Artiste plasticien et directeur artistique, Benjamin de Oliveira Silva, plus connu sous le nom de Ben Dos, a construit son parcours entre danse, culture hip-hop, graffiti, street-art et arts plastiques. Originaire du nord de la France, il grandit auprès d’une mère danseuse et professeure de danse et d’un père d’origine portugaise, arrivé en France à l’âge de huit ans avec sa famille.
Un parcours artistique qui ne suit pas forcément les chemins classiques. Dyslexique et daltonien, Ben Dos parle aujourd’hui de ces particularités comme de ses “super-pouvoirs”, après avoir connu des difficultés à l’école. C’est notamment dans la danse qu’il trouve très jeune un autre moyen de s’exprimer, avant de travailler dans la mode, l’audiovisuel et de développer ses propres projets artistiques.
Ses voyages aux États-Unis, en Chine, au Mexique ou encore en Europe de l’Est nourrissent également son travail.
Mais ce sont surtout les histoires humaines, la mémoire et la transmission qui occupent aujourd’hui une place centrale dans ses créations. Avec HU.MAINS, il s’intéresse aux habitants et à ce que leurs parcours racontent d’un territoire et d’une époque.
Cette réflexion l’a récemment conduit vers une histoire beaucoup plus intime. Dans RACINE, un court-métrage documentaire d’une quinzaine de minutes, Ben Dos revient sur l’histoire de sa famille portugaise et notamment celle de sa grand-mère. Un projet autour de l’immigration, de la mémoire familiale et de la transmission entre les générations.
À cette occasion, l’artiste a accepté de répondre aux questions de LusoJornal et de revenir sur son lien avec le Portugal et l’histoire derrière RACINE.
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Quelle place occupent le Portugal et la culture portugaise dans votre histoire personnelle?
Le Portugal et la culture portugaise occupent une place importante dans mon histoire personnelle. Il y a d’abord une vraie fierté d’avoir ces origines et ces racines. Mais avec le temps, je me rends compte que ce que ma famille m’a transmis va bien au-delà d’un pays ou d’une culture: ce sont surtout des valeurs.
La famille, par exemple, occupe une place extrêmement importante. Prendre soin des siens, rester proche, être présent les uns pour les autres, ce sont des choses que j’ai toujours connues, mais que je comprends encore mieux aujourd’hui. Depuis que je suis devenu père, mon rapport à la culture portugaise a aussi évolué. Lors de mes voyages au Portugal avec mon enfant, j’ai été particulièrement touché par la place donnée aux enfants, par cette manière de les considérer comme précieux et de leur donner une vraie place au sein de la famille. C’est quelque chose que je ne percevais pas forcément de la même manière avant d’être papa. Aujourd’hui, ça me parle beaucoup plus.
Je dirais donc que le Portugal joue un rôle important dans mes valeurs, dans mon rapport à la famille et dans ma manière de voir la transmission.
Quel rapport aviez-vous avec vos origines portugaises lorsque vous étiez plus jeune? A-t-il évolué avec le temps?
Mon rapport à mes origines portugaises a clairement évolué avec le temps. Quand on est plus jeune, on sait d’où vient sa famille, on connaît certaines habitudes, certaines histoires, mais on ne cherche pas forcément à comprendre tout ce qu’il y a derrière. En grandissant, j’ai ressenti de plus en plus le besoin de savoir d’où je venais, de mieux comprendre l’histoire de ma famille et ce qu’elle avait traversé.
C’est aussi une des raisons pour lesquelles j’ai créé RACINE, autour de l’histoire de ma grand-mère. J’ai eu la chance de pouvoir réaliser ce projet peu de temps avant son départ, et c’était très important pour moi de garder une trace de son histoire.
Avec le temps, j’ai compris que connaître ses origines, ce n’est pas seulement regarder vers le passé. C’est aussi comprendre ce qui nous a construits aujourd’hui. Il y avait donc cette envie de ne pas oublier, de transmettre et de faire en sorte que cette histoire familiale continue d’exister à travers les générations.
Vous travaillez beaucoup autour des parcours, des souvenirs et de la mémoire. D’où vient cet intérêt?
