Stéphane Pinto, Maire d’Ambleteuse évoque les liens entre sa ville et le Portugal

Les cérémonies commémoratives du 108ᵉ anniversaire de la Bataille de La Lys se sont déroulées le week‑end dernier, en présence du Ministre portugais de la Défense, Nuno Melo, et de la Ministre déléguée auprès de la Ministre des Armées, Alice Rufo, ainsi que de nombreuses autres personnalités civiles et militaires.

Nous publions ci‑après le discours prononcé dimanche matin par Stéphane Pinto, Maire d’Ambleteuse devant le premier monument construit après la fin de la I Guerre en honneur du Corps Expéditionnaire Portugais.

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C’est avec une grande émotion que je me tiens devant vous aujourd’hui. A l’occasion de cette cérémonie d’hommage aux soldats du Corps Expéditionnaire Portugais qui, durant la I Guerre mondiale, ont marqué l’histoire de notre village d’Ambleteuse.

Nous sommes réunis aujourd’hui pour marquer une page indélébile de notre histoire commune. 108 ans nous séparent désormais des fracas de la Grande Guerre, mais le souvenir de ceux qui ont tout quitté pour défendre notre terre reste ici, à Ambleteuse, plus vivant que jamais.

Nous savons tous que l’histoire de notre pays, de notre région, est marquée par des événements dramatiques, mais aussi par des gestes de solidarité, d’entraide et de fraternité. Parmi ces événements, il en est un qui mérite toute notre attention et même plus encore notre reconnaissance.

Il s’agit de l’engagement des soldats portugais venus en grand nombre sur notre territoire pour participer à la lutte contre l’envahisseur. Ils ont enduré des conditions de vie et des combats terribles, mais ils ont également tissé des liens durables avec notre communauté.

En 1917, en pleine guerre mondiale, la France a accueilli des soldats portugais pour renforcer ses rangs. Ces hommes, souvent venus d’un pays lointain, ont été affectés à des fonctions médicales, mais ont aussi participé à des batailles déterminantes comme la Bataille de la Lys.

Le 4 avril 1917, les premières troupes portugaises arrivent sur le front, marquant le début d’un engagement courageux aux côtés des forces alliées. Notre village a été témoin et reste marqué par la présence du Corps expéditionnaire portugais.

Une bonne partie de l’État-Major portugais s’est installé à Ambleteus, faisant de notre commune un véritable centre stratégique et logistique sur la Côte d’Opale.

La croix que vous venez de visiter au cimetière d’Ambleteuse est là depuis les débuts des années 1930. Elle honore les 350 soldats portugais qui y furent enterrés.

Ces derniers ont été exhumés puis inhumés au Cimetière de Richebourg.

Cette croix érigée en 1930, lors d’une cérémonie d’envergure franco-portugaise, demeure un témoin fort de cette présence et du sacrifice de ces hommes.

En tant que base arrière médicale, Ambleteuse a joué un rôle déterminant pour ces hommes courageux.

Notre village a vu débarquer des milliers de soldats portugais, dont beaucoup ont été soignés dans les hôpitaux de campagne. Plusieurs structures hospitalières y coexistaient. Un hôpital général près de la Ferme de Selle, un hôpital de la Croix-Rouge portugaise à l’emplacement même du stade, près duquel nous nous trouvons, ainsi que d’autres unités spécialisées.

Si nous commémorons aujourd’hui la mémoire de la Bataille de La Lys en ce lieu précis, c’est parce que Ambleteuse fut bien plus qu’un témoin lointain des combats. Ce village a été la base arrière et le refuge de milliers de soldats du Corps expéditionnaire portugais. C’est ici que ces jeunes hommes, venus des rives du Taje, du Douro, de l’Algarve, ont connu leurs derniers instants de répit avant l’enfer des tranchées ou leurs premiers soins au retour du front.

Ambleteuse a vu passer ces visages marqués par l’exil et le courage, créant un lien de sang et de fraternité que le temps ne pourra jamais effacer. C’est ici, en Ambleteuse, qu’une bonne partie des soldats du CEP se sont entraînés, avant de rejoindre le front de onze kilomètres du côté de Neuve Chapelle, Richebourg et La Couture. Ils vivaient dans des conditions très souvent rudes, logés dans des abris précaires, exposés au climat du Nord bien différent de celui de leur pays d’origine.

Les soldats du CEP ont souffert, mais ils ont aussi noué des liens forts avec les habitants, marqués par des actes de générosité et d’humanité.

A cette époque, une partie de la population d’Ambleteuse était profondément marquée par la guerre. Les soldats portugais, qui, tout en étant soignés, ont trouvé aussi ici un terrain de rencontres et d’échanges avec nos habitants.

C’est ainsi que sont nées des histoires d’amour, des mariages mixtes franco-portugais, qui ont renforcé les liens entre nos deux nations. Ce sont ces unions symboliques, non seulement la solidarité, mais aussi un attachement mutuel au-delà de nos frontières.

Treize couples franco-portugais se sont formés à Ambleteuse, dans les mois qui ont suivi la fin de la guerre.

Mon grand-père, José Pinto, matricule 2379, a été le premier à former un couple franco-portugais. Il s’est marié avant la fin de la guerre, le 17 août 1918, ici, à côté, à Audresselle, avec Emma Clara Marcy.

