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Le sérieux est seulement dans le rapport de la liberté à la tâche de la liberté.

(Søren Kierkegaard)

 

Les études consacrées à Cabral n’ont guère accordé d’importance à la problématique (nature, statut, place et rôle) de la Diaspora dans sa biographie, sa pensée et sa praxis. Or elle a revêtu une grande importance. Aussi est-il opportun d’aménager et de répondre aux deux questions suivantes: sans la Diaspora, eûmes-nous eût Cabral! Ou encore, sans la Diaspora, Amílcar eût-il été le héros que nous avons connu?

Le titre de cet article, Amílcar Cabral, fils de la Diaspora, affiche donc un thème occulté, oublié, et qui, s’il sonne étrangement, annonce et ouvre un vaste champ de recherches qui viendront combler une grave lacune!

 

I – Le «fils de la mer»

En se désignant poétiquement comme Fils de la mer, le jeune Amílcar se projetait déjà comme «fils de la Diaspora»! Mieux encore, il anticipait son destin, à savoir son rôle ultérieur et sa fonction future dans l’histoire tragique de son époque. Parce que si le chemin de la mer – o caminho do mar – (qu’il prend dans son poème de fin d’adolescence) est d’abord l’itinéraire de l’immigration, ce chemin trouve sa finalité dans la diaspora, ou plus exactement la diaspora. C’est que, au contraire de toutes les apparences, la diaspora précède et achève ontologiquement tout mouvement migratoire, toute immigration. En effet, toute migration obéit à ce but-là, la diaspora, qui l’oriente et la détermine.

Un antique proverbe grec, repris par Platon (01), aide à saisir ce qui est dit: Le commencement est la moitié du tout (02). Et Polybe, qui le cite, n’eût pas tort d’ajouter: on peut affirmer hardiment que le commencement n’est pas seulement la moitié du tout, mais que la fin même en dépend (03). Un penseur aussi considérable que Hegel reprendra et condensera cette vérité qui porte tout le mouvement «dialectique» de sa Phénoménologie de l’esprit, en posant l’axiome suivant: le commencement est but (04). Les Caboverdiens, à leur manière, expriment cette vérité par et dans la Sodade; le Souvenir, qui alterne le Départ (ida, partida) annonçant le Retour (regresso) comme finalité.

Au reste, rien n’est encore venu infirmer cette vérité-là, pas même dans les sciences classique et quantique; ni la théorie quantique du «hasard fondamental» et le «principe de complémentarité» de Niels Bohr (superposition, intrication, rupture entre causalité et localisation des électrons), ni le déterminisme de «la relativité restreinte» (aucune particule ne peut aller plus vite que la lumière) d’Albert Einstein. Car si le hasard est au commencement, il est à la fin! Tout comme le déterminé. Sur leur fond ontologique, les deux conceptions sont égales, identiques et disent le même: ce qui est au départ est à la fin. Et, ajoutons du piment, nous dirons: le départ est la fin.

Ainsi, aux îles du Cap-Vert, la Famine n’a relevé d’aucun hasard, comme le confirment l’ancienneté et la durée du phénomène (05). Et l’on ne comprend rien à Amílcar, si l’on ne connaît pas un tant soit peu l’histoire de cette Famine qui est la plus longue et la plus désastreuse Famine de l’histoire.

Que la diaspora, due à la famine, soit au commencement et (à) la fin de toute migration et immigration, Amílcar Cabral l’a précocement compris et l’énonce poétiquement, faute de pouvoir la théoriser. Au demeurant, cette vérité ontologique est si écrasante que le jeune Amílcar ne parviendra presque jamais à la théoriser, soit par faute de temps, soit peut-être par manque d’occasion ou encore par pudeur, même s’il en fera toujours l’un des principaux objets de sa praxis. On peut à cet égard dire que, durant toute son existence, la diaspora guidera sa praxis sans qu’il n’ait pu pour autant la formaliser, la théoriser. Sous ce rapport, cette «vérité» est l’un des impensés de sa doctrine. Et cela explique notre propos introductif selon lequel si ce thème a été toujours oublié, cela tient d’abord au fait que Cabral lui-même l’a occulté, en ne l’ayant jamais thématisé.

