Qu’apprend l’histoire des anciens combattants portugais restés en France après la I Guerre mondiale?

Ou l’héritage de la participation portugaise à la Grande Guerre: le cas de La Gorgue, petite commune du Nord de la France où s’est mis en place l’hommage aux soldats portugais dès 1919.

Ils s’appelaient José, João, António, Manoel, Guilherme, Humberto, Carlos. Ils faisaient partie du Corps expéditionnaire portugais (CEP) en France, lors de la I Guerre mondiale. Pendant celle-ci, ils étaient chauffeur, soldat d’infanterie, soldat infirmier, sapeur-mineur. Après-guerre, ils occupaient les métiers de cordonnier, cabaretier, menuisier, mécanicien automobile, boulanger, épicier, tourneur dans l’industrie textile.

Ces soldats portugais sont restés vivre à La Gorgue après la Grande guerre. Dès 1919, certains ont œuvré à la Mémoire portugaise, en travaillant pour la Commission portugaise des sépultures de guerre (CPSG) au déplacement des corps des morts portugais vers un cimetière militaire britannique puis définitif portugais (lire ICI). Leur mission était difficile mais nécessaire pour permettre le Souvenir.

La Commission avait ses quartiers à La Gorgue, probablement dans une belle demeure qu’occupait le Quartier général portugais. Cela leur a permis de rencontrer leurs futures épouses françaises.

Ces histoires humaines de la Grande Guerre rappellent qu’elle bouleverse les destins pour le pire et parfois le meilleur.

Après-guerre, ces soldats portugais ont fait le choix de s’installer en France pour légitimer les enfants nés avant le mariage et fonder une famille, mais aussi pour des raisons économiques et une vie meilleure qu’au Portugal. Les régions dévastées du Nord de la France ayant besoin de travailleurs pour la reconstruction, cette main d’œuvre s’est naturellement ajoutée à celle des travailleurs civils portugais présents en France dès 1916.

Une brochure a alors été éditée pour indiquer aux étrangers, venus nombreux en France durant et après les années de guerre, les conditions simplifiées par la loi pour acquérir la nationalité française.

Quelques soldats ont donc fait le choix de l’intégration et restèrent à La Gorgue.

Ils y créèrent la section locale des anciens combattants portugais. Ils fondèrent une Communauté portugaise qui a engendré de nombreux mariages, de nombreuses naissances, des légitimations d’enfants nés hors mariage, des unions libres. Les Portugais s’entraidèrent, étaient témoins lors des mariages, les plus lettrés aidaient à répondre aux nécessités administratives, nécessaires à leur intégration en France.

Des anciens combattants portugais épousèrent des cousines, d’autres des sœurs. Le mariage n’était pas possible pour tous, certains enfants d’union libre luso-française regretteront plus tard de ne pas porter le nom portugais de leur père.

Ces Portugais qui ont marqué leur volonté de vivre en France ont demandé la nationalité française, selon la loi du 10 août 1927 (lire ICI).

La naturalisation a souvent induit la francisation des noms de famille et prénoms portugais. L’étranger naturalisé jouissait alors de tous les droits civils et politiques attachés à la qualité de citoyen français. S’il avait accompli les obligations militaires dans l’Armée française, il pouvait de plus être investi de fonctions ou mandats électifs.

A noter que les épouses, qui avaient perdu leur nationalité française lors du mariage avec un sujet portugais, étaient à nouveau intégrées dans la qualité de Françaises, par cette loi de 1927 (lire ICI).

Il est utile de revenir sur les éléments qui font de La Gorgue, une commune qui mérite, au même titre que ses grandes sœurs – Lille et Arras – les honneurs portugais.

Les Portugais à La Gorgue pendant la Grande Guerre

La commune de La Gorgue se trouvait à quelques kilomètres des tranchées de Fauquissart et Laventie, et disposait de structures de soins, dites ambulances. Les Officiers avaient leurs quartiers généraux dans les (belles) demeures délaissées par leurs habitants, ou les deux populations cohabitaient.

La Gorgue est une commune du département du Nord enclavée dans le Pas-de-Calais, lieu principal des cantonnements portugais. Elle a souffert de bombardements de part la proximité du front. Les soldats portugais ont connu ces ruines et dévastations.

Le Cimetière communal de La Gorgue a accueilli les premiers morts portugais

Pendant la I Guerre mondiale, avant la Bataille de La Lys d’avril 1918, des soldats portugais ont été enterrés dans des cimetières communaux français ou militaires britanniques, proches du front des Flandres (lire ICI). Le cimetière communal de La Gorgue avait des parcelles séparées réservées aux sépultures militaires anglaises et portugaises.

La présence de poste de secours à Laventie, commune voisine du Pas-de-Calais, d’ambulance à La Gorgue et la proximité du front, permet d’expliquer la présence de ces tombes. Les bulletins militaires des Archives historiques militaires (AHM) consignent l’enterrement des morts au cimetière communal de cette façon: «sepultado no cemitério de La Gorgue».

Parfois plusieurs exhumations – inhumations ont concerné les corps portugais jusqu’au repos définitif au Cimetière militaire de Richebourg, aujourd’hui lieu de commémorations annuelles.

Photo CWGC

Les anciens combattants de la section locale de La Gorgue, créée après-guerre, disposent également de sépultures familiales au cimetière communal, dans les parcelles dites civiles, côte à côte ou aux côtés de leurs descendants.

La gare de La Gorgue pendant la guerre

Avant la Bataille de La Lys, sur le littoral, la gare d’Etaples, située à 5 kilomètres de la station balnéaire du Touquet, était un lieu de passage obligé d’Officiers et blessés, du front portugais des Flandres vers le grand camp militaire britannique d’Etaples et sa zone sanitaire.

