
Né à Tourcoing de parents originaires de Covilhã, Mickaël Correia est devenu journaliste à la suite d’une mobilisation étudiante, travaillant actuellement pour Médiapart. Des luttes sociales à l’écologie, en passant par l’immigration portugaise, son parcours raconte aussi une autre manière de prendre sa place dans l’espace, le débat public.
Mickaël Correia est un enfant de l’immigration portugaise, mais aussi l’héritier d’une histoire ouvrière. Son grand-père maternel a quitté Covilhã en 1966 pour rejoindre Roubaix et travailler dans l’industrie textile. La grand-mère le rejoindra deux ans après avec sa fille, âgée de 9 ans, maman de Mickaël.
Le papa de Mickaël, aussi originaire de Covilha, arrivera en France dans les années 1980 à la suite de son mariage. Une trajectoire familiale qui ressemble à celle de nombreuses familles portugaises venues dans le Nord de la France chercher du travail.
Derrière cette histoire migratoire se trouve aussi une culture sociale et politique. À Covilhã, ville marquée par le textile, les ouvriers portugais des années 1960, malgré la dictature, développent une conscience de classe et osent revendiquer, lutter pour de meilleures conditions de travail.
C’est dans cet héritage ouvrier que Mickaël Correia inscrit une partie de son propre parcours.
Rien, pourtant, ne le prédestinait au journalisme. Il commence des études scientifiques à l’Université de Lille, se spécialise dans la biologie, la conservation et la biodiversité. Il poursuit son parcours universitaire à Rennes, puis Montpellier, entamant même un doctorat. C’est finalement une mobilisation étudiante contre une réforme du droit du travail, le CPE (Contrat Première Embauche) en 2006, qui va changer le cours de sa vie.
Il découvre alors le rôle essentiel des médias, mais aussi leurs limites lorsqu’il s’agit de rendre compte des mouvements sociaux. Il commence à écrire pour des médias indépendants et alternatifs, apprend le métier «sur le tas», travaille ensuite pour Le Canard Enchaîné et Le Monde Diplomatique, avant de rejoindre Mediapart.
Aujourd’hui journaliste spécialisé dans les questions climatiques et écologiques, il continue également à s’intéresser à l’immigration portugaise, aux quartiers populaires et aux formes de solidarité qui y existent. Son prochain travail l’amène d’ailleurs à revenir à Roubaix, sur les traces de celles et ceux qui, malgré la disparition de l’industrie textile, continuent à inventer des manières de vivre et de s’entraider.
Nous avons rencontré Mickaël Correia pour évoquer son histoire familiale, ses racines portugaises, son parcours journalistique et son regard sur les grandes questions de notre époque.
«Nous sommes vraiment une famille d’ouvriers textiles»
Votre famille était-elle liée au textile au Portugal comme en France?
Oui. Nous sommes une famille d’ouvriers textiles. Ma famille est venue du textile vers… le textile. Nous venons du quartier de Biquinha, à Covilhã, pas loin du stade de football, mon grand-père faisait, d’ailleurs, partie des personnes qui entretenaient le stade. C’était aussi le cas de beaucoup de personnes originaires de Covilhã qui sont arrivées à Roubaix. Cette histoire du textile est importante parce qu’elle constitue une sorte de fil conducteur entre le Portugal et le Nord de la France.
Cette origine ouvrière a-t-elle influencé votre engagement?
Je pense que oui. À Covilhã, il existe toute une histoire de luttes ouvrières, de grèves et de conscience de classe. Malgré la dictature, les ouvriers du textile avaient une culture de lutte et cherchaient à améliorer leurs conditions de travail. Dans ce milieu, il y avait aussi une certaine tradition de gauche, voire communiste. Je pense que cela a compté dans ma manière de comprendre la société et ma place dans celle-ci.
Avez-vous conservé des liens avec le Portugal et avec la langue portugaise?
Oui. J’ai appris le portugais comme beaucoup d’enfants de familles immigrées: en le pratiquant avec la famille. J’ai aussi fréquenté pendant quelque temps l’école portugaise à Roubaix. Il y avait des cours le samedi, organisés par une association portugaise, rue Henri-Carrette. J’ai également joué dans des clubs de football portugais de la région. Comme beaucoup de familles, nous allions aussi à l’association le samedi. Toute ma famille est encore dans la région. J’ai beaucoup de tantes et d’oncles sur Roubaix et Tourcoing.