Reformulons à présent notre réflexion comme suit: pour qu’Amílcar se désigne comme Fils de la mer, il doit d’abord, en tant que tel et avant tout se projeter comme fils de la diaspora. Certes lui-même n’emploie pas l’expression «fils de la Diaspora». Cependant, force est de constater que toute son existence, de sa naissance en terre étrangère à sa mort prématurée en terre étrangère, toute son existence disons-nous, sera structurée et placée sous le sceau pesant ou marquée par le poinçon de la Diaspora.

En effet, le héros naît de parents caboverdiens, le 12 septembre 1924, à Bafatá, ville et région du centre de la Guinée-Bissau. Il est, selon son état civil, «natural de Guiné», parce que né en Guinée-Bissau. Il revendiquera cet ancrage natal pendant ses années d’études à Lisbonne, en s’exclamant «Eu sou guineense» (06), selon Mário de Andrade qui rapporte l’anecdote.

Amílcar ne découvre l’archipel du Cap-Vert qu’à l’âge de huit ans, en 1932, où il fera ses études primaires et secondaires. Et treize années après cette arrivée, en 1945, âgé de 21 ans, il part pour Lisbonne comme étudiant en agronomie. En 1950, il est à Cuba, pour étudier l’érosion des sols. À la fin de ses brillantes études d’agronomie, en 1952, Ingénieur, il revient au Cap-Vert quelque temps, puis part travailler en Angola et d‘autres colonies portugaises, notamment en Guinée-Bissau où il est chargé du Recensement agricole. Deux ans plus tard, en 1954, il est forcé à s’exiler de son pays natal, accusé par les autorités portugaises d’activités associatives subversives. En 1956, autorisé à séjourner une fois l’an en Guinée-Bissau, il met à profit son séjour pour créer son second parti politique, le PAIGC. Sept ans plus tard, en 1961 il adopte le principe de la lutte armée qu’il enclenchera les années suivantes (1963) contre le colonialisme dans les verdoyants et épais maquis de la Guinée-Bissau. C’est sa «guerre du peuple».

Entre temps et jusqu’à son lâche et odieux assassinat, il aura parcouru, rencontré et mobilisé dans leur quasi-totalité les communautés caboverdiennes dispersées dans le monde, éparpillées en Europe occidentale (Paris, Rotterdam, Londres, etc.) et orientale, en Afrique de l’ouest (Dakar, Abidjan, Accra, etc.), centrale (Brazzaville, Libreville, São Tomé, etc.) et australe (Luanda, Lourenço Marques, etc.), en Amérique latine. Le 20 janvier 1973, il est assassiné à Conakry, en Guinée-Conakry.

Ces brefs éléments de biographie permettent un décompte rapide de ses lieux de séjour. Ils montrent qu’il aura passé plus de temps dans la Diaspora que dans le pays d’origine de ses parents: sur ses 49 années, à peine 14 au Cap-Vert. Soit un peu plus d’un quart. Cette réalité est significative.

On pourrait dire, sans exagération aucune, qu’il a accompli les rêves et les espoirs du jeune voyageur de son poème, Fidju d’mar, qui, embarquant sur un navire grec pour relever tous les défis de la mer Atlantique, a accosté aux quais des ports de toutes les communautés caboverdiennes. Et, par son charisme et son entregent, il les a presque toutes convaincues de la nécessité d’en finir avec la Famine et le colonialisme. Bien évidemment, tout ceci en conduisant la lutte armée en Guinée-Bissau, «pays frère».

Dussions-nous le redire, il est le premier intellectuel et le seul homme politique caboverdien à avoir immédiatement et clairement compris l’importance de la Diaspora, à l’avoir arpenté sans relâche. Et sans négliger ou minimiser le rôle des forces politiques de l’intérieur de l’archipel, il est difficile de ne pas reconnaître que c’est depuis la Diaspora que l’indépendance du Cap-Vert a été obtenue, et de haute lutte. Au reste, les dirigeants caboverdiens du PAIGC qui proclameront l’Indépendance et la liberté générale sont quasiment tous venus de la Diaspora caboverdienne de Guinée-Bissau.

Somme toute, il est une réelle constante biographique chez Amílcar Cabral, un marqueur de sa vie qui le distingue significativement de tous les leaders de sa génération et de son temps: le réveil politique de toutes les «communautés transnationales» caboverdiennes qu’il transformera, de fait, en diaspora.

