
Lorsque l’on évoque les guerres napoléoniennes et le Portugal, on pense spontanément aux invasions françaises, au Général Junot, à Wellington ou encore aux troupes anglo-portugaises qui combattirent la Grande Armée dans la péninsule Ibérique.
Une autre histoire, beaucoup moins connue, mérite pourtant d’être racontée: celle de milliers de soldats portugais qui servirent directement sous les aigles de Napoléon.
Créée dans le contexte de l’occupation française du Portugal à partir de 1807, la Légion portugaise fut intégrée à l’Armée impériale française et participa à plusieurs des grandes campagnes napoléoniennes. Ses soldats combattirent en Allemagne et en Autriche, notamment à Wagram en 1809, puis prirent part à la désastreuse campagne de Russie de 1812, de Smolensk à la Moskova et jusqu’à la Bérézina.
L’histoire de cette formation militaire est cependant bien plus complexe que celle d’une simple unité étrangère au service de Napoléon. Elle pose une question particulièrement délicate: comment des soldats portugais ont-ils pu combattre sous les ordres de l’Empereur français alors que leur propre pays résistait à l’occupation française?
1807: le Portugal envahi par les troupes de Junot
À la fin de 1807, Napoléon Bonaparte décide d’envahir le Portugal. Le pays refuse en effet de se conformer complètement au blocus continental destiné à isoler économiquement la Grande-Bretagne. L’Armée française commandée par le Général Jean-Andoche Junot franchit la frontière en novembre 1807 et marche sur Lisboa.
La famille royale portugaise, avec la cour et une partie de l’administration, quitte alors le pays pour le Brésil sous la protection de la flotte britannique.
La situation militaire portugaise est profondément bouleversée. L’armée est réorganisée et une partie de ses régiments est dissoute. Sur ordre de Napoléon, Junot reçoit la mission de constituer avec les militaires portugais une nouvelle formation destinée à servir dans l’Armée impériale française.
Cette nouvelle formation est placée sous le commandement du Lieutenant-général D. Pedro de Almeida Portugal, Marquis d’Alorna, avec Gomes Freire de Andrade comme second Commandant et Manuel Inácio Martins Pamplona Corte Real comme Chef d’état-major.

Une armée portugaise transformée en unité napoléonienne
À l’origine, la Légion doit constituer une force importante. Les chiffres traditionnellement retenus parlent d’environ 9.000 hommes, provenant notamment des unités de l’ancienne armée portugaise, cette force ne restera jamais réellement homogène.
Lors de son transfert vers la France en 1808, la Légion traverse l’Espagne, une partie des militaires portugais profite de cette occasion pour déserter et retourner au Portugal, certains rejoindront ensuite les forces qui combattent l’occupation française.
Cette réalité rappelle que les soldats de la Légion ne sont pas nécessairement animés par les mêmes motivations. Certains veulent poursuivre leur carrière militaire dans un contexte où l’ancienne structure militaire du royaume a été profondément désorganisée, d’autres acceptent de servir la France par fidélité à leurs officiers ou pour des raisons personnelles, d’autres encore quittent la Légion dès qu’ils en ont la possibilité.
Il serait donc réducteur de présenter tous les Légionnaires comme des collaborateurs de l’occupant, mais il serait tout aussi simpliste de considérer qu’ils furent tous des soldats contraints, derrière la Légion se trouvent des parcours individuels très différents.

Le Marquis d’Alorna, un personnage au cœur de cette histoire
La figure du Marquis d’Alorna, Pedro de Almeida Portugal, occupe une place centrale dans l’histoire de la Légion. Aristocrate et officier de haut rang, il accepte de servir dans la nouvelle organisation créée sous contrôle français, il en devient le Commandant et conserve cette responsabilité pendant les premières années de son existence.
Son parcours illustre les bouleversements politiques et militaires qui frappent le Portugal au début du XIXe siècle.
