De Rio à l’Iowa, de Mértola à Roubaix: Mónica Correia, une architecte à la croisée du design et du textile

Architecte brésilienne d’origine portugaise et française, enseignante et chercheuse à l’Université de l’Iowa, Mónica Correia développe depuis plusieurs années un travail à la croisée du design, des techniques artisanales et des nouvelles technologies. Son parcours l’a conduite de Rio de Janeiro aux États-Unis, puis à Mértola, au Portugal, où elle s’est formée à une technique traditionnelle de tissage. Aujourd’hui chercheuse à Roubaix dans le cadre d’un programme Fulbright, elle cherche à faire dialoguer savoir-faire anciens et technologies contemporaines.

Née à Rio de Janeiro, Monica a très tôt été attirée par le dessin, la création et les formes en trois dimensions. C’est naturellement qu’elle s’est orientée vers l’architecture.

«J’ai toujours aimé dessiner et créer des choses tridimensionnelles», explique-t-elle. Sa famille l’a également encouragée dans cette direction. À l’école, elle s’intéressait déjà à différentes disciplines artistiques, avant de découvrir progressivement l’architecture et de s’y passionner.

Elle termine ses études d’architecture à Rio de Janeiro au début des années 1990 et commence sa carrière au Brésil, principalement dans le domaine de l’architecture intérieure. Mónica Correia travaille notamment dans un cabinet spécialisé dans la conception de centres commerciaux, avec des projets dans plusieurs villes brésiliennes, Rio de Janeiro, São Paulo, Belo Horizonte, Brasília ou encore Ribeirão Preto, mais aussi au Portugal, avec la réalisation du Cascais Shopping.

Après plusieurs années dans ce domaine, Mónica Correia s’associe à deux autres architectes pour créer une entreprise travaillant sur des projets de restaurants et de commerces. Elle commence également à enseigner.

Le départ vers les États-Unis

Un tournant majeur intervient lorsque son mari, médecin, reçoit une invitation pour effectuer des recherches cardiovasculaires à l’Université de l’Iowa. Mónica Correia décide de l’accompagner. Son arrivée aux États-Unis représente un véritable changement, notamment dans sa manière de travailler: «je suis de la génération d’architectes qui travaillaient avec les outils traditionnels, avec la planche à dessin, les plans, l’encre de Chine…»

À l’Université de l’Iowa, Mónica Correia découvre cependant un environnement où les outils numériques de conception occupent une place croissante. Le couple reste trois ans dans l’Iowa, l’épouse entreprend un Master of Fine Arts.

Après son retour au Brésil, alors qu’elle effectue les démarches nécessaires pour faire reconnaître sa formation américaine, une proposition inattendue vient modifier ses projets. Son ancien professeur et mentor, qui s’apprête à quitter son poste, lui propose de revenir à l’Université de l’Iowa pour lui succéder.

Mónica Correia accepte et retourne finalement aux États-Unis à la fin de l’année 2002. Depuis janvier 2003, elle enseigne à l’Université de l’Iowa: «J’ai été séduite par certains aspects de la manière de vivre américaine, notamment par cette valorisation du travail, de la volonté de faire et de réussir à réaliser des choses», raconte-t-elle.

Une relation profonde avec le Portugal

Si Mónica Correia est brésilienne et vit depuis plus de vingt ans aux États-Unis, son rapport au Portugal est particulièrement fort, ses racines familiales sont profondément liées au pays. Sa grand-mère maternelle était portugaise et son grand-père était lui-même fils de Portugais. Du côté de sa mère, il existe également des ascendances portugaises et françaises.

Elle a grandi avec sa mère et sa grand-mère portugaise, dans un environnement où la culture portugaise occupait une place importante: «J’ai grandi dans une maison que je peux dire très portugaise» nous dit Mónica Correia.

La cuisine, l’artisanat, les traditions familiales et les savoir-faire manuels ont ainsi accompagné son enfance. Cette influence est restée très présente dans sa vie adulte: «j’ai toujours eu une relation très forte, très affectueuse avec le Portugal. Très, très forte».

Ses racines portugaises remontent notamment aux familles qui ont émigré au Brésil au début du XXe siècle. Aujourd’hui encore, Mónica Correia possède des membres de sa famille au Portugal.

Mértola, à la rencontre d’un savoir-faire ancestral

Cette relation avec le Portugal a pris une nouvelle dimension lorsqu’elle s’est intéressée aux techniques traditionnelles du textile.

