Pendant plus de cinquante ans, Nuno de Silva a fait de la musique son métier, mais aussi un véritable trait d’union entre le Portugal et la France. Né à Ribeirão (Vila Nova de Famalicão), il arrive en France à l’âge de 13 ans, après un parcours migratoire particulièrement difficile. Chanteur, musicien, compositeur et producteur, il a animé pendant des décennies des bals portugais et des scènes françaises, au sein de plusieurs orchestres avant de se lancer dans une carrière solo.
Portugais, français, italien, espagnol… Nuno da Silva aime les langues et les univers musicaux différents. Mais derrière les chansons, il y a surtout la saudade, la terre natale, la mer, la famille et les souvenirs d’une génération de Portugais arrivée en France dans les années 1960 et 1970.
Aujourd’hui installé en Vendée, loin du Nord où il a construit l’essentiel de sa carrière, il continue à écrire et n’exclut pas de reprendre le chemin des studios ou de la scène. Il rêve notamment de consacrer un album au fado, cette musique qui, dit-il, «fait partie de ses racines».
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Nuno de Silva, vous chantez depuis plusieurs décennies. Comment est née votre passion pour la musique et particulièrement pour la chanson portugaise?
C’est une longue histoire. Dans ma famille, ils étaient tous tailleurs et musiciens. Mon grand-père était musicien et tailleur, mon père également, et mes trois oncles étaient eux aussi tailleurs et musiciens, je pense donc avoir hérité de cette vocation de mon grand-père, de mes parents et de mes oncles. Déjà, lorsque j’étais au séminaire, à Porto, vers 11 ou 12 ans, j’ai commencé à chanter comme soliste dans la chorale. Ensuite, pendant les vacances, je chantais dans les bistrots portugais de mon village. J’ai toujours chanté. C’est comme cela que tout a commencé.
Vous êtes originaire de quelle région du Portugal?
Je suis du Minho. Je suis né à Ribeirão, dans la commune de Vila Nova de Famalicão. C’est une région située entre Porto, Póvoa de Varzim, Vila do Conde, Braga et Barcelos.
Vous avez commencé votre carrière dans les années 1970, à une époque où les orchestres portugais en France étaient encore peu nombreux. Comment avez-vous vécu cette période?
Je suis peut-être un précurseur, si l’on veut, mais je n’ai jamais pensé à cela de cette manière. J’ai surtout eu la chance de rencontrer de bonnes personnes. À 16 ans, je travaillais à l’usine, j’y suis resté jusqu’à mes 20 ans. Pendant cette période, j’ai rencontré un musicien qui s’appelait Roberto. Il m’a entendu chanter et m’a dit: «Tu chantes bien, tu devrais venir avec nous dans l’orchestre». Roberto collaborait avec le chanteur Christian Adams, qui avait notamment enregistré la chanson «Si tu savais combien je t’aime». J’étais très jeune, mais évidemment, cela m’intéressait énormément. J’ai commencé à les accompagner. Christian Adams m’aimait beaucoup, je voyageais avec lui dans toute la France et je m’occupais même de son fan-club. J’envoyais des cartes postales à RTL et à d’autres radios pour essayer de le faire monter dans les classements. Puis un jour, le chanteur du groupe qui l’accompagnait est tombé malade. Comme je connaissais toutes les chansons par cœur, on m’a mis sur scène. C’était en 1974. En 1975, j’ai créé mon premier groupe, Arena. Il y avait des musiciens italiens, français, j’étais le seul chanteur portugais.
Vous avez ensuite joué dans d’autres orchestres, notamment avec Guy Deny et Casino Royale?
Oui. Avec Arena, nous avons joué pendant environ un an. Le groupe marchait plutôt bien et le succès est arrivé assez rapidement, mais certains musiciens ont finalement arrêté pour des raisons familiales, ils ne voulaient plus voyager dans toute la France comme nous le faisions. J’ai donc arrêté moi aussi pendant environ six mois. Puis Guy Deny, qui était un très grand accordéoniste et qui est même devenu Champion du monde d’accordéon, m’a téléphoné. Il m’avait entendu chanter à l’époque et voulait créer un groupe pour jouer en Allemagne, en Italie, en France, en Belgique et au Luxembourg. Nous faisions notamment des soirées dans des Rotary Clubs. Je chantais Luis Mariano, Mike Brant… Il y avait également un autre chanteur qui faisait du rock’n’roll et Guy Deny nous accompagnait. C’étaient de très grands musiciens du Nord de la France. Daniel Westman, à la guitare, était notamment un musicien exceptionnel. Ensuite, j’ai créé Casino Royale. Là encore, c’est une belle histoire. Le chanteur principal du groupe Crazy Horse est tombé malade alors qu’ils avaient des contrats, je les ai donc dépannés. Au bout d’un an, ils m’ont proposé de rester avec eux, nous avons alors créé Casino Royale. Le groupe a continué pendant environ six ans.
