
À la suite de notre article publié dans LusoJornal (lire ICI), consacré aux regards qui changent sur les immigrations et à la mémoire de l’immigration portugaise en France, j’ai reçu un témoignage qui m’a particulièrement touché. Celui de Chloé Chotard, responsable du service Archives communales et Documentation de la ville de Champigny-sur-Marne (94).
Son récit apporte une dimension profondément humaine à une histoire que l’on connaît encore trop peu: celle des Portugais qui, arrivés en France, ont vécu dans des conditions extrêmement difficiles, notamment dans les bidonvilles.
Mais surtout, son témoignage raconte quelque chose d’essentiel: la manière dont une mémoire douloureuse peut, avec le temps, devenir une mémoire de fierté.
Chloé Chotard m’écrit: «Concernant la mémoire du bidonville au sein de la Communauté portugaise, c’est aussi une histoire de générations…».
Il y a une quinzaine d’années, avec sa collègue Patricia Masson, elle avait commencé à mettre en lumière cette histoire dans un contexte local qui, explique-t-elle, «ne tenait pas vraiment à entendre parler de tout cela à nouveau».
D’un côté, il existait la crainte de raviver des tensions qui s’étaient apaisées avec le temps. De l’autre, les anciens habitants du bidonville ne souhaitaient pas forcément raconter à leurs enfants et à leurs petits-enfants les conditions dans lesquelles ils avaient vécu.
Il y avait donc une mémoire, mais une mémoire silencieuse.
Une mémoire faite de travail, de privations, de difficultés, parfois de honte. Une mémoire que certains avaient préféré enfouir pour permettre à leurs enfants de regarder vers l’avenir.
Pourtant, cette histoire avait déjà commencé à être évoquée auprès des enfants. «Nous recevions déjà des classes et parfois nous évoquions l’existence de ce bidonville peuplé en majorité par des immigrés portugais, cela étonnait beaucoup les enfants et suscitait des questions», raconte Chloé Chotard.
Et puis un jour, une question d’enfant allait ouvrir une porte sur plusieurs générations. À la fin d’un atelier, un petit garçon demande s’il peut revenir avec son grand-père, quelques jours ou quelques semaines plus tard, il revient effectivement.
Mais son grand-père, raconte Chloé Chotard, «n’avait, visiblement, pas du tout envie d’être là». Les archives sont sorties. Les photographies du bidonville sont montrées. Le petit garçon regarde attentivement les images.
Son grand-père, lui, «se tasse au fond de sa chaise, regardant à peine l’album». On imagine facilement ce que peuvent représenter ces photographies pour celui qui les a vécues: les baraquements, les conditions précaires, les souvenirs d’une période que l’on aurait peut-être préféré laisser derrière soi, puis, soudain, l’enfant s’arrête et regarde les photographies, devient très grave, puis se retourne vers son grand-père et lui dit: «C’est pour nous que tu as fait ça, papi?»
Une phrase simple, une phrase d’enfant, mais une phrase qui, ce jour-là, va bouleverser le regard d’un grand-père sur sa propre histoire. «Je peux vous dire que le grand-père était tout ému et moi aussi…», écrit Chloé Chotard.
L’enfant ne voit pas dans ces photographies une histoire honteuse, il ne voit pas un grand-père qui a vécu dans un bidonville, il voit un homme qui a travaillé, souffert, résisté et avancé pour sa famille, pour ses enfants et, finalement, pour lui. Le petit-fils ne ressent aucune honte, au contraire, il éprouve de l’admiration, de la fierté. Cette réaction va permettre au grand-père de regarder autrement ce qu’il avait longtemps considéré comme une période difficile de sa vie.
Chloé Chotard raconte: «Là le monsieur a complètement changé, voyant que son petit-fils ne ressentait aucune honte, mais plutôt de la fierté d’avoir un grand-père si courageux. Il s’est mis à parler, à lui raconter, c’était vraiment très beau».
