Chanteuse lyrique, vedette de revue, actrice, entrepreneuse et professeur de chant, Corina Freire fut, dans les années 1930, l’une des premières artistes portugaises à s’imposer sur les grandes scènes parisiennes. Bien avant le triomphe d’Amália Rodrigues à l’Olympia en 1956, cette enfant de Silves avait déjà conquis le public français, travaillait aux côtés de Maurice Chevalier et faisait parler d’elle jusque dans les rubriques mondaines.
Lorsque l’on évoque les artistes portugais ayant marqué l’histoire des grandes scènes françaises, un nom revient presque automatiquement: celui d’Amália Rodrigues, dont le passage à l’Olympia de Paris en 1956 constitue l’un des grands moments de la diffusion internationale du fado. Pourtant, près d’un quart de siècle plus tôt, une autre Portugaise avait déjà franchi les portes des grandes salles parisiennes: Corina Freire.
Les biographies portugaises la présentent comme la première artiste portugaise à s’être produite à l’Olympia de Paris, où elle aurait notamment partagé l’affiche avec Maurice Chevalier. Cette information est d’autant plus intéressante qu’elle permet de nuancer une affirmation souvent reprise à propos de 1956: Amália fut bien une pionnière et connut à l’Olympia un immense succès, mais elle ne fut pas la première Portugaise à y être passée. Le Musée du Fado date son premier passage à l’Olympia de 1956, tandis que plusieurs sources biographiques consacrées à Corina Freire lui attribuent l’antériorité.
Pour Corina Freire, Paris ne fut cependant pas une simple étape. La capitale française constitua l’un des sommets d’une carrière internationale étonnamment moderne, commencée au Portugal dans les années 1920.
Une enfance dans une famille où la musique était partout
Corina Carlos Freire naît le 14 décembre 1897 à Silves, dans l’Algarve. Elle est la fille de João José Freire, pharmacien et propriétaire, et de Bazília Nunes de Sousa, employée de maison. Ses parents se marient à Lisboa le 19 août 1905, légitimant ainsi leur fille.
Corina Freire grandit dans une famille aisée où la musique tient une place essentielle. Son père est lui-même musicien et joue du rebec, tandis que ses frères et sœurs pratiquent plusieurs instruments. Lorsque les enfants sont suffisamment formés, João Freire constitue avec eux un ensemble familial, le «Septimino Freire», qui se produit dans les fêtes religieuses, les mariages, les soirées mondaines et les spectacles publics à travers l’Algarve.
Corina Freire se consacre principalement au piano. Elle étudie auprès du maître Viana da Mota, figure majeure de la musique portugaise, et devient par la suite soliste de l’orchestre symphonique national.
Elle commence par être connue comme chanteuse lyrique, notamment dans les récitals et le répertoire des lieder, mais c’est finalement la chanson légère qui va faire d’elle une vedette populaire.

De Silves à Lisboa: le théâtre de revue la révèle
Après un bref mariage contracté très jeune, à 17 ans, en Algarve, Corina Freire quitte sa région natale et s’installe à Lisboa. Elle y travaille notamment chez Valentim de Carvalho, comme pianiste et chanteuse. Elle interprète les partitions que les clients viennent choisir et devient rapidement appréciée pour sa voix et son élégance.
En 1927, elle fait ses débuts au théâtre de revue au théâtre Éden dans Rosas de Portugal, de Silva Tavares. Le succès est immédiat. Elle s’impose ensuite dans plusieurs productions, notamment O Manjerico, au même théâtre, puis O Mexilhão, au théâtre Variedades, et les revues Fogo de Vista et Feira da Alegria, au théâtre Avenida.
Dans A Rambóia, Corine Freire lance notamment «As Camélias», tandis que d’autres chansons comme «As Giestas», «Lavadeiras de Caneças», «O Meu Fado» ou «Papoilas e Trigais» viennent enrichir un répertoire qui va contribuer à sa popularité.
En 1931, elle devient également entrepreneuse théâtrale, associée à António Macedo. Elle produit plusieurs revues et partage notamment la scène avec Beatriz Costa, avec laquelle elle connaît un grand succès dans O Mexilhão.
Paris l’appelle
L’arrivée du cinéma parlant ouvre une nouvelle porte. Corina Freire est invitée à Paris par Paramount, qui produit alors à Joinville des versions multilingues de ses films américains.
Elle devient l’interprète principale de «La Chanson du berceau», 1930, réalisé par Alberto Cavalcanti, puis de «La Femme qui rit», 1931. Corina Freire travaille ainsi directement dans les studios français de Paramount, aux côtés de nombreuses vedettes internationales.
Il faut toutefois distinguer cette période cinématographique de sa véritable carrière scénique française: 1930-1931 correspondent surtout à son activité au cinéma, tandis que son implantation comme artiste de spectacle à Paris se développe à partir de 1933.

