Historien du football : François da Rocha Carneiro croit toujours au Portugal et voit la France au sommet

À quelques heures du 16ème de finale du Championnat du monde de football entre le Portugal et la Croatie, LusoJornal a interviewé François da Rocha Carneiro, lusodescendant, historien et auteur de plusieurs livres sur le football français. Nous l’avons interrogé sur le Mondial en tant que tel, sur l’équipe de France et sur l’équipe du Portugal.

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Comment analysez-vous ce Mondial’26 jusqu’à présent ? Beaucoup ont le sentiment que les petites équipes posent davantage de problèmes aux grandes nations.

Il n’y a finalement pas tant de petites équipes que cela en seizièmes de finale. Certaines ont surpris, mais lorsqu’on suit le football international, on sait qu’elles possèdent une vraie valeur. Elles n’ont pas volé leur qualification. En revanche, la vraie question concerne le nombre d’équipes engagées. Nous sommes passés à 48 Sélections, et certains évoquent déjà 64 à l’avenir. Je pense qu’on est en train d’atteindre une limite. Est-ce durable ? Je n’en suis pas convaincu.

L’élargissement de la compétition ne vous convainc donc pas ?

Pas totalement. Prenons l’exemple des qualifications africaines : lorsque neuf équipes sur dix se qualifient pour les 16èmes de finale, c’est notoire, cela dit combien passeront ce stade de la compétition ? Cette étape est nouvelle et sert finalement de filtre pour revenir progressivement à un tableau plus resserré.

Les stades sont pleins malgré des prix très élevés des billets. Est-ce une réussite ?

Les stades sont effectivement remplis, mais cela repose aussi sur un modèle économique assez risqué. Beaucoup de billets sont revendus à la dernière minute à des tarifs cassés. Cela permet de remplir les enceintes, mais ne sécurise pas le voyage des supporters. Par ailleurs, le coût global du déplacement reste considérable : billets d’avion, hébergement, transports urbains dont les prix ont fortement augmenté… On s’éloigne progressivement de la nature populaire du football.

Le match France-Suède a-t-il été le plus beau de l’histoire du football français ?

Non. Pour moi, cela reste France-Brésil en 1986. D’autres citeront France-Belgique en 1984. En revanche, cette équipe de France produit certaines des plus belles séquences de jeu de son histoire. Elle est brillante, mais elle ne maîtrise pas encore un match entier. Elle connaît des périodes exceptionnelles, d’environ une demi-heure, puis gère ensuite grâce à sa solidité défensive. Je pense qu’elle n’a pas encore montré tout son potentiel.

Peut-on imaginer que rien ne puisse arriver aux Bleus ?

Le principal adversaire de l’équipe de France, c’est elle-même. La déconcentration reste son principal danger. On l’a vu après le deuxième but inscrit contre la Norvège : une baisse de vigilance et l’adversaire revient immédiatement dans la rencontre. Heureusement, le staff maîtrise parfaitement ces aspects.

Cette génération est-elle supérieure à celle de 1998 ?

Comparer des générations est toujours extrêmement compliqué. Les contextes, les joueurs et les systèmes de jeu sont totalement différents. En revanche, c’est une équipe particulièrement agréable à regarder et qui peut être aujourd’hui la meilleure du monde, ou en tout cas l’une des meilleures.

Le Portugal fait l’objet de nombreuses critiques. Partagez-vous ce constat ?

Cela me rappelle certaines Coupes du monde remportées par l’Italie : des débuts laborieux, une équipe qui tarde à trouver son rythme avant de monter progressivement en puissance. La présence d’une immense légende en fin de carrière complique également la situation. Je pense que cette Coupe du monde est probablement celle de trop pour Cristiano Ronaldo, surtout s’il cherche encore à se comparer à Messi, Mbappé, Dembélé ou Kane. Mais je ne suis pas particulièrement inquiet. Une équipe peut totalement se transformer au fil de la compétition. Il suffit parfois d’un seul déclic.

Le Portugal reste donc un candidat crédible au titre ?

Absolument. Il fait toujours partie de ma liste des favoris. Une demi-finale France-Portugal serait particulièrement symbolique, notamment pour la Communauté portugaise en France… Ce serait forcément un moment particulier. Beaucoup de Franco-Portugais soutiendraient le Portugal. Personnellement, même si j’ai des origines portugaises, je soutiendrais sans hésiter l’équipe de France. Cette question dépasse d’ailleurs la seule communauté portugaise. Les Marocains, les Algériens et d’autres diasporas vivant en France connaissent les mêmes dilemmes. Cette double, voire triple culture, constitue une véritable richesse.

Comment expliquez-vous que plusieurs générations après leur arrivée en France, certains descendants d’immigrés continuent de soutenir le pays de leurs ancêtres ?

J’ai récemment consacré une tribune à cette question dans le journal Le Monde, à propos des joueurs binationaux. Il existe d’abord une forme d’idéalisation des origines, notamment lorsque l’intégration est difficile. Il y a également une affirmation identitaire : dans des sociétés parfois très anonymes, soutenir l’équipe de ses origines permet de revendiquer une appartenance. Cela ne signifie absolument pas qu’on rejette le pays où l’on vit. C’est davantage un équilibre entre deux identités qu’une opposition.

Beaucoup de joueurs présents dans ce Mondial évoluent en Ligue 1. Ne sous-estimons pas le Championnat de France ?

Oui. En France, nous avons souvent tendance à nous dévaloriser. Pourtant, notre Championnat possède de vraies qualités. Le Paris Saint-Germain est aujourd’hui probablement le meilleur club du monde. Derrière, des clubs comme Lyon, Lille, Monaco, Marseille ou Strasbourg recrutent et forment régulièrement de très grands joueurs. Nous gagnerions à être un peu plus fiers de notre football.

Avec les performances de Lionel Messi durant ce Mondial, peut-on dire qu’il dépasse définitivement Cristiano Ronaldo ?

Je réponds toujours avec prudence à ce genre de comparaison. Ce sont deux immenses joueurs. Chercher à établir une hiérarchie absolue me paraît assez vain. D’ailleurs, les classements mettent presque toujours les attaquants en avant. Or, les plus grands joueurs ne sont pas toujours ceux qui marquent. Prenez Didier Deschamps : il est probablement l’un des plus grands Champions de l’histoire de l’équipe de France, alors qu’il évoluait dans un rôle beaucoup moins spectaculaire. Comme le dit un collègue sociologue, notre époque valorise surtout «les avants». Pourtant, une grande équipe se construit à tous les postes.

Actualité

François da Rocha Carneiro est l’auteur de «Bleu. L’histoire de l’équipe de France de football depuis 1904», publiée aux éditions du Détour. Il a également réalisé une série documentaire de quatre heures, consacrée à l’histoire de l’équipe de France pour France Culture, avec notamment les témoignages de Didier Deschamps, Michel Platini et Emmanuel Petit (suivre ICI).

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