 

II – L’idée et la notion de Diaspora

Pour le comprendre, écoutons vibrer le phonème «diaspora». Il est constitué de deux sèmes: dia et spora. Nous tenons le mot du grec ancien διασπορά qui a une double signification. La première, la plus connue et la plus usitée, désigne la dispersion d’une communauté au-delà des frontières de son pays d’origine. Les Grecs ont créé le mot, parce qu’ils ont connu cet éparpillement (07). Les Juifs ont subi la Tefutzah (dispersion) et survécu au Galout (Exil). Ce fut aussi le cas des Caboverdiens, du 16ème au milieu du 20ème siècle, obligés de quitter périodiquement et de fuir en nombre l’archipel atlantique, de migrer, s’éparpillant dans le monde, en raison principale de la Famine. Ce long et ancien phénomène historique est scandé par trois étapes distinctes et successives: tout d’abord, l’immigration qui, au Cap-Vert et pour cause d’insularité, est nécessairement conditionné et associé aux navires incertains et aux périls de la mer. Plusieurs expressions populaires traduisent ce fait, telles Si ka ten vapor (08), titre d’une chanson des années 60, et Vapor di imigrason (9) dont une mélopée récente rend fort bien compte. Puis, de cette étape, naît une seconde que les géographes et les sociologues appellent «communautés transnationales», en l’espèce, composées de ménages caboverdiens (familles ou individus isolés) installés dans les divers pays d’accueil. Enfin, étape ultime, ce sont tous ces regroupements qu’Amílcar Cabral organisera et transformera en diaspora. Et, en cela, nous touchons à la seconde signification du mot, celle qui reste encore la moins connue mais la plus édifiante lorsque nous essayons de penser la pensée et l’action d’Amílcar Cabral.

Scrutons plus avant l’étymologie du mot dia-sporá, δια-σπορά. Elle dévoile une signification et un sens qui, parce qu’on n’y prête guère attention, restent cachés dans son suffixe. En effet, le suffixe sporá, σπορά, signifie d’abord et essentiellement «ensemencement». Et ce suffixe est lui-même un vocable (un sème linguistique) provenant de la substantivation (nominalisation) du verbe grec speírô, σπείρω, qui veut dire «semer».

Avant même de méditer la sporá, σπορά, comment ne pas aussitôt remarquer ce qui d’emblée saute aux yeux. En effet, sauf mauvaise foi, chacun comprend que le mot, la notion, le concept et le phénomène diaspora renvoient directement et tout à la fois à l’idée et à l’acte de «semer», à un produit de «semence» (unicellulaire ou graine), à l’activité d’«ensemencement» (semailles, semis) et au statut de «semeur» ou «semencier». Or il ressort avec grande évidence que tous ces actes, ces produits, ces actions, ces travaux renvoient à la tèchné (technique, savoir-faire) de l’art aratoire et du monde agricole (secteur primaire du système productif) dont agriculteurs et ingénieurs agronomes ont le savoir et la maîtrise. Mais il arrive également que ce soit le cas des poètes, tel Virgile auquel nous devons les instructives Géorgiques (Travaux de la terre) et les sublimes Bucoliques (Églogues, activité pastorale), ouvrages écrits pour Mécène (le richissime bienfaiteur) et Octave (l’empereur).

Demandons-nous maintenant qu’est-ce que la sporá, σπορά? Pour y répondre, commençons par procéder empiriquement, en précisant ce qu’a été l’action sporique d’Amílcar Cabral au sein des «communautés transnationales» caboverdiennes. Elle a consisté en sa «capacité» et sa «disposition» (au sens d’Aristote dans L’Organon) a toujours et partout expliquer mais surtout rassembler, unir, ré-unir, ré-assembler avec un triple but: l’indépendance, l’égalité entre les genres et la justice sociale. Son argumentation était imparable, car aussi subtile que celle des sophistes par leur effet de surprise et aussi juste que celle des philosophes par leur force de vérité. Au reste, il opérait le rassemblement soit par des tête-à-tête ciblées avec des personnalités (art d’approche qu’il recommandât aux cadres de son parti pour gagner à leur cause les homi grandi – chefs de village – en Guinée-Bissau) ou par des causeries directes avec ces «communautés transnationales» jusqu’à être parvenu à les créer en (une) dia-spora. Et il le faisait avec enthousiasme et avec la patience du pédagogue. Ainsi, tel un ardent semeur ou un habile semencier, attentif, il semait constamment, ensemençait de manière méticuleuse les «communautés transnationales».