Quels souvenirs gardez-vous de ces bals populaires, à la fois français et portugais?
Ce sont de très grands souvenirs parce, cela m’a appris mon futur métier. Lorsque je faisais les bals, j’assurais aussi les premières parties de grands chanteurs français et portugais. J’ai notamment partagé des affiches avec des artistes portugais très connus, comme Dino Meira, Tony de Matos ou Maria Albertina. En France, j’ai également rencontré beaucoup de grands artistes. J’ai connu Indochine à ses débuts, lorsque nous faisions des bals ensemble, ainsi que Santiana. C’était une époque extraordinaire.

Après une dizaine d’années d’orchestre, vous vous lancez finalement dans une carrière solo?
Exactement. J’ai fait environ dix ans de bals, avec Aréna, Guy Deny et Casino Royale et à la fin de 1981, j’ai rencontré mon futur producteur, Michel Kazmierczak. Il était batteur du groupe Chocolat’s et voulait devenir producteur de chanteurs. Il a produit mon premier disque. Nous sommes allés à Paris, on était en février, nous sommes entrés en studio pour enregistrer. C’est comme cela que ma carrière solo a véritablement commencé.
Vous utilisez l’expression «artisan de la chanson» pour vous définir. Que signifie cette expression pour vous?
Pour moi, cela signifie que je suis le créateur de mes chansons. Je les compose, j’écris les textes et je choisis les musiciens qui m’accompagnent, je choisis également les studios, je fais tout moi-même, de A à Z. À partir de 1995, j’ai vraiment pris mon envol. Je distribuais mes disques, je m’occupais de l’édition, de la promotion auprès des radios… Je faisais tout. C’est cela, être un artisan: comme quelqu’un qui construit une maison ou fabrique quelque chose de ses propres mains, je construis mes chansons du début jusqu’à la fin.
Vous avez chanté en portugais, mais aussi en français, en italien et en espagnol. Pourquoi était-il important pour vous de chanter dans plusieurs langues?
J’adore chanter dans toutes ces langues. Je pense que l’Europe est très riche grâce à ses langues. Le français est une langue très poétique. Certaines chansons passent merveilleusement bien en français. Le portugais, lui, possède cette dimension populaire, notamment dans les chansons traditionnelles. L’italien, c’est le bel canto. J’ai toujours voulu avoir un répertoire qui puisse aller du populaire au romantique.
Votre répertoire est profondément lié au Portugal et à la saudade. Que cherchez-vous à transmettre?
À l’époque, dans les années 1970, l’immigration portugaise était très importante. Nous étions très nombreux à être arrivés en France. Moi, j’ai ressenti la saudade, et des chansons comme «Terra Natal» ou «As ruas de Lisboa» parlent de mon pays. J’ai écrit beaucoup de chansons comme cela. C’est la saudade qui m’a fait les écrire, je ne peux pas vraiment l’expliquer autrement. C’est quelque chose d’indéfinissable.
La terre et la mer occupent également une place importante dans votre univers artistique. Est-ce une manière de parler de l’identité portugaise?
Oui. Pour moi, le Portugal, c’est d’abord la terre et la mer et ensuite, c’est le peuple portugais. Je définis le Portugal avec ces trois éléments: la terre, la mer et le peuple. Pour «Terra Natal», j’avais même imaginé quelque chose de particulier. Comme mon père était couturier, je lui avais demandé de fabriquer de petits sachets rouges, verts et jaunes. J’y avais mis de la terre provenant de son jardin. J’envoyais ces petits sachets dans différents endroits du monde avec un message: «Terra, saudade, terra natal». C’était une manière d’envoyer un petit morceau de notre terre portugaise.
Après avoir vécu de nombreuses années dans le Nord, vous êtes aujourd’hui installé en Vendée. Pourquoi ce choix?
Comme beaucoup de Portugais de ma génération, je suis arrivé dans le Nord parce qu’il y avait beaucoup de Portugais et beaucoup de travail, mais j’avais besoin de la mer et de tranquillité. Les grandes villes, comme Roubaix, me semblaient moins adaptées pour élever mes enfants. Aujourd’hui, je vis dans un petit village de 400 habitants, j’ai ma maison, mon jardin, mes arbres, mes fleurs et mes petits-enfants. Je m’occupe de tout cela et je profite de ma famille. Mes enfants me disent d’ailleurs: «Papa, tu as bien fait de venir ici».
Vous continuez à vous produire sur scène?