C’est peut-être là que se trouve toute la force de la transmission de la mémoire.
Ce qui avait été vécu comme une humiliation par une génération peut être regardé comme un acte de courage par la génération suivante. Le grand-père avait peut-être longtemps porté cette histoire comme un poids, son petit-fils, lui, lui a rendu quelque chose: la dignité de son parcours et à travers cette reconnaissance, peut-être aussi une forme de paix, une paix avec son passé, une paix avec les images du bidonville, une paix avec cette partie de son histoire qu’il n’avait pas forcément envie de raconter.
De la mémoire silencieuse à la transmission
Cette rencontre entre le grand-père et son petit-fils a également fait naître une nouvelle idée. «C’est là qu’on a eu l’idée de pousser cette histoire avec un collège», poursuit Chloé Chotard. Un travail pédagogique a alors été mené avec des collégiens et a donné naissance à un film consacré à cette histoire. Le film a ensuite été projeté au cinéma de la ville. «La salle était pleine à craquer», se souvient-elle. La mémoire qui avait longtemps été discrète, parfois cachée, trouvait ainsi un espace pour être racontée publiquement et au même moment, un premier monument, payé par le Gouvernement portugais, était installé au Plateau, en souvenir de l’immigration portugaise.
Ces initiatives ont une importance particulière car les monuments, les archives, les photographies, les films et les témoignages ne servent pas uniquement à raconter le passé, ils permettent aux générations suivantes de comprendre ce que leurs parents et leurs grands-parents ont traversé pour construire leur avenir.
Le petit-fils de cette histoire n’a pas regardé son grand-père avec honte, il l’a regardé avec reconnaissance, et cette reconnaissance a peut-être changé quelque chose chez cet homme qui, jusque-là, avait voulu garder son histoire pour lui.
«C’est pour nous que tu as fait ça, papi?» Cette phrase mérite de rester, elle résume à elle seule une partie de l’histoire de l’immigration portugaise en France, car derrière les chiffres, les dates, les bidonvilles et les photographies d’archives, il y avait des hommes et des femmes, des parents qui travaillaient, des familles qui espéraient, des enfants qui grandissaient dans des conditions difficiles, des hommes et des femmes qui avaient quitté le Portugal avec l’espoir d’une vie meilleure, et qui, souvent, ont accepté des conditions qu’ils n’auraient jamais souhaitées pour eux-mêmes afin que leurs enfants puissent vivre autrement.
Des décennies plus tard, leurs petits-enfants peuvent enfin regarder cette histoire avec un autre regard, non plus celui de la honte, mais celui de la reconnaissance.
«C’est pour nous que tu as fait ça, papi?»
Peut-être que, pour ce grand-père, entendre cette phrase a été une manière de comprendre que les années difficiles n’avaient pas été vécues en vain, que ce qu’il avait subi était aussi devenu un chemin vers une vie meilleure pour ceux qui venaient après lui et peut-être que la plus belle façon de préserver la mémoire de l’immigration portugaise est précisément celle-ci: ne pas avoir honte de raconter d’où l’on vient, parce que derrière chaque histoire difficile se trouve souvent une histoire de courage, de sacrifice et d’amour pour les générations futures.
Le témoignage de Chloé Chotard nous rappelle enfin que la mémoire n’est pas figée, elle évolue avec les générations. Ce que les grands-parents ont parfois voulu oublier, les petits-enfants peuvent vouloir le connaître.
Ce que certains ont vécu comme une blessure peut devenir, pour leurs descendants, une source de fierté et parfois, il suffit d’une phrase d’enfant pour que la parole se libère, que les souvenirs remontent à la surface et qu’un grand-père puisse enfin raconter son histoire.
Une histoire qui n’est plus seulement la sienne.
Une histoire devenue celle de ses enfants, de ses petits-enfants et des générations qui viennent.
Presque un joli conte. Non?