Ainsi, pour qui sait regarder, dans la sporá, σπορά, la sporá authentique, agriculture et culture sont-elles, en réalité, deux domaines d’activité à la fois proches et toujours liées. Sans aller plus avant ici, chacun reconnaît deux des principales caractéristiques de la personnalité et de la praxis d’Amílcar Cabral: agri-culture et culture, qui sont au cœur de son activité dia-sporique, et il passait sans difficulté de l’une à l’autre, à l’aide d’exemples tirés d’une sphère. Si une personnalité intellectuelle et politique du XXème siècle devait être désignée successeur de Virgile, il n’est aucun doute que ce serait Amílcar Cabral, tant il savait intervertir culture et agri-culture qui ne formaient chez lui qu’une seule sphère.

Mais avec quelle semence le faisait-il alors? La réponse oblige à nous rappeler qu’une semence (sementia) est une graine qui, mise en terre, c’est-à-dire semée, est appelée à former une plante nouvelle et complète après semis. Or seul le naïf croit que le paysan et l’agriculteur jettent leurs graines au hasard, lorsqu’ils les confient aux soins de la terre! En réalité, ils connaissent parfaitement les signes et l’état du sol ainsi que les saisons appropriées. Ainsi savent-ils comment ‘’semer’’ à bon escient les spores (semences) afin qu’elles fécondent au mieux la terre et reproduisent les plantes. Ce sont, pourrait-on dire, des hommes «concrets», au sens où Heidegger rappelle que le mot «concret», con-crescere, signifie et désigne «ce qui pousse ensemble». Engels ne définit pas autrement la matière, lorsqu’il la conçoit sous la forme de du crescere en affirmant que «la matière n’est matière que parce qu’elle est riche en matière». Le paysan et l’agronome savent faire croître ensemble, crescere, leurs produits agricoles. Et, au fond, Cabral ne faisait pas autre chose, par son action sporique. Il n’est donc pas étonnant qu’il ait été le seul à être parvenu à faire «pousser ensemble» toutes les «communautés transnationales» caboverdiennes, pour en faire une dia-spora, δια-σπορά, une réalité matérielle, c’est-à-dire à lui donner une base sociologique, un fondement juridique, une fondation politique.

Et, pour y parvenir, il pratiquait la méthode que nous appellerons spora-dique qui correspond quelque peu à ce que Kierkegaard nomme «la reprise», c’est-à-dire le fait de ressaisir et de relancer d’une manière nouvelle une action ou un projet. Un exemple parmi tant d’autres: ses 8 ou 10 visites à Abidjan, en Côte d’Ivoire, entre 1964 et 1973. Chacune d’elle était une «occasion» de mobilisation. Si la première rencontre ne tint pas promesses, en raison de la défaillance de certains membres de la communauté, la suivante lui permit de rectifier aussitôt et de réorienter la mobilisation qui fera sans cesse croître la communauté caboverdienne autour de l’objectif de Cabral: indépendance et justice sociale. Son bref séjour à Abidjan, lors de son retour de Rome, en juillet 1970, après avoir été reçu par le pape Paul VI, mériterait d’être contée et inscrite dans les annales de son activité sporadique. Auréolée, il sut définitivement rallier à sa cause toute l’aile catholique hésitante ou réticente de la communauté, qui le disait «athée» et se souvenait encore qu’il avait (à leurs yeux) offensé le Christ, le Saint-Siège et leur foi, lorsqu’il affirma durant une conférence à Alger: «les musulmans vont en pèlerinage à La Mecque, les chrétiens au Vatican et les mouvements de libération nationale à Alger». Ainsi était Amílcar, il savait, par la semence de son idéal, agrandir et faire grandir, de façon sporadique, les «communautés transnationales». Il est adéquat de constater qu’à la fin de l’année 1972, toute la «communauté transnationale» caboverdienne de Côte d’Ivoire s’était définitivement constituée en dia-spora, sous son unique impulsion. Personne avant lui n’y avait songé et, pour cause, moins encore y était parvenu.