Je dirais que cet intérêt vient d’abord des gens. Dans mon travail, je ne cherche pas forcément à parler uniquement de moi ou de mon propre parcours. Ce qui m’intéresse surtout, c’est de regarder autour de moi et de m’intéresser réellement aux personnes qui m’entourent, à ce qu’elles ont vécu et à ce qu’elles ont à raconter.
Il y a beaucoup de curiosité dans ma manière de travailler. J’aime comprendre les gens, leur parcours, leurs souvenirs, les choses qu’ils ont traversées, parfois même les choses qu’ils n’ont jamais vraiment racontées. Et avec le temps, je me suis rendu compte que toutes ces histoires personnelles pouvaient raconter quelque chose de beaucoup plus large: une famille, une génération, un quartier, une époque ou même un pays.
C’est sûrement pour ça que la mémoire et la transmission sont devenues aussi importantes dans mon travail. Parce qu’en s’intéressant réellement aux gens, on se rend compte qu’il existe énormément d’histoires qui méritent d’être conservées et transmises.
À quel moment est née l’idée de RACINE? Y a-t-il eu un événement ou une histoire particulière qui a déclenché le projet?
L’idée de RACINE est née d’abord d’une envie d’en savoir plus sur l’histoire de ma famille, mais aussi d’un pressentiment assez fort. C’est peut-être étrange à expliquer, mais j’ai parfois des intuitions sur certaines choses. Et à ce moment-là, j’ai vraiment ressenti qu’il fallait que je fasse quelque chose autour de ma grand-mère, qu’il fallait garder une trace de son histoire, de sa parole et de ce qu’elle avait vécu. Je ne voulais pas attendre. J’avais cette sensation qu’il fallait le faire maintenant.
Finalement, ce pressentiment a pris énormément de sens puisque ma grand-mère est décédée peu de temps après le tournage du documentaire. RACINE est donc aussi né de ça : de cette envie de ne pas oublier, de conserver une mémoire familiale avant qu’elle ne disparaisse et de pouvoir transmettre cette histoire aux générations suivantes.

Pourquoi avoir choisi de raconter l’immigration portugaise à travers une histoire familiale plutôt que d’en faire un documentaire plus général?
J’ai choisi de raconter l’immigration portugaise à travers une histoire familiale parce que, pour moi, il est important de partir des gens, de leurs histoires concrètes et de ce qu’ils ont réellement vécu. Et forcément, quoi de plus naturel que de commencer par sa propre famille? Il y avait aussi cette envie de ne pas oublier mon histoire. J’ai envie que mon fils puisse savoir qui était son arrière-grand-mère, d’où elle venait, ce qu’elle a vécu, mais aussi comprendre les liens qu’il y avait entre elle, mon père et moi.
C’est une manière de transmettre quelque chose qui pourrait sinon disparaître avec le temps. Et finalement, même si le documentaire raconte l’histoire de ma grand-mère, ce n’est pas seulement son histoire. C’est aussi celle de beaucoup d’immigrés portugais et, plus largement, de nombreuses familles issues de l’immigration.
C’est justement ce qui m’intéresse: partir d’une histoire très personnelle pour raconter quelque chose de beaucoup plus collectif et universel.
Votre documentaire parle du vécu de votre famille. Est-ce qu’il n’est pas plus compliqué justement de mettre en valeur son histoire personnelle et familiale?
Au départ, je pensais que ce serait assez simple. Je me disais: je vais raconter l’histoire de ma famille, parler de ma grand-mère, de notre parcours, et puis voilà. Mais en réalité, le documentaire a fait remonter beaucoup plus de choses que prévu.
Je ne parlerais pas forcément de traumatismes, mais plutôt de fractures, de blessures, de choses qui étaient présentes sans qu’on les ait forcément exprimées clairement. Et forcément, quand on raconte sa propre histoire, on ne peut pas rester complètement extérieur. À un moment, il faut aussi accepter de se livrer.
