
25 avril 1974, Manteigas. À la pause de midi, entre le collège et l’internat, on nous annonce que quelque chose se passe du côté de Lisboa… nous étions, à l’époque, adolescents. Nous avons vieilli, la démocratie au Portugal a grandi, elle est adulte.
La Fête des œillets, nous l’avons vécue en 1975 et en 1976 à Covilhã.
Cinquante ans se sont écoulés avant que nous puissions revivre la célébration de ce jour historique. Chose faite ce 25 avril 2026.
Pour nous, un retour, des constats, des partages…
«Grândola, Vila Morena» : une, deux, trois… fois entendue.
Ai-je été, étais-je au bon endroit ?
Nous nous sommes rendus au Portugal dans le cadre des échanges entre l’Association Historique de Villeneuve-d’Ascq et l’Associação Almada Mundo, et pour participer, pendant deux jours, au Centro Cultural de Belém à la conférence «Portugal, Nação Global», organisée sous l’égide du Secrétaire d’Etat aux Communautés Portugaises.
Actes de mémoire et de fête.
Acte 1
Vendredi soir, nous sommes invités à partager un repas au restaurant Bispo, à Seixal. Une institution, un lieu chargé de mémoire : les artistes de l’après-25 Avril y sont passés. On le ressent immédiatement – images et photos en témoignent.
Trindade, guitariste et chanteur ayant vécu à quelques kilomètres de Verdun, interprète des chansons de Zéca Afonso et de Fausto. À notre demande, il chante Pedra Filosofal. Apercevant un Français dans le groupe, il entonne du Salvatore Adamo, avant de conclure par «Grândola, Vila Morena», on s’arrête de manger, tout le monde chante.
Acte 2
Après une balade jusqu’au lieu des célébrations, nous assistons au concert de Vitorino, un des chanteurs d’Avril, accompagné d’une chorale de l’Alentejo.
Ses chansons nous font remonter le temps. Il est minuit, «Grândola, Vila Morena» est superbement interprétée et reprise à l’unisson par le public. On aperçoit des poignées fermes, fermées, levées vers le haut.
Toute la municipalité monte sur scène, ainsi que les Présidents des Juntas de Freguesia. Nous sommes dans une municipalité traditionnellement de Gauche, dirigée par le Parti Communiste. Dans son discours, le Maire rappelle les avancées depuis 1974 : équipements sportifs, administratifs, hospitaliers… des conquêtes d’avril, de la liberté retrouvée.
Un feu d’artifice clôt cette première journée bien remplie.
Acte 3
Le 25 avril au matin, à Almada, nous assistons à la célébration du 52ème anniversaire de la Révolution des Œillets.
Associations, clubs et organisations défilent sur la place principale. Sur le podium figurent des personnalités, parmi lesquelles la Maire, Inês de Medeiros, fille du compositeur António Vitorino d’Almeida et sœur de Maria de Medeiros, réalisatrice du film «Capitães de Abril».
Même si elle entame son troisième mandat, certains lui reprochent d’habiter Lisboa et d’être peu présente auprès des citoyens d’Almada. Elle aurait même été sifflée lors de son discours de la veille.
Plusieurs philharmonies participent au défilé. «Grândola, Vila Morena» vient clore les cérémonies.
Nous croisons des bébés dans leurs poussettes, des œillets rouges à la main, ainsi qu’un jeune français membre d’une Tuna, venu étudier au Portugal.
Une leçon vivante de démocratie.




Acte 4
Nous vivons ensuite l’événement sur l’Avenida da Liberdade, à Lisboa.
Nous nous installons pour observer, ressentir, comprendre. Derrière nous, à quelques mètres, la Calçada da Glória, lieu de l’accident dramatique de l’ascenseur le 4 septembre 2025.
Le défilé s’ouvre avec deux jeeps militaires, semblables à celles de 1974. À leur tête, des soldats d’un certain âge, photographiés, mitraillés par la presse, par les manifestants et spectateurs.
Pendant deux heures trente, nous regardons défiler, défiler, défiler… La foule est immense. Nous accompagnons le cortège jusqu’au Rossio, lieu de dispersion. Un groupe affiche des pancartes, embrassons-nous… chose faite. Le défilé continuera pendant encore une heure.
Quelle leçon pour nous, pour le monde, quel exemple !
Tout s’est déroulé sans incidents, presque sans encadrement policier, avec des accès totalement libres. Associations, partis politiques et collectifs ont défilé sans provocation, avec le sourire. Pas un slogan généraliste, mais une multitude de messages écrits sur des pancartes en carton brandies à bout de bras collectivement ou individuellement.
Combien de participants ? Impossible à dire. Aucun chiffre précis. Peut-être 100 000, 200 000, voire plus ?
Nous sommes frappés par la présence des jeunes – beaucoup de jeunes -, des femmes – beaucoup de femmes) et même des très jeunes enfants aux côtés de leurs parents, tenant une banderole qui occupe la largeur de la chaussée.
Chants, transmission et saudade.
Acte 5
Arrivés au Cais do Sodré, avant de traverser le fleuve, des jeunes chantent «Grândola, Vila Morena». Sans nous en rendre compte, nous la chantons machinalement… ou peut-être pas !
D’autres journées riches nous attendaient. Nous visitons plusieurs écoles à Almada, accompagnés du Maire-Adjoint de Villeneuve D’Ascq aux relations internationales et de Adelaide da Silva, Présidente de Almada Mundo. Nous échangeons, écoutons, partageons, animons conjointement des conférences. Nous essayons de transmettre notre ressenti : malgré certaines difficultés, les jeunes, à la fois européens et portugais, peuvent être fiers de leur pays.
Nous évoquons aussi l’émigration portugaise, le devoir de mémoire et l’importance de connaître son histoire.
Moments vécus, nombreuses «Grândola» entendues, émotions partagées…
Nous sommes rentrés en France plus riches… le vécu est déjà saudade.
Ce retour au Portugal, cinquante ans après les premiers souvenirs, dépasse la simple commémoration. Il révèle une mémoire vivante, transmise, à transmettre, à préserver de génération en génération. La liberté conquise continue de se célébrer dans la rue, dans les chants et dans les regards. Un bien précieux à défendre.
Pour le Portugal, le 25 Avril n’est pas seulement une date : c’est une leçon de démocratie, de paix et d’engagement collectif. Et pour ceux qui l’ont vécue, une évidence s’impose – on n’en revient pas seulement avec des souvenirs, mais avec une part de soi transformée.