Reprenons à présent notre question: avec quelle semence ou spore Amílcar formait-il donc les «communautés transnationales»? Avec une seule graine: la Culture, quasi exclusivement la Culture. C’est par la Culture qu’il ensemençait, et par rien d’autre. Sous ce rapport, il n’est pas étonnant qu’il ait élaboré une conception inédite de la Culture dans l’histoire des idées; une conception de la Culture qui, appréhendée, étudiée et comprise ontologiquement, demeure non seulement plus concrète (con-crescere) mais surtout bien plus élaborée et fine que celles proposées par Hannah Arendt, Alfred Louis Kroeber et Claude Lévi-Strauss.

C’est par la Culture qu’Amílcar rassemblait et, plus encore, qu’il faisait croître. Au reste, même si rassembler et croître sont réciproquement liés et interagissent l’un sur l’autre, il y existe tout de même une différence substantielle entre eux. Le premier est quantitatif, quand le second est qualitatif.

 

III – Dialogues avec Mário de Andrade: Amílcar, «rassembleur» ou «augmentateur»?

Entre 1988 et 1990, au Quartier Latin, rue des Écoles, dans nos «discussions parisiennes» avec Mário de Andrade, le vieux compagnon d’Amílcar, partageant nos souvenirs du héros, nous tentions de lui expliquer ce qu’avait été son activité diasporique, à l’aide de l’exemple vu et vécu à Abidjan. Mário de Andrade y voyait comme une confirmation supplémentaire de la figure du «rassembleur» par laquelle il définissait son ami Amílcar dans sa Biographie (10), tandis que nous nous efforcions, en vain, de lui expliquer que, plus qu’un rassembleur, Amílcar était un «‘’augmentateur’’ de la cité» (11) au sens que Hannah Arendt prête à cette notion.

En effet, à la différence de la plupart des grands hommes du XXème siècle, c’est à partir de sa propre autorité que, en tant que auctore (12), mais selon nous, simultanément comme auteur et constructeur, Cabral a posé la Culture comme fondation des futurs États du Cap-Vert et de la Guinée-Bissau. Ce mérite inédit qui lui revient, on ne peut le saisir qu’en étant attentif à la distinction que Hannah Arendt rappelle entre «auteur» et «acteur», depuis la notion d’autorité. Relisons la philosophe: «Pour comprendre plus concrètement ce que voulait dire le fait de détenir l’autorité, dit-elle, il n’est pas inutile de remarquer que le mot auctores peut être utilisé comme le contraire d’artifices, qui désigne les constructeurs et les fabricateurs effectifs, et cela précisément quand le mot auctor signifie la même chose que notre ‘’auteur’’ […]

L’auteur […] n’est pas le constructeur mais celui qui a inspiré toute l’entreprise et dont l’esprit, par conséquent, bien plus que l’esprit du constructeur effectif, est représenté dans la construction elle-même. À la différence de l’artifex, qui l’a seulement faite, il est le véritable ‘’auteur’’ de la construction, à savoir son fondateur; avec elle il est devenu un ‘’augmentateur’’ de la cité» (13).

Cabral, disons-nous à Mário de Andrade, n’était pas seulement le «rassembleur» mais bien plutôt et surtout l’«augmentateur de la cité», celui qui fonde (crée) un État, à plus forte raison deux États, émancipe les colonisés et donne de nouvelles lois à la cité. Au vrai, Cabral n’a pu ainsi rassembler que parce qu’il était un semeur, un augmentateur. Car le rassemblement véritable, autrement dit la sporá, est une modalité de l’augmentation.

Mais, plus prodigieux encore, si nous reprenons la pertinente distinction épistémologique entre «auteur» et «constructeur» faite par Hannah Arendt, il est tout à fait remarquable de voir et de constater qu’Amílcar Cabral a été à la fois auctor (auteur) et artifex (constructeur).

Certes la sporá, σπορά, la sporá authentique (αυθεντικός: qui tire son pouvoir de soi-même) fait «pousser ensemble»; mais savoir et pouvoir augmenter c’est fonder, poser une fondation, c’est-à-dire instituer, créer de nouvelles institutions. Au fond, l’écart entre nos deux approches d’Amílcar Cabral qui, si elles n’étaient pas divergentes, n’en était pas moins différentes mais non contradictoires. Car l’une relève de la sociologie politique, l’autre de la philosophie politique.