Pour moi, l’exercice le plus difficile a été celui-là : parler vraiment face à la caméra, sans chercher à cacher ce que je ressentais, et accepter de pleurer devant la caméra. Ce n’était pas simple. Mais avec le recul, je pense que c’est aussi ce qui rend le projet profondément humain. Pleurer, être touché ou montrer une fragilité, ce n’est pas quelque chose dont il faut avoir honte. Au contraire, accepter de montrer ça demande aussi une certaine force.
Il y a aussi quelque chose de très particulier derrière RACINE: le pressentiment que j’ai eu concernant ma grand-mère. À un moment, j’ai dit à mon père que j’aimerais faire quelque chose autour d’elle. Au départ, on s’était dit qu’on pourrait partir au Portugal quelques mois plus tard, au mois d’avril. Mais après avoir raccroché avec lui, j’ai immédiatement ressenti que ce n’était pas possible d’attendre. Je ne saurais pas vraiment expliquer pourquoi, mais j’avais cette sensation très forte qu’il fallait le faire maintenant. Je l’ai rappelé et je lui ai dit: «Non, on ne part pas en avril. On part la semaine prochaine». J’ai pris les billets et nous sommes partis au Portugal.
Et ce pressentiment a malheureusement pris tout son sens ensuite. Pendant le montage du documentaire, ma grand-mère est tombée gravement malade, puis elle est décédée. Mais juste avant son décès, alors que nous arrivions presque à la fin du montage, j’ai réussi à récupérer quelques extraits pour pouvoir lui montrer ce que nous avions fait.
Elle était dans son lit. Elle a regardé les images, puis elle a levé doucement les doigts et elle m’a simplement dit: «Merci». Je crois que c’est l’un des plus beaux retours que je pouvais recevoir sur ce projet.
Et ça m’a aussi confirmé quelque chose: quand on ressent profondément qu’il faut faire quelque chose, il ne faut pas forcément attendre le moment parfait. Même si c’est difficile, même si ça nous oblige à nous exposer ou à sortir de notre zone de confort. RACINE m’a appris ça aussi: parfois, il faut simplement faire les choses tant qu’on peut encore les faire.
Est-ce que réaliser ce documentaire vous a permis de découvrir des choses sur votre famille ou sur l’immigration portugaise que vous ignoriez jusque-là?
Oui, le documentaire m’a permis de découvrir et surtout d’approfondir beaucoup de choses. J’avais déjà une partie de cette histoire familiale en tête, mais le projet m’a permis de mieux comprendre certains éléments liés au Portugal, à son histoire, aux dates, aux événements et au contexte dans lequel ma famille a vécu.
Le voyage et le tournage m’ont aussi permis de rendre les choses beaucoup plus concrètes. Voir les lieux, comprendre où ma grand-mère avait vécu, ce qu’elle avait connu, les endroits par lesquels elle était passée, ça donne une autre dimension à l’histoire. Et puis, forcément, ce genre de projet renforce aussi les liens avec son père et avec sa famille. On pose des questions qu’on n’aurait peut-être pas posées autrement, on écoute différemment, on prend davantage le temps. Je ne partais pas de zéro, mais RACINE a vraiment amplifié ma connaissance de cette histoire et m’a permis de mieux la comprendre.
À travers RACINE, souhaitez-vous aussi provoquer un dialogue entre les générations? Qu’aimeriez-vous que les plus jeunes demandent à leurs parents ou grands-parents après avoir vu le film?
Oui, complètement. RACINE n’a jamais été pensé uniquement comme une histoire personnelle ou familiale. L’idée, c’est aussi de susciter quelque chose chez les autres, peu importe leur âge. Donner envie aux gens de s’intéresser à leur propre histoire, à leurs racines, à leurs parents, à leurs grands-parents.
Pas forcément avec une caméra ou en faisant un documentaire. Ça peut simplement être prendre le temps d’aller voir sa grand-mère, de boire un café avec elle pendant plusieurs heures, de discuter et de poser des questions qu’on n’a jamais posées. Parce que la vie est courte, et qu’on se rend parfois compte trop tard de tout ce qu’on aurait aimé demander.
Pour moi, savoir d’où l’on vient permet aussi de mieux comprendre qui l’on est. On peut parfois découvrir des choses sur sa famille qui permettent ensuite de mieux comprendre ses parents, certaines attitudes, certaines histoires, et même certaines choses chez soi. Donc oui, il y a une vraie volonté de provoquer un dialogue entre les générations.
