
À Rome, en 1805, Madame de Staël, la célèbre femme de lettres française rencontre le jeune diplomate portugais D. Pedro de Sousa Holstein, futur Duc de Palmela. De cette rencontre naîtra une relation passionnée, dont les lettres conservées jusqu’à nos jours révèlent les élans, les attentes et les silences.
Au printemps 1805. Madame de Staël parcourt l’Italie, voyageant entre les villes, les œuvres d’art et les milieux littéraires qui l’accueillent avec enthousiasme.
Célèbre dans toute l’Europe, la femme de lettres française est alors au sommet de sa renommée. Elle prépare notamment le roman qui deviendra Corinne ou l’Italie, tandis que son séjour italien nourrit son imagination et son œuvre. Sa correspondance de cette période témoigne de l’importance considérable de ce voyage dans sa création littéraire.
Mais Rome lui réserve aussi une rencontre plus intime. Elle y fait la connaissance de D. Pedro de Sousa Holstein, jeune diplomate portugais qui n’a pas encore vingt-cinq ans et qui deviendra, quelques décennies plus tard, le premier Duc de Palmela, l’une des grandes figures politiques et diplomatiques du Portugal. Entre eux, quelque chose se noue.
Une rencontre sous le ciel de Rome
Les témoignages conservés évoquent notamment une promenade nocturne parmi les ruines de Rome. Dans cette ville chargée de mémoire, le jeune diplomate portugais devient rapidement un personnage important dans la vie de Madame de Staël.
La relation ne ressemble pas à une simple aventure mondaine, les lettres échangées révèlent une véritable implication affective, particulièrement forte du côté de Madame de Staël.
L’une des lettres conservées laisse entrevoir l’intensité de ses sentiments. Madame de Staël y évoque la possibilité que ce qu’elle éprouve ne soit qu’une «illusion de l’imagination» ou, au contraire, un «instinct du cœur». Elle imagine également que Palmela pourrait l’aimer «quelque temps», tout en sachant que leur destin ne leur permettra peut-être pas de rester durablement ensemble.
Ces mots donnent une idée de la tonalité de cette correspondance: la passion y côtoie déjà la conscience de la séparation.

Une histoire d’amour, mais aussi une rencontre intellectuelle
Madame de Staël n’est pas seulement une femme amoureuse, elle est aussi l’une des grandes intellectuelles européennes de son temps. Son entourage de Coppet – ville à côté du lac Léman – réunit écrivains, philosophes, artistes et personnalités politiques. D. Pedro, jeune aristocrate engagé dans la diplomatie portugaise, découvre auprès d’elle un univers intellectuel cosmopolite.
Après Rome, il se rend en Suisse et séjourne auprès de Madame de Staël à Coppet. Il y entre dans le cercle qui gravite autour de la célèbre écrivaine.
Cette période semble avoir laissé une profonde impression au jeune Portugais. Des travaux consacrés à leur relation décrivent ces mois comme un moment particulièrement heureux de sa vie. La relation entre les deux personnages est donc à la fois sentimentale et culturelle et permet à D. Pedro de se rapprocher d’un monde intellectuel européen auquel il restera lié tout au long de sa carrière.
Les lettres, témoins d’une passion
Ce sont surtout les lettres qui permettent aujourd’hui de mesurer la profondeur de la relation entre Madame de Staël et le futur Duc de Palmela, D. Pedro de Sousa Holstein. Elles montrent une Madame de Staël attentive aux déplacements de Palmela, soucieuse de ses nouvelles et sensible à la perspective de son départ. Elles témoignent aussi d’une certaine différence de ton entre les deux correspondants: l’expression des sentiments paraît souvent plus directe et plus passionnée chez elle, tandis que D. Pedro semble davantage marqué par la retenue.
Mais il faut se garder de transformer la correspondance en roman rétrospectif, les lettres sont aussi des documents historiques, soumis aux conventions de leur époque et aux circonstances particulières dans lesquelles elles ont été écrites, d’autant que la correspondance connaît ensuite des périodes de silence.
Pour les mois qui suivent le printemps 1806, aucune lettre de D. Pedro à Madame de Staël n’a été retrouvée pendant une longue période, même si une lettre mentionnée par Madame Staël prouve qu’il continuait à lui écrire. Après septembre 1806, la correspondance devient également beaucoup plus rare, une nouvelle lettre de D. Pedro n’est attestée qu’en 1808.

Cláudia de Campos, la mémoire portugaise de cette histoire
À la fin du XIXe siècle, l’écrivaine portugaise Cláudia de Campos s’intéresse à cette histoire et aux documents conservés dans les archives de la famille du Duc de Palmela. Son ouvrage «A Baroneza de Staël e o Duque de Palmela», publié à Lisboa en 1901, constitue un travail pionnier sur cette relation, contribuant à faire connaître au public portugais une correspondance alors difficilement accessible.
Plusieurs décennies plus tard, les lettres font l’objet de nouvelles publications et de recherches en France.
En 1934-1936, Gabrielle Reval présente notamment une partie importante de cette correspondance à la Société d’études staëliennes et dans la revue Occident. En 1977, de nouvelles lettres inédites sont retrouvées et vendues aux enchères.
La correspondance continue ainsi à être reconstituée progressivement.
Une histoire franco-portugaise avant tout
L’intérêt de cette relation dépasse largement la curiosité sentimentale. Au début du XIXe siècle, l’Europe est bouleversée par les guerres napoléoniennes, les frontières politiques se déplacent, les diplomates circulent, les intellectuels voyagent et les idées se transmettent d’un pays à l’autre. Madame de Staël et D. Pedro de Sousa Holstein incarnent, chacun à leur manière, cette Europe en mouvement.
Elle est l’une des grandes voix intellectuelles françaises, bientôt célèbre pour «Corinne» et, plus tard, pour «De l’Allemagne». Lui deviendra diplomate, homme politique et finalement premier Duc de Palmela, jouant un rôle majeur dans l’histoire contemporaine du Portugal.
Leur rencontre crée ainsi un étonnant pont entre deux pays.

De Madame de Staël à Palmela
L’histoire retiendra finalement davantage les carrières publiques des deux personnages que leur relation personnelle. Madame de Staël deviendra l’une des figures intellectuelles les plus influentes de l’Europe libérale et romantique, le Duc de Palmela, de son côté, s’imposera comme l’un des principaux diplomates et hommes d’État portugais du XIXe siècle.
Derrière ces grandes figures historiques subsiste une histoire beaucoup plus intime, quelques lettres, quelques souvenirs et quelques silences permettent encore d’entrevoir le jeune D. Pedro et la femme de lettres passionnée qui se sont rencontrés à Rome en 1805. Une rencontre brève dans le temps, mais suffisamment forte pour laisser une trace dans leurs correspondances et dans la mémoire littéraire franco-portugaise.
Plus de deux siècles plus tard, ces lettres racontent encore une Europe où l’amour, la littérature et la diplomatie pouvaient se rencontrer dans les salons de Coppet, sur les routes d’Italie ou au cœur des ruines de Rome, elles donnent un visage profondément humain à deux personnages que l’Histoire a surtout retenus pour leurs œuvres et leurs responsabilités publiques.