La gare de La Gorgue-Estaires, proche des combats, servait alors de point de ralliement et de départ. Des médecins portugais ont transité par cette gare pour travailler dans les hôpitaux britanniques de la côte, avant que les hôpitaux de base portugais soient construits et fonctionnels (lire ICI).

Source AHM

Les cantonnements des soldats portugais

Des photographies, prises par le soldat-photographe officiel Arnaldo Garcez en octobre 1917, dans le secteur de La Gorgue visualisent ces lieux de vie. Les soldats portugais y cantonnaient, à proximité des premières lignes du front du Pas-de-Calais.

Les maisons en ruines, suite aux bombardements ennemis, les granges faisaient office de logements de fortune. Les habitants n’avaient pas tous fui la proximité du front et cohabitaient avec les soldats (le plus souvent des Officiers). Certaines demeures, où vivaient vieillards, femmes, enfants, consolidaient les liens entre les soldats et les civils et entretenaient les futures unions mixtes luso-françaises.

Dans le secteur du Pont du Hem-La Gorgue, abris en béton et tôles, ambulances, cantonnements portugais ont laissé place aujourd’hui à un Cimetière militaire britannique.

Source AHM

Les relations civils – militaires, les femmes, les enfants, les soldats

La petite taille des soldats portugais n’a été un handicap, ni pour les combats en Flandres, ni pour séduire les «fiancées françaises» (lire ICI). De nombreux récits écrits après-guerre ont relaté l’attirance qu’ils éprouvaient pour les demoiselles des zones à l’arrière du front du Pas-de-Calais.

Les mariages mixtes luso-français ont laissé une empreinte de la Grande Guerre dans les mémoires et la culture française. Le journal ‘Le Grand écho du Nord’ du 30 août 1919 a écrit «le Times raconte que 3.600 Portugais ont convolé en justes noces en France».

Les lieux de cantonnements des soldats portugais favorisaient la promiscuité avec les villageoises, souvent les maris et frères étaient absents et éloignés par la guerre. Les femmes devaient assurer la survie des fermes et commerces, elles tenaient les estaminets, lieux de rencontre avec les filles de la famille (lire ICI).

De part ces mariages mixtes, de nombreux lusodescendants habitent encore aujourd’hui La Gorgue et sa région.

Les soldats portugais ont aussi côtoyé les enfants français pendant la guerre. Curieux de tout, aimant aider les soldats, porter leur fusil, quémandant bonbons ou cigarettes, ils ont appris quelques mots familiers des soldats, qu’ils ont rapportés aux instituteurs de l’époque, ces mots ont disparu ensuite du langage.

Par exemple, «malouk» est utilisé le temps de la guerre, probablement de racine «maluco» qui veut dire fou, idiot (mot gentillet).

A noter quelques mots et leur prononciation notés par les instituteurs du Pas-de-Calais: Obrigada, faz favor, boa noite, assado. Les mots retenus n’étaient pas les mêmes à Lillers ou à Saint-Omer.

Souce La Contemporaine

Les commémorations de la Bataille de La Lys, hécatombe (morts) et libération (prisonniers) portugaises

La section locale des anciens combattants portugais de La Gorgue a été précurseur dans la participation, avec son porte-drapeau, aux commémorations parisiennes.

Après la fin de la guerre, ils se déplaçaient à Paris, aux Invalides, où leur drapeau recevait, en épingle, le ruban de la Croix de guerre des mains du Ministre portugais de l’époque Gama Ochoa (lire ICI).

Tous les ans, vers le 9 avril, les anciens combattants participaient à l’anniversaire des combats portugais sur La Lys, célébré à La Couture, lieu de l’ultime résistance portugaise lors de la Bataille d’avril 1918.

Dès 1929, ces cérémonies avaient lieu un dimanche pour permettre aux travailleurs portugais du Nord-Pas-de-Calais, issus de l’immigration, d’y assister. Les anciens combattants portugais, résidents en France, participaient à l’organisation des anniversaires du 9 avril 1918 et l’amitié franco-portugaise était évoquée. Etait-elle déjà le cheval de bataille des commémorations? Ont-elles œuvré à la paix en empêchant les guerres suivantes?

Presse ancienne

La participation portugaise à la II Guerre mondiale

La participation à la II Guerre découle de la première, des vétérans portugais de 1917-1918 se sont engagés au côté des Français en 1939. Des anciens combattants portugais se sont engagés dans la Résistance contre les Allemands, ou leur descendance (lire ICI).

Ils se sont également engagés dans des Régiments de marche de volontaires étrangers ou la naturalisation française n’était pas nécessaire.

Ces traces qui évoquent le souvenir portugais à La Gorgue

Y figure le drapeau des anciens combattants portugais, longtemps resté en Mairie de La Gorgue. Plaques de rues et lieux proposent des noms qui évoquent le Portugal et le Souvenir des soldats portugais de la Grande guerre. Comme la Résidence du Portugal ou «Porto», inaugurée par l’Officier supérieur Ferreira Martins et le béguinage José dos Santos, du nom du premier porte-drapeau de la section locale des anciens combattants portugais.

L’image de couverture est celle d’une plaque, à La Gorgue, posée au pied du monument aux morts français des conflits mondiaux. Elle a longtemps perpétué le Souvenir des combattants portugais en Flandres et l’amitié avec les soldats français.

Une trace mémorielle évocatrice de l’amitié franco-portugaise pour ce prochain 11 novembre, qui commémore la fin des combats de la Grande guerre et rend hommage aux combattants et civils!

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Sources:

Recherches historiques et généalogiques, plus de 130 textes écrits au LusoJornal concernant la Mémoire portugaise (voir ICI).

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