Dans le cadre de ses recherches à l’Université de l’Iowa, Mónica Correia commence à s’intéresser davantage à la fabrication des tissus, curieuse de découvrir concrètement comment un textile est produit. Elle entreprend des recherches et découvre Mértola, dans l’Alentejo. Mónica Correia y trouve un univers qui correspond parfaitement à ses préoccupations: un musée consacré au textile où le savoir-faire n’est pas seulement exposé, mais véritablement pratiqué. «C’est un musée vivant», explique-t-elle. «Ce n’est pas un musée où les outils sont simplement exposés. Les femmes qui y travaillent continuent à produire, à transmettre et à travailler avec les personnes qui viennent apprendre». Voir ICI.

Mónica Correia séjourne un mois à Mértola afin d’apprendre une technique traditionnelle de tissage réalisée en plusieurs couches. Elle évoque notamment le rôle de Hélène Rosa, qui participe à la préservation de ce savoir-faire.

L’expérience la marque profondément, de retour aux États-Unis, elle continue à utiliser cette technique dans son travail artistique. Deux de ses pièces ont récemment été présentées dans une exposition à Cedar Rapids, dans l’Iowa (voir ICI): «Guadiana», inspirée du fleuve qui traverse Mértola, et «Bougainville», inspirée des fleurs de bougainvillier qu’elle voyait quotidiennement durant son séjour. Une troisième œuvre, également inspirée de son expérience à Mértola, est en préparation: «ce sont trois pièces inspirées du mois que j’ai passé à Mértola», explique-t-elle.

Préserver le savoir-faire dans un monde contemporain

Pour Mónica Correia, la sauvegarde des techniques artisanales portugaises dépasse largement la question de la tradition, elle est directement liée aux enjeux contemporains du design et du développement durable.

Elle estime que la valeur d’un objet ne réside pas uniquement dans son apparence ou dans son prix, mais aussi dans le temps, le savoir-faire et le travail humain qui ont permis de le fabriquer. «On parle beaucoup de durabilité, mais on ne comprend pas toujours que notre culture fait partie de cette durabilité», estime-t-elle.

Mónica Correia observe avec intérêt les initiatives portugaises visant à valoriser les savoir-faire traditionnels et leur intégration dans le design contemporain. Pour elle, il est essentiel que les nouvelles générations comprennent cette richesse culturelle et puissent l’identifier comme un élément de leur patrimoine.

Le Brésil comme école de l’adaptation

Son identité brésilienne influence également profondément son travail. Lorsqu’on lui demande ce que le Brésil apporte à son enseignement et à sa pratique artistique, Mónica Correia évoque notamment la capacité à faire face aux situations inattendues. «Au Brésil, nous apprenons à gérer des situations inattendues», explique-t-elle.

Cette capacité à observer un problème, à s’adapter et à chercher une solution est devenue une composante essentielle de sa manière d’enseigner le design, en cela, aussi, l’éducation familiale et avec la culture portugaise transmise par sa famille a joué son rôle: «Il faut parfois observer le problème avant même qu’il arrive».

Former des designers capables de changer d’échelle

À l’Université de l’Iowa, Mónica Correia dirige le programme 3D, dont elle a contribué à construire le curriculum, l’objectif est de préparer les étudiants à un monde professionnel dans lequel les frontières entre les différentes disciplines du design sont de plus en plus poreuses.

Les étudiants travaillent ainsi sur différentes échelles: ils peuvent concevoir une lampe, une chaise ou un intérieur. Ils expérimentent également différentes techniques, aussi bien traditionnelles que numériques: «ce n’est pas un programme qui se concentre sur une seule discipline. Les étudiants ne font pas seulement des produits, seulement des pièces ou seulement des intérieurs : ils font les trois». Pour Mónica Correia, cette polyvalence constitue une préparation importante à la réalité professionnelle: «L’université ne va pas vous donner tout ce qu’il faut pour entrer sur le marché du travail. Le marché du travail n’est pas l’école, et l’école n’est pas le marché du travail».

Mónica Correia insiste sur l’importance de l’expérience pratique, de la collaboration et de la confrontation à des situations réelles.

Faire dialoguer le manuel et le numérique

Au cœur de sa pédagogie se trouve une idée simple: les nouvelles technologies ne doivent pas faire disparaître les savoir-faire manuels, les deux approches sont complémentaires.

Le numérique permet de tester rapidement des formes, des couleurs et des variantes, mais la fabrication manuelle oblige le designer à comprendre concrètement les matériaux et les contraintes de production. «Il est important de savoir construire», insiste-t-elle.

Cette philosophie accompagne également les étudiants lors de leurs participations à des événements internationaux. Le programme 3D de l’Université de l’Iowa a notamment présenté des travaux à Londres, Milan, New York et Chicago.

Ces événements permettent aux étudiants de rencontrer des professionnels et parfois même de trouver des opportunités professionnelles. Mónica Correia évoque également la participation de ses étudiants à des salons internationaux, notamment le Salone Satellite de Milan.