Il est regrettable que la disparition subite et inattendue de Mário de Andrade ait mis un terme au fil fructueux de nos échanges. Et sans doute est-ce l’une des raisons qui a amené Élisa Andrade et Sarah Maldoror à nous demander de prononcer notre Hommage philosophique à Mario de Andrade (14) lors de sa mort à Londres (15).

En tous les cas, on ne comprend la pensée de Cabral que si l’on accepte de faire l’effort de la comparer aux grands penseurs, de Platon et Aristote jusqu’à Hegel et Marx, y compris les théologiens les plus éminents. Sa pensée est affaiblie par la faiblesse des commentateurs dont les interprétations la ramènent, selon une métaphore française, «au ras des pâquerettes». L’exemple comique de deux ‘’grands’’ intellectuels, qui ont moqué l’instructive publication de Patrick Chabal sur Cabral (16), montre l’erreur méthodologique à éviter.

Le premier, Jean Copans, a qualifié l’ouvrage de mythe du bon pasteur (17). Comme s’il y avait une honte à être bon pasteur. Et ne vaut-il pas mieux l’être bon que mauvais? Osons même une pensée provocante. Cabral savait ce qu’est être «pasteur». C’est pourquoi il prit «Abel» comme surnom de combattant. Il était agronome et savait donc quel était le métier de Caïn: agriculteur. Alors, n’en déplaise à jean Copans, il était n’était pas seulement «pasteur» mais tout aussi bien «semeur». Dans une optique matérialiste (Marx), on peut même dire que, chez Cabral, les deux classes sociales aux intérêts contraires telles que figurées dans la Bible (grecque ou hébraïque) par le conflit entre Abel et Caïn sont réconciliées (au sens hégélien du terme) dans la Culture.

Le second, Robert Buijtenhuijs, a reproché à Patrick Chabal son manque voire son absence de neutralité épistémologique (18). Comme s’il était ou avait lui-même été neutre? Car à la lire, on voit qu’il n’a ni la neutralité de Homère dans ses deux légendaires récits, L’Illiade et l’Odyssée, ni l’objectivité de Thucydide dont la Guerre du Péloponnèse obéit au principe d’impartialité et à l’enquête sur la vérité historique des faits, et moins encore sait-il pratiquer l’objectivité des faits et la recherche critique des causes comme le fit Polybe dans son Histoire générale ou même mimer la sagesse épistémologique de Plutarque dans Vies parallèles. Il appert que Robert Buijtenhuijs, en médiocre épistémologue qui se pare des vertus de neutralité et d’objectivité, n’a jamais songé à étudier et à tirer les conséquences de la question de l’impossible objectivité et de la difficile neutralité du chercheur en mécanique quantique affirmée par Niels Bohr et selon qui l’observation des particules (la mesure des électrons, photons, etc.) modifie leur comportement. La prétendue «leçon» épistémologique de Robert Buijtenhuijs est plutôt piètre et est le masque que porte sa médiocrité. Et Il en est ainsi de tous les ‘’intellectuels’’ qui, assis aux terrasses des cafés ou allongés sur le sofa de leur chambre de travail, et n’ayant jamais risqué leur vie et ne sachant pas ce qu’est «le sérieux de la liberté», jugent comme une offense à leur propre insuffisance tout éloge fait à Amílcar Cabral. Il est tout à fait significatif que François Mitterrand ait mieux compris son «ami» Amílcar que nos deux ‘’savants’’: «Il faut avoir entendu Amílcar Cabral, écrit-il. La douceur des mots épousait la finesse d’une pensée qui restait disponible autour de ce point fixe: la liberté, cette conquête». Amílcar Cabral, c’était d’abord et c’est toujours «le sérieux de la liberté».

