
En juin 1940, alors que la France s’effondre sous l’offensive allemande, des dizaines d’avions militaires décollent pour fuir le chaos. Certains tentent de rejoindre l’Afrique du Nord, d’autres l’Angleterre. Dans le rapport des archives SHD de Vincennes, la «liste du personnel de l’Armée de l’air dont le départ est irrégulier ou peut-être considéré suspect», on dénombre 50 départs, dont deux à destination et atterrissage au Portugal.
LusoJornal a déjà raconté l’histoire de Jean Dreyfus(lire ICI).
La deuxième histoire concerne un ANF Les Mureaux 115 R2B2, numéro X-537, qui va laisser derrière lui une énigme historique qui s’étend de la France au Portugal, puis à Londres, Dublin et jusque dans la presse américaine.
L’avion utilisé est un avion de reconnaissance ce qui, étaye l’idée de la fuite.
Un atterrissage à Montemor-o-Novo au cœur de l’Alentejo
Selon les archives portugaises le Les Mureaux X-537 se pose à Montemor-o-Novo, les 19 ou 20 juin 1940. Les sources divergent sur la date exacte, ce qui n’a rien d’exceptionnel au milieu du désordre de l’armistice.
À son bord se trouvent trois passagers : le sergent-chef Maurice Carassus de l’Armée de l’air et appartenant à l’Ecole des Officiers de l’Air ; le sergent-chef Pierre Giacomini de l’Armée de l’Air ; et Annette Madeleine Baker, passagère civile française mariée à un ressortissant britannique.
Les archives portugaises précisent même qu’Annette Baker voyage avec son chien, un détail insolite qui rappelle que derrière les événements militaires se cachent aussi des destins personnels.
Une mention intrigante dans les archives françaises
L’histoire aurait pu s’arrêter là, mais, en consultant les archives du Service historique de la Défense à Vincennes, un document attire immédiatement l’attention. Maurice Carassus figure dans un dossier intitulé : «Personnel de l’Armée de l’air dont le départ est irrégulier ou peut être considéré comme suspect».
Cette formulation peut surprendre aujourd’hui. Elle ne signifie pourtant pas que l’intéressé ait commis une faute. Après l’armistice de juin 1940, l’administration militaire ouvre de nombreuses enquêtes afin de déterminer dans quelles circonstances certains équipages ont quitté la France : mission officielle, initiative individuelle, fuite ou impossibilité de rejoindre leur unité. Dans un contexte où l’armée se désagrège, cette vérification administrative est fréquente. À ce jour, aucune archive consultée ne permet d’affirmer que Maurice Carassus a été sanctionné.
De la consultation des archives, aucune donnée ne mentionne comme quoi les passagers de cet avion ont rejoint les membres de la France Libre.
Une découverte qui rend l’enquête encore plus troublante
Au moment où l’on croit commencer à reconstituer le parcours de Maurice Carassus, une archive beaucoup plus ancienne vient encore compliquer le personnage.
Le quotidien «Le Radical du Vaucluse», dans son édition du 12 mai 1931, rapporte en effet une affaire d’escroquerie mettant en cause un homme présenté comme Maurice Carassus, se disant «ingénieur des Arts et Métiers, pilote aviateur, attaché à une grande firme d’aviation».
Selon le journal, l’intéressé serait arrivé à Menton avec un ambitieux projet de création d’une base d’hydravions destinée à promouvoir la Côte d’Azur par des démonstrations aériennes à travers l’Europe. Il aurait rencontré les autorités locales, organisé une conférence publique, fait imprimer des milliers de documents publicitaires et tenté de lever des capitaux auprès d’investisseurs.
Toujours selon «Le Radical du Vaucluse», l’affaire aurait finalement tourné court. Le journal affirme que Maurice Carassus aurait établi plusieurs fausses traites au nom de personnalités locales avant de quitter précipitamment la région, ce qui conduisit la police à le rechercher. L’article est d’ailleurs titré de manière spectaculaire : «L’ingénieur-pilote aviateur n’était qu’un habile filou».
À ce stade des recherches, il est impossible d’affirmer avec certitude que le Maurice Carassus cité par la presse en 1931 est bien le même homme que le sergent-chef de l’Armée de l’air présent à bord du Les Mureaux X-537 en juin 1940, puis l’artiste retrouvé à Dublin en octobre 1941. Le nom est relativement peu courant, la proximité avec le monde de l’aviation est frappante, mais seule la consultation de l’état civil et du dossier militaire individuel permettra d’établir ou d’écarter définitivement cette identité.