Roubaix, nouvelle étape d’un parcours international

C’est dans cette logique que Mónica Correia se trouve aujourd’hui à Roubaix, bénéficiant d’une bourse Fulbright Scholar qui lui permet de consacrer plusieurs mois à des recherches dans le domaine du tissage. Son séjour doit se poursuivre jusqu’au 30 janvier.

Le choix de Mónica Correia de Roubaix n’est pas anodin. La ville possède une longue histoire industrielle et textile et accueille aujourd’hui encore des institutions et des recherches de haut niveau dans ce domaine, Mónica Correia s’intéresse notamment aux travaux menés à l’ENSAIT, qu’elle considère comme un lieu particulièrement important pour l’ingénierie textile en France. À l’ENSAIT, elle oriente des travaux en collaboration avec le professeur François Boussu et l’équipe GEMTEX, dont l’expertise couvre de nombreux domaines du textile, notamment l’ingénierie des structures textiles multicouches.

Sa présence à Roubaix répond aussi à un objectif précis: comprendre les techniques de fabrication textile en plusieurs couches afin de les mettre en relation avec ce qu’elle a appris à Mértola. Elle souhaite ainsi créer un pont entre différents savoir-faire et différents territoires: «Je veux rassembler cette technique des couches avec ce que j’ai appris à Mértola».

L’expérience roubaisienne doit ensuite être transférée aux États-Unis, un nouvel équipement destiné à son programme est d’ailleurs en cours de préparation afin de permettre aux étudiants de poursuivre cette exploration textile à l’Université de l’Iowa.

Construire des ponts entre la France, le Portugal et les États-Unis

Au-delà de sa propre recherche, Mónica Correia souhaite développer des échanges entre institutions et espère notamment pouvoir créer des collaborations entre l’Université de l’Iowa, les institutions françaises et, à terme, des partenaires portugais. «Je vais faire tout ce qui est en mon pouvoir pour que cela se passe», affirme-t-elle.

Son parcours semble ainsi dessiner une véritable géographie du savoir-faire: le Brésil comme héritage culturel et école de l’adaptation, le Portugal comme terre de mémoire et d’artisanat, la France comme espace de recherche textile, et les États-Unis comme laboratoire pédagogique et technologique.

L’intelligence artificielle ne remplacera pas le geste humain

Dans un secteur confronté à l’arrivée rapide de l’intelligence artificielle, Mónica Correia défend plus que jamais la nécessité de préserver l’apprentissage des techniques traditionnelles, en considérant que les nouveaux outils doivent être utilisés, mais qu’ils ne peuvent pas se substituer à l’expérience concrète. «On ne peut pas abandonner les outils traditionnels. Au contraire, nous devons les ramener», dit-elle au LusoJornal.

Mónica Correia estime que les jeunes doivent apprendre à comprendre les matériaux, à fabriquer, à expérimenter et à développer leur propre capacité de réflexion, l’intelligence artificielle peut devenir qu’un outil supplémentaire, mais elle ne doit pas conduire à abandonner l’apprentissage manuel et la compréhension du monde réel: «Si on laisse l’intelligence artificielle faire tout, je ne pense pas qu’on aille dans un chemin très positif, parce qu’on ne saura plus si les choses sont réelles ou non».

Dans cette perspective, apprendre à fabriquer devient aussi une manière d’apprendre à penser.

Un design sans frontières

Le parcours de Mónica Correia illustre finalement une conception du design qui dépasse les frontières entre architecture, mobilier, textile, artisanat et technologie.

Le travail sur le textile peut conduire à la création d’objets pour la maison, de mobilier, de vêtements, de chaussures ou d’autres produits. La connaissance des matériaux devient alors une compétence transversale.

Pour Mónica Correia, le design consiste précisément à comprendre les formes, les matériaux, les usages et les possibilités de transformation.

Son séjour à Roubaix constitue une nouvelle étape dans cette recherche. Elle y poursuit un travail commencé au Portugal, nourri par son héritage brésilien et portugais, et destiné à être transmis à une nouvelle génération d’étudiants aux États-Unis.

Entre héritage et innovation

De Rio de Janeiro à l’Université de l’Iowa, de Mértola à Roubaix, le parcours de Mónica Correia est celui d’une créatrice qui refuse de choisir entre tradition et innovation. Son travail cherche au contraire à les faire dialoguer. Le geste artisanal peut rencontrer le numérique, le patrimoine portugais peut nourrir le design contemporain et les techniques textiles anciennes peuvent trouver de nouvelles applications dans les écoles et les studios de design.

À travers son enseignement comme à travers ses recherches, Mónica Correia défend ainsi une idée du design fondée sur la curiosité, l’expérimentation et la transmission, et peut-être est-ce là le fil conducteur de son parcours: apprendre à faire pour mieux comprendre, comprendre pour pouvoir créer, et créer sans perdre le lien avec ceux qui ont appris avant nous.

@monica_correia_design

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