Engagé le 12 septembre 1917 à Lisbonne, il rejoindra la France pour combattre avant de regagner son pays en janvier 1919, après la fin du conflit.

Ambleteuse est fière d’avoir été témoin de ces histoires, de ces mariages, de ces naissances. José Almeida, qui s’est marié à Ambleteuse le 13 septembre 1920, avec Anna Pochel, a, pendant quelques années, été vice-Consul du Portugal, à Boulogne-sur-Mer.

En 1919, c’est ici qu’a été inauguré le premier monument en l’honneur des soldats portugais, à l’initiative de la Croix-Rouge portugaise.

Érigé sous la forme d’une pyramide tronquée, ce monument porte encore aujourd’hui l’inscription ‘à la mémoire des soldats portugais morts à la guerre 14-18’. Rappelant qu’ici même se trouvait un hôpital de guerre.

Ce monument a été érigé pour ne pas oublier le sacrifice de ceux qui ont donné leur vie pour la liberté, et demeure un symbole de fraternité et de respect qui unissent les peuples portugais et français.

Dès 1919, la commune d’Ambleteuse exprimait déjà, à travers ce geste, toute sa sympathie à la nation alliée portugaise.

Je souhaite ici saluer, avec une émotion particulière, la présence de la Croix-Rouge portugaise. Votre institution incarne le visage de l’humanité au cœur du chaos. Ici même, à Ambleteuse, vos prédécesseurs ont accompli un travail remarquable. Ils n’ont pas seulement soigné les corps blessés par la guerre, ils ont aussi apporté le réconfort, dignité et espoir.

En leur rendant hommage aujourd’hui, nous honorons cette armée de soins qui a sauvé tant de vies.

Au-delà de ces actes héroïques, il est important de souligner le rôle essentiel des épouses portugaises pendant la guerre. Certaines ont apporté leur aide, bien souvent dans l’ombre. Leur rôle a trop souvent été ignoré, mais leur contribution a été précieuse et mérite aujourd’hui d’être soulignée.

Ces infirmières de la Croix-Rouge portugaise, engagées dans le cadre de la Cruzada das Mulheres Portuguesas, fondée en 1916, dont une d’entre elles était Maria Francisca Bertas Machado, fille du Président portugais. Elles ont servi ici à Ambleteuse sur ce terrain où était installé un hôpital de campagne dans lequel des infirmières portugaises et britanniques y soignaient les soldats blessés ou malades.

Ces infirmières ont eu un rôle important, même après-guerre, auprès des soldats, mais aussi auprès de la population d’Ambleteuse lors de la Grippe espagnole.

La population locale a d’ailleurs exprimé à plusieurs reprises sa profonde reconnaissance pour leur dévouement.

Le 9 avril 1918, dans la boue de la bataille de la Lice, le Portugal a payé un lourd tribut pour notre liberté. Face à une offensive d’une extrême violence, les soldats portugais ont tenu avec un courage admirable.

En nous recueillant aujourd’hui, nous honorons leur mémoire ici à Ambleteuse. Ils ne sont pas des étrangers, ils sont devenus les enfants de notre village.

Cette coopération entre nations, dans un contexte aussi difficile, témoigne d’un engagement humain au-delà des clivages politiques et nationaux.

L’histoire de la I Guerre mondiale à Ambleteuse n’est pas qu’une histoire de tragédie ou de souffrance. C’est aussi une histoire d’espoir, de résilience, de coopération internationale. Elle montre la force des liens humains, même dans les pires épreuves.

De nos jours encore, ces liens perdurent. Le Portugal et la France partagent une longue tradition d’amitié et il est essentiel que nous continuions à nourrir cette mémoire. Je tiens à souligner également la poursuite de ce lien d’amitié fort entretenu par les descendants des générations suivantes et à venir.

Ambleteuse a toujours été un carrefour de cultures et cet aspect de notre histoire mérite d’être valorisé à sa juste mesure. Nous devons transmettre cette mémoire à nos jeunes, afin que jamais ne soit oublié le sacrifice des soldats portugais, ni l’amitié qui en a découlé.

En 2022, Ambleteuse a célébré cette histoire de manière très concrète en mettant en avant la coopération franco-portugaise au travers d’événements culturels et mémoriels.

Ce fut une belle occasion de rappeler que si la guerre a semé la douleur, elle a aussi semé les graines de la fraternité et de la compréhension mutuelle.

Chers amis, chers concitoyens,

Aujourd’hui, en rendant hommage aux soldats portugais, nous rendons hommage à l’humanité et à l’amitié qui transcende les frontières. Nous commémorons le courage de la bravoure de ces femmes et de ces hommes qui ont fait le sacrifice ultime pour la paix et la liberté.

Ensemble, faisons en sorte que cette histoire continue à être racontée. C’est ainsi que nous pourrons honorer leur mémoire et continuer à bâtir, dans nos villages et au-delà, un monde de solidarité et d’amitié entre les peuples.

Comme le rappelle l’historien Filipe Ribeiro de Menezes, plus que jamais, nous devons connaître notre histoire, elle nous apprend à penser librement et à résister à la désinformation.

Nous, descendants des soldats portugais en France, sommes ce sang vivant qui continue de faire battre le cœur de l’amitié entre le Portugal et la France.

Vive le Portugal, vive la France, vive l’amitié entre les France et le Portugal».

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