien avec le Portugal et c’est justement là que le fado devient universel.

Vous avez également revisité «Mon amie, la rose» de Françoise Hardy?

Oui. J’ai un morceau qui n’est pas disponible sur les plateformes mais que l’on peut trouver sur YouTube: «Camille et Rose». C’est une reprise de «Mon amie, la rose» de Françoise Hardy, revisitée avec Fado Menor. J’ai complètement changé les paroles, la chanson parle des femmes de ma génération, des femmes indépendantes, parfois seules. C’est un peu un manifeste pour ces femmes-là et aussi une manière d’apporter quelque chose de beaucoup plus contemporain au fado.

Vous allez prochainement sortir une nouvelle chanson ?

Oui. Elle s’appelle «Dernière danse». C’est une reprise de la chanson de Indila, une chanson pop que j’ai revisitée en version fado, en franco-portugais, avec des guitares portugaises. Pour la première fois, j’ai également travaillé moi-même sur l’instrumental, le résultat dépasse donc le fado traditionnel pour aller davantage vers une essence fado. C’est une nouvelle étape pour moi, j’essaie progressivement de développer ma propre signature.

Avez-vous également d’autres titres disponibles?

Oui. Il y a notamment «Mon amie, la rose» et «Mais où est morte Marie Néro», qui est déjà en ligne.

Est-ce qu’on peut vous voir régulièrement chanter à Lisboa?

Pas régulièrement, mais ponctuellement. Je vais notamment assez souvent à Tasca do Chico, à Alfama. Pour le moment, mes prestations sont surtout liées à des événements privés. J’ai également créé quelque chose d’assez original: les «Tech Fado Dîners». Ce sont des dîners destinés à la communauté technologique et business. J’ai moi-même un pied dans l’entrepreneuriat, l’innovation et la technologie, j’ai donc voulu permettre à des personnes qui ne connaissent absolument pas le fado de découvrir cet univers différemment, l’idée étant de faire du networking tout en étant plongé dans un univers de fado, je chante et j’accueille les participants.

Quel est votre rêve en tant qu’artiste de fado?

Mon rêve est de transmettre des émotions et de traduire l’essence du fado, quelque chose de juste et d’authentique à ma manière. J’aimerais que cela résonne auprès du public et que cela permette au fado d’évoluer, de se renouveler et de se diffuser, tout en restant respectueux de ce qu’est le fado, mais je veux aussi ouvrir d’autres perspectives et montrer ce que le fado peut être.

Comment peut-on vous suivre sur les réseaux sociaux?

On peut me suivre sous le nom Fiona French Fadista (voir ICI).

Trois F, comme souvent le Portugal était caractérisé…

Je dis d’ailleurs souvent cela pendant mes spectacles. Des spectacles qui sont aussi assez drôles. Je veux qu’ils soient à la fois légers et émotionnels. J’aimerais que les gens ressortent en se disant: «Le fado, ce n’est pas forcément dépressif». Le fado ne me rend pas triste, il me remplit d’émotions, mais aussi de légèreté. C’est pour cela que je fais beaucoup d’humour, que je raconte ma vie, des anecdotes et que j’explique beaucoup de choses autour du fado. Le fado, ce n’est pas de la performance, c’est de la présence.

Fiona French Fadista, une artiste à découvrir à suivre.

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