Opinion : Trois questions, une Coupe du monde…


Qui sommes-nous ? D’où venons-nous ? Où allons-nous ?

Ces trois questions existentielles traversent l’histoire de l’humanité depuis des millénaires, sans vraiment avoir la réponse adéquate ou toute au moins satisfaisante.

Les philosophes les ont posées aux hommes.

Les religions les ont posées aux croyants.

Les peuples les posent aujourd’hui à leurs nations : les dirigeants politiques y seront obligés de penser.

À première vue, une Coupe du monde de football semble bien éloignée de ces interrogations existentielles. Et pourtant…

Pendant quelques semaines, chaque équipe nationale devient la représentation symbolique d’un pays tout entier. Elle n’est pas seulement composée de vingt-six joueurs. Chaque équipe transporte avec elle :

– une culture qui lui est propre,

– une histoire qui lui appartient,

– une manière de transmettre le savoir,

– une manière d’exercer l’autorité,

– une manière de gérer le pouvoir et

– une manière d’imaginer l’avenir.

Toutes ces interrogations sont présentes dans un match de foot. Tout y est.

Les statistiques de la Coupe du monde 2026 racontent une histoire que peu de commentateurs ont réellement explorée.

L’Espagne et la France figuraient parmi les grandes nations les plus jeunes du tournoi. Le Portugal et l’Argentine présentaient des effectifs sensiblement plus âgés. Ce n’est évidemment pas l’âge qui fait gagner une compétition. Mais l’âge dit quelque chose de la manière dont une nation prépare sa relève.

Les sciences du sport sont relativement unanimes. Entre 25 et 29 ans, un footballeur atteint généralement son équilibre optimal entre puissance physique, intelligence tactique et maturité émotionnelle. Après trente ans, l’expérience continue de progresser, mais les qualités qui caractérisent le football contemporain telles que la vitesse, les accélérations répétées, l’intensité du pressing, la récupération diminuent progressivement avec l’âge.

Le football moderne est devenu un sport de mouvement permanent, un mouvement intensif et collectif.

Chaque rencontre impose plusieurs centaines de courses à haute intensité. Les analyses GPS utilisées par les grandes sélections montrent que la différence entre gagner et perdre se joue souvent sur quelques mètres parcourus plus vite que l’adversaire, quelques secondes récupérées, quelques efforts répétés jusqu’à la dernière minute.

La jeunesse ne garantit donc pas la victoire, mais y est pour beaucoup avec son énergie.

À l’inverse, l’expérience apporte ce qu’aucune donnée biomécanique ne peut mesurer : la lecture du jeu, le calme et la sérénité sous la pression, la capacité de décider lorsque tout semble s’accélérer.

Les grandes équipes savent associer ces deux richesses : l’énergie de la jeunesse et l’expérience de la maturité.

Toute la difficulté réside dans la transmission de l’expérience vers l’énergie.

Une génération ne devrait jamais conserver le «pouvoir» jusqu’à l’épuisement de ses propres forces.

Sa responsabilité est de préparer ceux qui lui succéderont par cette transmission si difficile à mettre en pratique.

Cette règle vaut autant pour :

– une famille,

– une entreprise,

– une université,

– une démocratie…

– ou une équipe nationale.

Or notre époque semble parfois hésiter devant cette évidence, étant donné que les grandes vedettes du football représentent aujourd’hui des actifs économiques considérables. Leur image vaut des centaines de millions d’euros. Les contrats publicitaires, les audiences télévisées, les réseaux sociaux, les ventes de maillots et les partenariats commerciaux créent autour d’elles un écosystème dont vivent fédérations, sponsors et diffuseurs.

Le risque apparaît alors presque naturellement.

À partir de quel moment cesse-t-on de sélectionner un joueur uniquement pour ses performances sportives ?

La question dérange. Non parce qu’elle accuse qui que ce soit, mais parce qu’elle oblige à reconnaître que le football est devenu également une industrie mondiale avec un brassage de milliards d’euros considérable.

Cette réalité produit un paradoxe : les jeunes joueurs arrivent souvent avec davantage d’intensité physique, davantage d’audace et moins de certitudes. Les anciens possèdent le prestige, l’expérience, la reconnaissance internationale et une puissance médiatique incomparable.

Le choix du Sélectionneur, dans toutes les équipes, ne relève donc jamais exclusivement du terrain, mais du compromis entre tous ces facteurs-là. Autour de lui gravitent des attentes économiques, médiatiques, émotionnelles et parfois même politiques.

Car les équipes nationales ne représentent plus uniquement une fédération sportive. Elles participent désormais à l’image internationale d’un pays et sont un vecteur de communication incomparable et irremplaçable.

Une victoire en Coupe du monde nourrit la fierté nationale, renforce le sentiment d’appartenance et offre aux responsables politiques des images d’unité dont peu d’événements sont capables.

Le football est ainsi devenu un instrument de puissance symbolique. Cela ne signifie évidemment pas que les gouvernements choisissent les titulaires. Mais cela signifie que l’environnement dans lequel évoluent les fédérations dépasse largement les limites du sport.

La vraie question est donc ailleurs. Les bâtisseurs des cathédrales médiévales savaient qu’ils ne verraient jamais l’édifice terminé. Pourtant, ils taillaient chaque pierre avec le même soin que si l’inauguration devait avoir lieu le lendemain. Ils bâtissaient pour ceux qui viendraient après eux. Toute grande civilisation repose sur cette confiance ; le présent est l’assise du futur !

Or notre époque semble parfois hésiter.

Une nation prépare-t-elle son avenir lorsqu’elle protège indéfiniment ses héros ? Ou lorsqu’elle organise, avec respect, leur succession ?

L’Espagne semble avoir répondu.

Ses anciens n’ont pas disparu : ils ont accompagné l’émergence des plus jeunes jusqu’à ce que ceux-ci deviennent capables de porter eux-mêmes le projet collectif et le transmettre à son tour aux générations que lui succèderont.

La transmission n’y apparaît pas comme une défaite des anciens, mais comme un compromis entre les générations : le passé, le présent et le futur. Le titre de cette réflexion devient parfaitement lisible :

– D’où venons-nous ? (Le passé).

– Qui sommes-nous (le présent).

– Où allons-nous (le futur).

Cette transmission des anciens constitue leur plus belle victoire, car elle devient la «liaison» transgénérationnelle.

Peut-être est-ce là la véritable leçon de cette Coupe du monde.

Les sociétés qui refusent de transmettre finissent par défendre leur mémoire contre leur avenir. Les sociétés qui savent transmettre permettent aux jeunes d’aller plus loin que leurs maîtres.

C’est peut-être cela, finalement, le progrès.

Les grandes civilisations ne se distinguent pas seulement par les héros qu’elles produisent. Elles se reconnaissent surtout à la manière dont leurs héros acceptent, un jour, de devenir les bâtisseurs silencieux de ceux qui leur succéderont.

La question n’est donc plus de savoir quel joueur doit quitter la scène : la vraie question est beaucoup plus exigeante : Avons-nous encore appris à transmettre ?

Car une nation qui ne transmet plus son avenir à sa jeunesse finit toujours, tôt ou tard, par jouer avec les souvenirs de ses anciennes victoires.

Une civilisation ne vieillit pas parce que ses anciens vivent longtemps. Elle vieillit lorsqu’ils cessent de préparer ceux qui les remplaceront.

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José Robalo

José Robalo

José Robalo

Movimento Sinergias da Diáspora

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