Comment êtes-vous devenu journaliste?
C’est arrivé un peu par hasard. Quand j’étais étudiant à Rennes, en 2005-06, il y a eu un grand mouvement étudiant contre le CPE, le contrat première embauche. J’étais très impliqué dans cette mobilisation. Nous avions notamment occupé l’université. Nous nous sommes alors rendu compte que les médias parlaient très mal de notre mouvement, ou parfois n’en parlaient pas du tout, c’est là que j’ai commencé à réfléchir à la question des médias: qui produit l’information? Comment est-elle produite? Qui décide de ce qui mérite d’être raconté? C’est à partir de là que j’ai commencé à écrire pour de petits médias indépendants et alternatifs. C’est véritablement comme cela que j’ai appris le métier, de manière assez artisanale.
Du Canard enchaîné à Mediapart
Après son expérience dans les médias indépendants, Mickaël Correia rejoint Paris et collabore notamment au Canard Enchaîné, puis au Monde Diplomatique. Il réalise alors plusieurs reportages, notamment au Portugal pendant les années de crise économique et après la période de la Troïka. Il se rend également en Algérie en 2019, au moment du mouvement de contestation qui conduira à la chute d’Abdelaziz Bouteflika.
Comment êtes-vous arrivé à Mediapart?
C’est pour ainsi dire une suite logique de mon parcours. Je suis arrivé à Mediapart il y a environ cinq ans, un média particulier, il fonctionne uniquement sur Internet et sur abonnement, il est le troisième média journalistique en France même si pas d’éditions en papier.
Un écrivain attaché au football populaire
Le travail de Mickaël Correia ne se limite pas au journalisme. Il est également l’auteur de plusieurs ouvrages.
Son premier livre, consacré à l’histoire populaire du football, est paru en 2018 (voir ICI). Il a été traduit en portugais (voir ICI) et dans plusieurs autres langues. Son intérêt pour le football populaire rejoint aussi son histoire roubaisienne, une photographie prise au Sporting Clube da Covilhã de Roubaix, rue de l’Alma à Roubaix, résume à ses yeux plusieurs dimensions de son parcours: le football populaire, Roubaix et la mémoire de l’immigration portugaise.
«C’est un petit clin d’œil pour les gens qui me connaissent», explique-t-il.
Mais cette image dit aussi quelque chose de Mickaël Correia: ses terrains d’enquête sont souvent ceux où se rencontrent les questions sociales, populaires, écologiques et migratoires.
Votre spécialité, aujourd’hui, c’est l’écologie?
Oui. Je travaille principalement sur l’écologie, le climat et les questions environnementales, toutefois une des particularités de Mediapart est de permettre aux journalistes de travailler aussi sur d’autres sujets que sa spécialisation. J’ai par exemple beaucoup travaillé le thème de l’immigration portugaise et les Portugais de France. Je fais à la fois de l’actualité, des reportages et des enquêtes plus longues.
Votre travail sur le climat vous a-t-il confronté à des difficultés particulières?
En réalité, beaucoup d’informations sont accessibles publiquement. Quand on travaille sur les activités de ces grandes entreprises, on peut trouver énormément de données. Je n’ai pas subi, personnellement, de menaces. Ces entreprises sont tellement gigantesques, qu’un journaliste qui vient enquêter sur elles ne représente pas forcément une menace immédiate pour leur activité.
Vous avez été surpris par les résultats de vos recherches?
Oui. C’est même ce qui a déclenché une partie de mon enquête. Une étude scientifique a établi la liste des entreprises les plus destructrices pour le climat. Je travaille depuis longtemps sur ces questions, et pourtant, lorsque j’ai regardé les premières places du classement, je ne connaissais pas les trois premières entreprises polluantes de la planète. Je me suis donc demandé: pourquoi ne les connaît-on pas et qui sont-elles? Il s’agissait notamment d’une entreprise chinoise, d’une entreprise russe et d’une entreprise saoudienne. Les cent plus grandes entreprises émettrices représentent une part énorme des émissions mondiales de gaz à effet de serre. Si les trois premières entreprises dont je parle étaient considérées comme un seul pays, elles représentaient un niveau d’émissions qui les placerait parmi les plus gros émetteurs mondiaux.
Le changement climatique est-il, selon vous, la question centrale des prochaines décennies?