1933-1934: Corina Freire devient une attraction parisienne
Les archives permettent aujourd’hui de reconstituer une partie de cette ascension.
En 1933, Corina Freire se produit à Paris avec les danseurs Francis Graça et Ruth Walden, dans un spectacle organisé autour de la culture portugaise et soutenu par la Casa de Portugal. Une étude universitaire consacrée à la circulation de la danse portugaise situe leur présence au Théâtre de la Michodière.
En 1934, le trio revient à Paris. Il se produit notamment à la Salle Gaveau et au Théâtre des Ambassadeurs. Dans ce dernier théâtre, Corina Frire participe à une manifestation organisée autour de la présentation à Paris de l’ouvrage de António Ferro consacré à Salazar. Des documents d’archives confirment la participation de Corina Freire, Francis Graça et Ruth Walden.
La presse spécialisée française témoigne également de l’accueil réservé à ces représentations. Une chronique de 1934 mentionne ainsi des «danses portugaises avec chants» interprétées par Corina Freire et les deux danseurs, et souligne leur très bon accueil.
La présence de Corina Freire ne se limite pas à ces spectacles officiels, elle chante également dans des établissements parisiens et poursuit son travail de préparation avec les professionnels du spectacle français.
En mars 1934, elle se rend à Londres pour un récital à l’ambassade du Portugal. Le Prince de Galles, le futur Édouard VIII, assiste au récital, auquel est également présent Winston Churchill selon les sources biographiques consacrées à cette période.
1935: l’année où tout bascule
C’est en 1935 que Corina Freire devient véritablement une vedette parisienne, en accumulant trois distinctions qui disent beaucoup de l’image qu’elle projette alors dans la capitale française, en remportant le concours du «Plus Beau Sourire de Paris». Les coupures de presse conservées de cette période montrent à quel point son apparence devient alors partie intégrante de son succès. L’une d’elles annonce que «Mlle Corina Freire», vedette portugaise, vient de remporter un premier prix de coiffure avec un modèle original. Une autre la présente comme la gagnante d’un concours consacré au plus beau sourire de Paris.
Mais son triomphe mondain ne s’arrête pas là.
La presse ne voit donc plus seulement en elle la chanteuse portugaise venue représenter son pays. Corina Freire devient une véritable figure de la vie parisienne, admirée autant pour sa voix que pour sa beauté, sa coiffure, ses costumes et son élégance.
Une photographie publiée sous le titre «Le plus beau sourire…» est particulièrement révélatrice. La légende explique que l’on reproche aux Parisiennes de ne plus savoir sourire et que Corina Freire vient de prouver le contraire en remportant le premier prix d’un concours consacré précisément au sourire. Le journaliste termine avec une question malicieuse: «Mais souriait-elle encore quand le photographe fut parti?»
La jeune femme de Silves est devenue une célébrité française.