J’ai arrêté pendant un certain temps, notamment à cause de problèmes de santé, mais j’ai envie de reprendre un peu. Je ne vais évidemment pas faire des milliers de kilomètres, mais pourquoi pas quelques spectacles. J’ai surtout continué à écrire, j’ai beaucoup de chansons dans mes tiroirs, certaines parlent de ce qui se passe aujourd’hui et ne verront peut-être jamais le jour. J’ai parfois une vision un peu critique de la société actuelle. J’ai connu une belle jeunesse, des gens merveilleux, que ce soit à Lisboa, à Paris ou dans le Nord. Je pense à cette époque et à ce que vivent les jeunes aujourd’hui, alors j’écris ce qui me passe par la tête.
Après plus de cinquante ans de carrière, sentez-vous une évolution du public portugais?
Je pense que le public n’a pas beaucoup changé. Les gens veulent avant tout oublier les problèmes qu’ils ont pendant la semaine. Ils travaillent, ils sont stressés, puis le week-end ils vont dans une association portugaise, ils écoutent de la musique, ils chantent, ils rencontrent leurs amis, les associations portugaises existent toujours et c’est magnifique. Quand je vois des petits enfants danser et connaître les chansons et les traditions du Portugal, cela me rend heureux, cela signifie que les familles continuent à transmettre ce qu’elles ont dans le cœur.
Ces dernières années, vous vous êtes davantage tourné vers le fado. Que représente cette musique pour vous?
Le fado, ce sont mes racines. J’ai été élevé avec le fado. Mon père était un grand amateur de fado. Il était tailleur et se levait à trois heures et demie ou quatre heures du matin pour travailler, moi, je dormais dans la chambre à côté et je l’entendais chanter. Le fado fait donc partie de moi. J’ai écrit plusieurs fados qui sont encore dans mes tiroirs. J’ai même fait une promesse: sortir un jour un disque de fado. Pourquoi pas? Le fado, c’est la saudade, l’exil, la mémoire, l’amour du Portugal… Tout à la fois. C’est aussi le Portugais, le soleil, la famille, l’amour. Le fado raconte toujours une histoire, qui peut être joyeuse, mais elle est souvent nostalgique, la saudade qui revient toujours.
Vous êtes arrivé en France en 1970, à l’âge de 13 ans. Que retenez-vous de cette arrivée?
Mon père est arrivé en France en 1967. Moi, je suis arrivé en 1970, après avoir quitté le séminaire. Je suis arrivé à Paris où mon père est venu me chercher à la gare. Il s’était même trompé de train et était parti vers l’Est! Finalement, nous sommes repartis vers Roubaix. Nous étions 17 personnes à arriver ensemble, avec mes tantes et plusieurs enfants, mais nous n’étions pas venus légalement, nous étions des clandestins et avons eu l’aide d’un passeur.
C’est une partie particulièrement difficile de votre histoire migratoire…
Oui. Nous étions 17, avec beaucoup de petits enfants. Pendant le voyage, le passeur a eu des problèmes en Espagne, la police espagnole l’a arrêté. Malgré tout, un policier nous a aidé en indiquant: «La France est là. Traversez la rivière, traversez le pont et vous êtes en France. Débrouillez-vous». Arrivés en France nous sommes alors restés quatre jours à la gare, sans manger, sans boire, sans rien. Comme je commençais à parler français, j’ai envoyé un télégramme à mon père pour demander qu’il nous envoie de l’argent. Quatre jours plus tard, l’argent est arrivé, nous avons acheté des billets et nous avons finalement continué notre voyage vers le Nord de la France. C’est une histoire qui m’a profondément marqué.

Quel souvenir gardez-vous aujourd’hui de cette période de votre vie?
Beaucoup de mes oncles sont malheureusement partis, parce que le temps a passé, mais je suis resté toujours très proche de mes cousins. J’ai 70 ans aujourd’hui et je me souviens qu’au moment de notre voyage clandestin, avec mon frère, nous avons porté certains des plus petits enfants pour traverser les rivières en Espagne, cela me marque encore lorsque je vois ce qui se passe aujourd’hui, heureusement, nos enfants ont eu davantage que nous. Nous donnons à nos enfants ce que nous n’avons pas eu. C’est un peu mon drapeau à moi.
Vous suivez également l’actualité musicale portugaise. Quel regard portez-vous sur la nouvelle génération de chanteurs de fado?
Je trouve qu’en matière de fado, nous sommes actuellement à un très haut niveau. Il y a des artistes magnifiques, notamment Mariza, Ana Moura et beaucoup d’autres. Ce sont des voix extraordinaires, quand je parle de certaines de ces chanteuses, j’ai encore des frissons. Le fado a énormément progressé. Personnellement, j’écoute du fado tous les jours. Ma femme l’écoute avec moi et même mes amis français, lorsqu’ils viennent chez moi, découvrent cette musique. Pour moi, le fado, la guitare portugaise et toute cette tradition musicale sont un véritable passeport pour le Portugal.