Oui. Le climat n’a jamais été aussi chaud depuis que nous l’enregistrons et le phénomène s’accélère. Ce que montrent les études scientifiques, c’est qu’il existe aujourd’hui un consensus scientifique mondial: le réchauffement actuel est principalement provoqué par les activités humaines, ceci est devenu un fait scientifique établi.
L’enjeu est-il désormais de changer nos modes de vie?
Oui. Nous devons repenser nos façons de vivre, mais aussi nos territoires et nos paysages. On peut prendre l’exemple du Portugal. La région de Covilhã est particulièrement touchée par les incendies depuis plusieurs années. J’y ai moi-même vécu un incendie important lorsque j’étais plus jeune et j’y suis retourné récemment pour un reportage après un nouveau méga-feu. On parle beaucoup des forêts portugaises, notamment du pin et de l’eucalyptus, mais dans un climat où une simple étincelle peut déclencher des incendies qui durent des semaines, il faut nécessairement repenser cette organisation du territoire. L’eucalyptus pousse rapidement, ce qui représente un intérêt économique, mais le changement climatique nous oblige à nous interroger sur ces choix.
Sur quoi travaillez-vous actuellement ?
Je suis en train de travailler sur Roubaix et sur les communautés issues de l’immigration, notamment les Portugais, les Algériens et d’autres populations. La question est de savoir comment les gens s’entraident lorsque le travail industriel a disparu. À Roubaix, cela fait des années que l’industrie textile a pratiquement disparu. Alors comment fait-on pour vivre? Comment s’entraide-t-on? Comment fait-on pour manger, se loger, se déplacer? Je veux raconter ces solidarités du quotidien. On présente souvent Roubaix uniquement comme une ville avec du chômage, de la drogue ou des quartiers difficiles, je veux montrer qu’il existe aussi tout un mode de vie fondé sur l’entraide.
Vous faites un lien entre pauvreté et écologie?
Oui. On entend souvent dire que les personnes pauvres ne seraient pas écologistes. Mais lorsque l’on regarde réellement leur mode de vie, on constate souvent qu’elles recyclent beaucoup, qu’elles évitent de gaspiller, qu’elles réparent, qu’elles réutilisent et qu’elles s’entraident. Il y a une forme d’écologie populaire que l’on ne voit pas suffisamment. Bien sûr, il y a la question des moyens financiers: on ne gaspille pas lorsqu’on n’en a pas les moyens. Mais ce n’est pas seulement une question économique, c’est aussi une question de culture et de valeurs. La débrouille, la réparation, le partage et la solidarité font partie de ces modes de vie.
Vous travaillez aussi sur l’avenir du quartier de l’Alma?
Oui, je travaille dessus actuellement. Il y a un débat important autour de la démolition et de la reconstruction du quartier. Certains habitants souhaitent qu’une partie des bâtiments soit conservée, car ils considèrent que certains logements restent habitables et qu’ils continuent attachés à leur quartier. De l’autre côté, l’État souhaite une transformation beaucoup plus importante. L’opération relève notamment de l’Agence nationale pour la rénovation urbaine, l’ANRU, qui mobilise des moyens financiers considérables pour transformer les quartiers. On devrait en savoir davantage dans les prochains mois.
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Le parcours de Mickaël Correia est finalement celui d’un déplacement permanent: de Covilhã à Roubaix, du textile à l’université, de la biologie au journalisme, des mouvements étudiants aux enquêtes climatiques.
Le parcours de Mickaël Correia est représentatif d’une génération issue de l’immigration portugaise qui ne veut plus seulement être spectatrice de la société française, mais entend y prendre pleinement sa place.
Les grands-parents de Mickaël Correia sont venus travailler dans les usines textiles de Roubaix. Leur histoire appartient à celle de milliers de Portugais qui ont contribué, par leur travail, à l’histoire industrielle du Nord de la France, quelques décennies plus tard, leur petit-fils retourne sur ces mêmes territoires avec un autre outil: le journalisme.
Mickaël Correia, ne cherche pas seulement à raconter ce qui disparaît, il s’intéresse aussi à ce qui demeure: les solidarités, les cultures populaires, les mémoires, les résistances et les manières de s’adapter à un monde profondément transformé.
De Covilhã à Roubaix, de l’histoire ouvrière à la crise climatique, le fil conducteur reste peut-être le même: comprendre comment les hommes et les femmes peuvent agir sur leur propre histoire.