Pour certains officiers portugais, servir dans l’armée napoléonienne peut apparaître comme une manière de poursuivre une carrière militaire dans un contexte où l’ancienne armée du royaume a été démantelée.
L’étude de ces officiers permet ainsi de dépasser l’opposition trop simple entre «Portugais patriotes» et «Portugais au service de la France».
1809: les Portugais de la Légion à Wagram
La première grande campagne européenne de la Légion est celle de 1809, lorsque Napoléon affronte l’Autriche. Une formation particulière, la 13ème demi-brigade d’infanterie légère, est constituée à partir d’éléments portugais et intégrée au corps commandé par le Maréchal Nicolas Oudinot. Les Portugais participent aux opérations autour du Danube et prennent part notamment aux combats d’Aspern et de Wagram.
La Bataille de Wagram, livrée les 5 et 6 juillet 1809, est l’une des plus importantes de la campagne d’Autriche, les troupes portugaises y sont fortement engagées et subissent des pertes importantes. Les sources historiques portugaises mentionnent plusieurs centaines de tués et de blessés parmi les Portugais engagés.
Cette campagne marque un tournant: les Portugais de la Légion ne sont plus seulement une troupe constituée dans les circonstances particulières de l’occupation du Portugal; ils sont désormais engagés dans les grandes batailles européennes de l’Empire.

1811: une nouvelle organisation
Après plusieurs années de campagne, la Légion est réorganisée. En 1811, elle comprend notamment trois régiments d’infanterie, un régiment de cavalerie et un bataillon de dépôt.
Les régiments sont organisés selon les principes de l’Armée française et leurs soldats portent désormais l’uniforme et l’équipement des troupes impériales. Cette réorganisation prépare la Légion à l’une des campagnes les plus terribles de l’histoire napoléonienne: l’invasion de la Russie.
1812: les Portugais dans la campagne de Russie
En mars 1812, le Marquis d’Alorna est nommé Général de division et reçoit notamment la responsabilité de préparer la Légion à la campagne de Russie. La formation compte environ 5.000 hommes, selon les archives militaires portugaises.
Elle est répartie entre plusieurs corps de la Grande Armée. Une partie des régiments sert notamment avec le corps du Maréchal Michel Ney, tandis qu’un autre régiment est placé dans le corps d’Oudinot, puis de Gouvion Saint-Cyr.
Les soldats portugais participent ainsi à l’immense progression de la Grande Armée vers Moscou.
Ils combattent notamment à Smolensk, puis lors de la grande bataille de Borodino, appelée «Bataille de la Moskova» dans la terminologie française.
De Smolensk, Borodino et le retrait de Bérézina
La Bataille de Smolensk, en août 1812, constitue l’un des premiers grands affrontements de la campagne. Quelques semaines plus tard, le 7 septembre, la Grande Armée affronte l’armée russe à Borodino, la bataille est extrêmement meurtrière. Les soldats portugais combattent aux côtés des autres contingents de la Grande Armée. Ils sont ensuite entraînés dans la progression vers Moscou, puis dans la retraite lorsque Napoléon décide de quitter la capitale russe. Le sort de la Légion va alors se confondre avec celui de la Grande Armée.
La retraite de Russie devient rapidement une catastrophe militaire et humaine. Les températures extrêmes, la faim, les maladies, l’épuisement et les combats déciment les troupes, les Portugais ne sont pas épargnés.
Selon les archives de l’Arquivo Histórico Militar, la Légion compterait environ 5.000 hommes au début de la campagne de Russie, à la fin de celle-ci, il n’en subsisterait qu’environ 750 soldats. Ces chiffres donnent une idée de l’ampleur du désastre.
En novembre 1812, les survivants atteignent la Bérézina. Le franchissement du fleuve, sous la pression des forces russes, devient l’un des épisodes les plus célèbres et les plus tragiques de la retraite, pour les Portugais comme pour les autres contingents de la Grande Armée, il s’agit désormais moins de vaincre que de survivre.