Au Casino de Paris avec Maurice Chevalier
Le succès du concours lui ouvre les portes du Casino de Paris. En juin 1935, la presse portugaise annonce officiellement son engagement par l’entreprise du Casino de Paris pour la grande revue internationale Parade du Monde, aux côtés de Maurice Chevalier.
La revue débute le 27 septembre 1935. Corina Freire y représente le Portugal dans un tableau portugais et devient l’une des attractions internationales du spectacle.
Le témoignage le plus fascinant sur cette période est sans doute celui qu’elle laisse elle-même sur Maurice Chevalier. Dans un entretien publié en 1936, alors qu’elle travaille encore au Casino, elle décrit avec une étonnante franchise, le travail du célèbre chanteur français. Son jugement est loin d’être tendre: «Maurice Chevalier, avec qui j’ai travaillé pendant environ deux mois et demi, est actuellement considéré comme le plus grand fantaisiste français».
Corina Freire admire, cependant, le professionnel derrière le personnage. Elle explique que Chevalier répète inlassablement chaque geste, chaque pause, chaque mouvement de son célèbre chapeau de paille. À ses yeux, le spectacle est parfois réglé avec une précision extrême, au point qu’elle écrit: «Il manque un peu de spontanéité».
Corina Freire raconte même comment, au Casino, Maurice Chevalier répétait ses faux départs et ses rappels du public: «Trois faux rideaux! Deux faux rideaux!», et pourtant, conclut-elle en substance, le public ne voit rien de cette mécanique. Pour les Parisiens, Maurice Chevalier demeure une idole. L’article du Cine-Jornal de janvier 1936 est précieux: il montre Corina Freire dans les coulisses du Casino, décrit son tableau portugais et rapporte son admiration critique pour Chevalier. Le journal affirme sans ambiguïté qu’elle connaît alors à Paris un «triomphe absolu, complet et dominateur».
Une Portugaise dans le Paris des vedettes
Corina Freire ne se contente donc pas d’être «la chanteuse portugaise» d’une revue internationale. Elle travaille au cœur de l’industrie du spectacle parisien. Elle côtoie Maurice Chevalier, participe à une grande revue internationale, fréquente les salles prestigieuses et devient elle-même un sujet de la presse française. C’est dans ce contexte qu’il faut replacer la question de l’Olympia.
Aujourd’hui, les biographies d’Amália Rodrigues rappellent très souvent que la chanteuse s’est produite pour la première fois à l’Olympia en 1956. Le Musée du Fado confirme cette date et souligne le succès considérable de ses débuts dans cette salle, mais cette formulation peut prêter à confusion, Amália n’était pas la première artiste portugaise à avoir travaillé à l’Olympia. Plusieurs sources biographiques consacrées à Corina Freire la présentent comme la première Portugaise à s’y être produite, plusieurs décennies auparavant. L’Arquivo Distrital de Faro lui attribue explicitement cette première, tout comme d’autres travaux consacrés à l’histoire de la revue portugaise.
Les sources disponibles rattachent cette aventure parisienne à 1934, période pendant laquelle Corina Frire est déjà installée dans le circuit des spectacles parisiens et travaille avec Maurice Chevalier. Corina Freire avait ouvert la voie bien avant 1956.
Au début de 1936, Corina Freire est toujours au Casino de Paris, dans Parade du Monde. Le Cine-Jornal du 27 janvier 1936 la décrit comme une vedette du tableau portugais et insiste sur son succès auprès du public parisien.
Une étude consacrée à Ana de Gonta Colaço, qui partage alors sa vie avec Corina Freire, permet de suivre leur séjour parisien. Corina Freire aurait également travaillé pendant une quinzaine de jours au Bosphore, ce qui contribua à financer leur séjour dans la capitale. Le même travail indique que les deux artistes rentrent finalement au Portugal le 7 juin 1936. La période 1933-1936 constitue le véritable âge d’or parisien de Corina Freire.

Une carrière qui ne s’arrête pas à Paris
Après son retour au Portugal en 1936, Corina Freire retrouve les scènes nationales. Elle participe notamment à Balancé, Na Arca de Noé, Pega-me ao Colo et Rua da Paz. Sa dernière apparition dans le théâtre de revue intervient en 1939, avec O Mar Também Tem Amantes.
Elle poursuit également sa carrière à l’étranger, notamment au Brésil, où elle effectue plusieurs tournées. Puis, en 1940, elle décide de quitter définitivement la scène ou les circonstances ont fait que cela arrive.
La phrase qui lui est attribuée résume parfaitement son état d’esprit:«Ce n’est pas moi qui ai quitté le théâtre, c’est le théâtre qui m’a abandonnée».
Corina Freire se consacre alors à l’enseignement du chant et à la composition. Et là encore, son influence va se prolonger bien au-delà de sa propre carrière.
La professeure de trois générations de chanteurs
Après avoir été vedette, Corina Freire devient pédagogue. Elle donne des cours de chant et transmet son expérience à plusieurs générations d’artistes. Parmi ses élèves figurent son petit-neveu António Calvário, qui deviendra l’une des grandes vedettes de la chanson légère portugaise, mais également Marco Paulo et Tonicha. Ainsi, l’influence de Corina Freire ne se limite pas aux années 1930. Elle se prolonge jusque dans la chanson portugaise des années 1960 et au-delà.
La chanteuse qui avait autrefois affronté les publics de Paris transmet désormais son savoir à ceux qui vont devenir les nouvelles voix populaires du Portugal.

Une pionnière oubliée
Corina Freire appartient à cette génération d’artistes portugais qui, avant la grande vague internationale d’Amália Rodrigues, avaient déjà commencé à faire connaître le Portugal sur les scènes européennes.
Elle fut à la fois chanteuse lyrique, chanteuse de musique légère, actrice, vedette de revue, entrepreneuse théâtrale, compositrice et professeur de chant.
Son parcours est d’autant plus remarquable qu’il traverse plusieurs univers: la musique savante, la revue, le cinéma parlant, les grands music-halls, les concours de beauté et d’élégance, les spectacles internationaux et l’enseignement.
À Paris, elle ne fut pas simplement une artiste portugaise de passage. Elle devint une vedette à part entière, au point que la presse française s’intéressa à son sourire, à sa coiffure, à ses costumes et à son élégance autant qu’à sa voix.
Et lorsqu’elle monta sur scène au Casino de Paris aux côtés de Maurice Chevalier, elle représentait certes le Portugal, mais elle avait déjà réussi quelque chose de plus difficile: être reconnue comme artiste par le public parisien lui-même.