Si cette correspondance était confirmée, elle donnerait une tout autre profondeur au personnage : celle d’un homme au parcours particulièrement mouvementé, passé des projets aéronautiques controversés des années 1930 aux événements de la II Guerre mondiale, avant de devenir le héros involontaire d’une aventure qui fit des titres de la presse internationale.
Une réapparition inattendue à Londres
Notre enquête prend une tournure inattendue plus d’un an plus tard. En octobre 1941, plusieurs journaux britanniques, irlandais, australiens et américains racontent une histoire extraordinaire : un artiste français nommé Maurice Carassus de Loubajac est découvert presque mourant dans une caisse débarquée au North Wall de Dublin, ce dernier étant peintre.
Ne pouvant obtenir l’autorisation de se rendre en Irlande, il s’était fait expédier clandestinement depuis Londres dans une caisse contenant ses tableaux. Pendant la traversée, le colis est retourné, le laissant coincé la tête en bas pendant de longues heures.
Lorsque des douaniers irlandais entendent de faibles coups frappés contre les parois, ils ouvrent la caisse et découvrent un homme épuisé, immédiatement transporté à l’hôpital Jervis Street.
Interrogé par l’Irish Press, il raconte lui-même son incroyable voyage. Il explique avoir préparé la caisse, percé des trous d’aération et emporté un tournevis afin de pouvoir s’extraire à l’arrivée. Rien ne s’est cependant déroulé comme prévu.
Le retour d’un nom familier : Baker
Au fil des articles, un détail retient particulièrement l’attention. Les journaux expliquent qu’une «Miss Baker» est à l’origine de l’organisation d’une exposition des œuvres de Maurice Carassus à Dublin, une salle d’expositions du nom de «Baker Gorry Art Gallery», existe bien à Dublin, à l’époque, gérée par Hannah Baker avec James Gorry.
Ce nom n’est pas inconnu puisqu’en juin 1940 Annette Madeleine Baker figurait déjà parmi les trois occupants du Les Mureaux X-537 lors de son arrivée au Portugal.
Les articles irlandais ne donnent malheureusement pas son prénom. Il est donc impossible, en l’état actuel des recherches, d’affirmer qu’il s’agit de la même personne. La coïncidence est néanmoins suffisamment remarquable pour constituer une piste sérieuse.
Si cette identification était confirmée par les archives britanniques ou irlandaises, elle permettrait de retrouver deux des trois passagers du Les Mureaux plus d’un an après leur fuite de France.
Une trajectoire européenne
Les journaux précisent également que Maurice Carassus est un ancien membre de l’Armée de l’air française et qu’il réside à Holland Park Avenue, à Londres.
Plus étonnant encore, la police saisit son journal personnel, qui contient des notes évoquant des vols au-dessus de la France et de la Belgique. Ces informations semblent faire écho à son passé militaire, elles suggèrent qu’après son internement au Portugal, Maurice Carassus aurait rejoint le Royaume-Uni, où il se serait reconverti dans la peinture avant de tenter d’organiser une exposition à Dublin.
Le parcours exact demeure toutefois à documenter.
Et Pierre Giacomini ?
Le troisième occupant du Les Mureaux, le sergent-chef Pierre Giacomini, disparaît quant à lui des archives actuellement accessibles.
Aucun document consulté ne permet encore de retracer son itinéraire après l’internement au Portugal.
Une enquête qui traverse quatre pays
L’histoire du Les Mureaux X-537 illustre les itinéraires souvent méconnus empruntés par les réfugiés militaires français en 1940.
Ce qui n’était au départ qu’un simple atterrissage d’urgence dans l’Alentejo, conduit aujourd’hui à explorer les archives de quatre pays : la France, le Portugal, le Royaume-Uni et l’Irlande.
Les prochaines étapes de cette enquête sont déjà identifiées : retrouver l’éventuel dossier d’internement conservé aux Archives nationales portugaises, consulter le dossier militaire individuel de Maurice Carassus, identifier formellement Annette Madeleine Baker dans les archives britanniques et irlandaises, et tenter de reconstituer le destin de Pierre Giacomini.
Peut-être ces recherches permettront-elles bientôt de raconter, dans toute son ampleur, l’extraordinaire voyage commencé dans le ciel de France en juin 1940 et poursuivi, contre toute attente, jusqu’aux quais de Dublin.