Le paradoxe portugais
L’un des aspects les plus étonnants de cette histoire est que deux trajectoires militaires portugaises se développent parallèlement entre 1808 et 1814. D’un côté, les soldats de la Légion portugaise combattent sous les ordres de Napoléon en Europe centrale et en Russie, de l’autre, une nouvelle armée portugaise est progressivement reconstituée avec l’aide britannique, elle combat les Français dans la péninsule Ibérique aux côtés du duc de Wellington. Ainsi, des Portugais peuvent se retrouver dans des camps opposés.
Cette situation ne doit pas être comprise uniquement comme une opposition entre «patriotes» et «traîtres». Le Portugal traverse alors une crise politique et militaire exceptionnelle: la famille royale est au Brésil, le pays est occupé, l’armée traditionnelle est désorganisée et plusieurs autorités revendiquent une légitimité politique.
Pour les historiens, la Légion constitue donc un remarquable exemple de la complexité des choix individuels en période d’occupation.
Gomes Freire de Andrade: une destinée tragique
Parmi les officiers portugais liés à la Légion, Gomes Freire de Andrade occupe une place particulière. Second commandant de la Légion, il connaît les campagnes napoléoniennes avant de revenir au Portugal, son destin ne s’arrête pas avec la fin des guerres napoléoniennes. Il devient une figure importante du mouvement libéral portugais et est exécuté en 1817, dans le contexte de la répression du mouvement libéral.
Son parcours illustre à quel point l’histoire de la Légion dépasse largement la seule histoire militaire napoléonienne, elle rejoint directement l’histoire politique du Portugal du XIXe siècle.

La fin de la Légion
Après les désastres de 1812 et des campagnes de 1813, les effectifs portugais sont extrêmement réduits, la Légion est finalement dissoute par décret du 25 novembre 1813.
Ses derniers éléments sont transformés en bataillon de pionniers. Cette formation subsiste encore quelque temps, avant de disparaître définitivement après l’abdication de Napoléon en 1814, une partie des survivants regagne alors le Portugal.
Pour certains anciens légionnaires, le retour est loin d’être simple. Ils doivent répondre de leur service dans l’armée impériale française dans un Portugal qui a combattu Napoléon pendant plusieurs années.
Une histoire militaire à redécouvrir
La Légion portugaise occupe aujourd’hui une place relativement discrète dans la mémoire des guerres napoléoniennes, la raison est compréhensible: l’histoire militaire portugaise du début du XIXe siècle est beaucoup plus souvent associée aux troupes qui combattirent les Français avec Wellington, pourtant, l’existence de la Légion rappelle que les armées napoléoniennes étaient profondément multinationales. La Grande Armée de 1812 n’était pas uniquement française, elle rassemble des soldats venus de nombreux territoires européens, les Portugais y occupèrent une place modeste en nombre, mais leur parcours fut exceptionnel. Ils partirent du Portugal, traversèrent l’Espagne, combattirent en Allemagne et en Autriche, puis parcoururent des milliers de kilomètres jusqu’au cœur de la Russie.
Cette histoire nous oblige surtout à regarder les guerres napoléoniennes autrement, derrière les frontières nationales se trouvent des soldats confrontés à des choix politiques, militaires et personnels souvent beaucoup plus complexes que ne le laissent supposer les récits traditionnels.
La Légion portugaise fut finalement une formation éphémère, mais son parcours fut immense : du Portugal occupé aux champs de bataille d’Europe centrale, puis jusqu’à Smolensk, Borodino et la Bérézina.
Elle constitue aujourd’hui encore un chapitre méconnu, mais particulièrement révélateur, de l’histoire commune de la France et du Portugal.
Cette histoire rappelle enfin une réalité essentielle des guerres napoléoniennes : les hommes qui portaient un uniforme ne se résument pas toujours au drapeau qu’ils avaient sur leur manche.