Nous aurions même pu espérer voir Jean Copans et Robert Buijtenhuijs lire Polybe ou, à défaut, étudier la minutieuse, utile et instructive étude de l’art de la guerre que Lucien Poznanski fait de son Histoire générale (19), qui met l’accent sur la conception et la direction d’une guerre pour garantir la victoire. Ils eurent, en faisant preuve de «neutralité», aussitôt reconnu toutes les qualités du chef (20) que Polybe mentionne et qui font d’Amílcar Cabral non seulement un grand général mais aussi l’un des meilleurs chefs militaires du XXème siècle, qui plus est le promoteur de la guerre humaniste (21) que réclame Polybe; d’une guerre si bien menée qu’elle fut, selon le politologue Gérard Chaliand (qui a été dans les maquis de Guinée-Bissau), la «guerre la plus juste et la plus rationnelle du XXème siècle». Mais, en lieu et place, ils ont profité de leur compte-rendu de lecture de l’ouvrage de Patrick Chabal, pour décocher de ridicules fléchettes à Cabral, avec le sérieux du bedeau (Kierkgaard) et la satisfaction du benêt instruit.

Si Jean Copans et Robert Buijtenhuijs avaient su ce qu’est la Culture, s’ils avaient seulement compris que «le sérieux» de Cabral était le stade le plus élevé de la vie cultivée, sans doute eurent-ils évité de railler Patrick Chabal. Car, comme le dit Kierkegaard à propose de la reprise, quoique dans une optique individualiste, «le sérieux est seulement dans le rapport de la liberté à la tâche de la liberté; sinon, partout où l’esprit se rapporte à autre chose qui n’est pas la liberté, l’observation comique est toujours justifiée, précisément aussi justifiée que la sentimentale. Celui en qui la passion de la liberté est éveillée, s’inquiète bien peu, en général, de la Nature, qu’il place dans les choses indifférentes. La repise est dans les phénomènes de l’esprit» (22). Au reste, et le fait est exceptionnel pour être signalé, Amílcar Cabral a su parfaitement concevoir l’harmonie entre sa liberté individuelle (à laquelle il n’a jamais renoncé) et son combat (sans faille) pour la liberté générale et l’esprit public (l’intérêt général).

Nos deux savants restent les victimes ignorantes de leur propre niveau d’in-Culture. Dans la même veine d’idées saugrenues, il n’y a pas si longtemps, un ridicule député caboverdien qui, sous le régime colonial n’eût peut-être même pas pu être (un) commis de l’administration, voulut s’illustrer publiquement en clamant le retrait de toutes les photos d’Amílcar des salles officielles, à l’aide d’un argument plein de ridicule: «Amílcar Cabral n’a jamais été un grand homme politique, il n’a jamais été un grand homme d’État». Si la Famine qui, tel un monstre, ravageait le Cap-Vert depuis le 16ème siècle, lui avait été vraiment conté, il n’eût jamais prononcé de telles fadaises et incongruités. Et avant de s’en prendre à Amílcar Cabral que n’eût-il été bien inspiré de lire l’hagiographie que François Mitterrand fit d’Amílcar (23), ou encore les mots de Senghor et de tant d’autres illustres personnages. S’il n’était donc pas si in-culte, notre député eût demandé à sa bouche de tenir fermée sa langue.

 

IV – Amílcar, entre Minerve et Poséidon

Revenons à la dia-spora, δια-σπορά, conçue et organisée par Cabral qui, par son incessante et inépuisable activité dia-sporique apporte une confirmation éclatante à notre thèse selon laquelle le trait décisif qui caractérise Amílcar est son intentionnalité agreste qui est la «synthèse dynamique» de l’art aratoire, de la guerre et de l’intelligence symbolisée par Minerve (Athéna), déesse romaine de ce triple art, et à laquelle durant son adolescence il consacra la seconde partie de son Cahier de poésie (1937) malheureusement perdu, Nos intervalos da arte de Minerva.

Et qui médite vraiment la relation de l’adolescent Amílcar à Minerve, celui-là trouvera la raison pour laquelle il se désigne Fils de la mer. Car, dans les mythologies grecque et romaine, ce nom fut parfois donné à Triton et Orion, les deux enfants marins de Poséidon, lui-même maître de l’Atlantide et des mers, mais il a été surtout réservé aux Telchines, certains des fils de Minerve (24). Ce sont à ces derniers qu’est généralement attribué le nom Fils de la mer.

En s’appelant Fidju d’mar, auxquels de ces enfants Amílcar songeait-il? La question offre des difficultés, d’autant que, fait de curiosité, Orion portait un autre surnom, Glaive à deux tranchants, dont on peut noter la proximité sémiologique avec l’une des traductions du nom de guerre de Cabral, Abel Djassi, que certains ont cru juste de traduire par l’épée tranchante, en songeant probablement à L’épée à double tranchant (25) de la Bible. Dans Fidju d’mar, Cabral eut-il jamais la tentation de se prendre pour Orion? Pour lors, nous ne le croyons pas.