Et finalement, c’est quelque chose qui dépasse RACINE. Dans beaucoup de mes projets, j’essaie de créer de la rencontre, de faire parler les gens entre eux, mais aussi de pousser chacun à se questionner lui-même. Ce qui m’intéresse, c’est que l’art ne soit pas seulement quelque chose qu’on regarde, mais quelque chose qui provoque une discussion, une émotion ou une réaction chez l’être humain.
Beaucoup de descendants de Portugais en France entretiennent aujourd’hui un rapport différent au Portugal de celui de leurs parents ou grands-parents. Comment percevez-vous cette évolution?
Je pense que cette évolution est assez normale. Au fil des générations, le lien avec le pays d’origine devient forcément différent. Pour mes grands-parents ou pour mon père, le Portugal était quelque chose de très direct, lié à leur histoire, à leur départ et à leur vie. Pour les générations suivantes, cette origine peut sembler un peu plus lointaine.
Mais je ne pense pas que cela signifie que les jeunes se désintéressent de leurs racines. Au contraire, je trouve qu’aujourd’hui beaucoup de jeunes cherchent à comprendre d’où ils viennent, mais ils le font à leur manière. Ils mélangent leurs origines avec la culture dans laquelle ils ont grandi, avec leur propre manière de voir le monde, de vivre et de construire leur identité. Et je trouve ça intéressant, parce qu’une culture n’est pas quelque chose de figé. Elle évolue avec les générations.
Donc forcément, notre rapport au Portugal n’est pas le même que celui de nos parents ou de nos grands-parents, mais cela ne veut pas dire qu’il est moins fort. Il est simplement différent, parfois plus personnel, plus choisi et réinterprété avec notre époque.

Quels sont désormais vos projets après RACINE?
Après RACINE, j’aimerais vraiment faire circuler le projet en France, au Portugal, mais aussi dans d’autres pays. L’objectif n’est pas seulement de parler aux personnes d’origine portugaise. J’aimerais que ce film puisse toucher tous ceux qui ont une histoire familiale, des racines, une culture à découvrir ou à redécouvrir.
Tout le monde vient de quelque part. Et pour moi, ce patrimoine est une vraie richesse. Chaque culture possède sa propre histoire, ses valeurs, ses souvenirs et ses transmissions. Si RACINE peut donner envie à certaines personnes d’aller poser des questions à leurs parents ou à leurs grands-parents, alors le projet aura déjà créé quelque chose d’important. J’aimerais vraiment que le film voyage et qu’il devienne aussi un prétexte à la rencontre et à la discussion.
Et plus largement, quels sont vos projets en tant qu’artiste plasticien et directeur artistique?
En tant qu’artiste plasticien et directeur artistique, je continue à développer plusieurs projets qui ont finalement tous un point commun : les humains. Je travaille notamment sur BLOCKS, un spectacle qui continue à évoluer et à prendre une belle ampleur. Je viens aussi de terminer un projet important à Clichy-sous-Bois autour des habitants, de leurs histoires et de la manière dont on peut les mettre en lumière à travers l’art.
J’aimerais aussi poursuivre cette recherche autour de mes propres racines familiales en travaillant un jour en Algérie, pays dont est originaire ma femme. Mon fils grandit aujourd’hui avec des origines françaises, portugaises et algériennes, et je trouve intéressant de continuer à explorer cette question de la transmission, des cultures et de ce qu’elles créent entre les générations.
Plus globalement, j’ai envie de continuer à voyager avec mes projets. Le Japon fait partie des destinations qui m’intéressent énormément, tout comme New York, et j’ai également plusieurs pistes en Europe. Ce qui relie finalement tous ces projets, c’est cette envie de travailler pour les gens et avec les gens. Créer des rencontres, mettre en lumière des histoires, des visages et des parcours. Le temps qu’on a est limité. J’ai donc envie de l’utiliser pour créer, voyager, rencontrer, partager le plus possible et continuer à pousser mes projets toujours plus loin.