Vous êtes également marié à une Française. Votre histoire était assez originale pour l’époque…
Oui. J’ai rencontré ma femme en 1976. Cela fera bientôt cinquante ans que nous nous connaissons et nous sommes mariés depuis 44 ans, nous avons trois enfants et aujourd’hui sept petits-enfants. Je dis souvent que j’ai fait l’Europe avant l’Europe! J’ai connu ma femme alors que le Portugal n’était pas encore membre de l’Union européenne. À l’époque, ce n’était pas toujours facile. Un Portugais devait souvent se marier avec une Portugaise et une Française avec un Français. Il a fallu que les deux familles acceptent notre union. Ma femme a fait beaucoup d’efforts, elle a appris le portugais et aujourd’hui elle le parle très bien. Elle va au marché, connaît tout le monde et parle portugais avec les gens. Cela a beaucoup facilité les choses.
Parmi toutes vos rencontres, y en a-t-il une qui vous a particulièrement marqué?
Oui, sans hésitation: un dîner avec Amália Rodrigues. C’était dans le Nord de la France, dans un restaurant portugais. Je la connaissais déjà un peu par l’intermédiaire de Jorge Fernando et nous avons passé quelques jours ensemble. Amália est venue faire un spectacle à Tourcoing, on était en juin 1982 et j’ai eu la chance de manger avec elle. Amalia Rodrigues avait commandé de la morue et elle m’a expliqué qu’elle mangeait presque toujours de la morue lorsqu’elle voyageait, parce que c’était quelque chose que les restaurants pouvaient facilement préparer. C’est un souvenir extraordinaire.
Y a-t-il une chanson qui représente un peu plus que les autres dans votre parcours?
Parmi mes chansons, je dirais «As ruas de Lisboa». C’est une chanson qui est vraiment sortie de mes tripes. Je la chante encore lorsque je monte sur scène. Parmi les chansons des autres, il y a évidemment «Fado Português», de Amália Rodrigues, le texte est magnifique. Ce qui est assez étonnant, c’est que certains des grands fados d’Amália ont été écrits par des Français, notamment Alain Oulman. Avec ses parents, il a quitté la France au moment de la II Guerre mondiale et s’est installé au Portugal. Il a joué du piano dans des cabarets et a composé de magnifiques mélodies pour Amália.
Lorsque vous regardez votre carrière, avec le recul, quel bilan faites-vous?
C’est difficile. Il a fallu battre. Lorsque vous êtes sur scène, le public vous aime, mais derrière, il y a tout un autre monde. Il y a les producteurs, les maisons de disques, les promoteurs… Il y a aussi des choses que le public ne voit pas, ce n’est pas toujours rose. Quand j’étais chez Barclay, par exemple, j’ai vu de jeunes artistes arriver avec leurs chansons. Certaines arrivaient avec leurs cassettes et n’étaient même pas réellement écoutées, les cassettes finissaient directement à la poubelle. On a peut-être ainsi perdu de très belles chansons et de grands artistes. Ce ne sont pas toujours les meilleures chansons et les meilleurs chanteurs qui réussissent. Il faut tomber sur la bonne personne, au bon moment.
Vous gardez toujours des liens très forts avec le Portugal?
Bien sûr, je continue régulièrement à passer sur des radios portugaises, notamment dans la région de Famalicão. Cela me touche énormément de savoir que des gens ne m’ont pas oublié, et parfois, cela me donne même envie de refaire un disque!
Que représente aujourd’hui le Portugal pour vous?
Le Portugal, c’est ma vie. C’est aussi la vie de mes enfants, nous y avons une maison familiale, nous y retournons pour les vacances, pour voir la famille et les amis. Moi, j’y vais dès que je peux. Je prends ma voiture ou l’avion depuis La Rochelle et je passe une semaine ou deux avec mes amis. Le Portugal, ce sont mes racines, je n’oublierai jamais mon Portugal.
Avez-vous un rêve que vous aimeriez accomplir?
Cela va être difficile, mais j’aurais aimé un jour monter sur scène avec mes enfants pour chanter, même s’ils ne sont pas dans cette voie artistique.
Un dernier mot pour terminer?
Je voudrais remercier LusoJornal de me donner encore une fois l’opportunité de parler de mon parcours. Le journal a déjà publié des articles sur moi à plusieurs reprises et cela me fait plaisir. Je souhaite également le meilleur à toute l’équipe du journal et à son Directeur, Carlos Pereira. Je suis LusoJornal sur facebook et je lis régulièrement des articles. Je souhaite surtout la santé et le bonheur à toutes les familles portugaises. Merci beaucoup pour cet échange.