En tous les cas, instruit des mythologies grecque et latine, Amílcar pouvait-il ignorer qu’en intitulant son poème Fidju d’mar il se référait explicitement aux fils de la mer, soit à la filiation (moins probable) de Poséidon, soit à celle (plus plausible) de Minerve, ou aux deux à la fois en les assimilant en une seule entité?

En raison du faible nombre d’indices et des incertitudes qu’elle soulève, écartons l’hypothèse selon laquelle Amílcar se réfère ici à Orion, fils de la mer.

En fait, nous inclinons à penser qu’Amílcar est plutôt dans le sillage mimétique des Telchines de Minerve, et ce pour au moins deux raisons. Tout d’abord, parce que l’hypothèse des Telchines indique un lien structurel direct, une continuité thématique et une cohérence doctrinale (jusqu’ici inconnu et jamais recherchée) entre son poème d’adolescence, Nos intervalos da arte de Minerva, et son poème de jeunesse, Fidju d’mar; ce qui, bien évidemment, le place sous l’égide de Minerve. Ensuite, parce que Minerve offrait un autre intérêt à l’adolescent Amílcar, futur ingénieur agronome, qui, durant sa période caboverdienne (1932-1945 et 1949), fut un spectateur impuissant et révolté face aux désolations causées par la terrible famine qui ravageait totalement l’archipel, emportant dans la mort et condamnant à l’exil un nombre impressionnant de Caboverdiens.

D’autant que Minerve était favorablement associée à la lutte contre la Famine, ce que, en guise de reconnaissance, les Grecs consignaient dans leur mythologie (26). Elle était réputée avoir inventé certains «instruments aratoires» (27), ce qui permit aux Grecs de l’attique confrontés à de terribles difficultés agricoles de faire en sorte que leur terre fournisse un rendement plus élevé pour juguler la famine. L’adolescent et le jeune Amílcar, instruit par son père et sans doute par ses autres instituteurs, et peut-être par des lectures indépendantes, devait très certainement connaître la fonction aratoire conférée à Minerve dans sa lutte contre la famine.

Ainsi, être Fidju d’mar, autrement dit fils de la mer de Minerve revêtait un réel intérêt pratique, car ces fils de Minerve était réputés avoir de grands pouvoirs (quoique négatifs) pour changer le cours monde. P. Commelin signale que «Les Telchines, fils du Soleil et de Minerve, habitèrent longtemps l’île de Rhodes» et étaient dotés d’effrayants pouvoirs (28); de même Joël Schmidt (29).

Ce rapport ‘’intellectuel’’ de l’adolescent et du jeune Amílcar à Minerve et à la mythologie ne doit pas être analysé comme farfelu, ni compris comme un fait cocasse ou créer une quelconque gêne intellectuelle, surtout après que le Cabral de la maturité soit passé au «matérialisme dialectique» de Marx et Engels. Car, il suffit d’étudier ou seulement d’imaginer ce qu’a été la Famine au Cap-Vert pour aussitôt comprendre, d’une part, que Minerve ait été appréciée, et, d’autre part, que c’est durant la famine capverdienne de 1940, qui fera plus de 20.000 morts et au cours de laquelle les populations allaient jusqu’à bouillir leurs ceintures (30) pour faire et boire une soupe, que le jeune Amílcar décida de devenir ingénieur agronome. Iva Cabral, sa fille, date cette décision de cette année-là, alors que son père est âgé de 16 ans. Or, cette précision historique permet de dire que la décision d’Amílcar advient tout juste deux ans (seulement) après la rédaction de son Carnet de poésie (1937-1938) qui évoque Minerve et son art. Et comment ne pas imaginer que la famine suivante, celle de 1942 à 1948, avec ses 30.000 morts, n’ait pas forcément renforcé la conviction agreste du jeune Amílcar? Au demeurant, le portrait universel de la Faim peint par les Grecs anciens, puis par Virgile, correspondait parfaitement à la situation de Famine au Cap-Vert (31).

Certes, il y a ce dramatique contexte de famine qui donnait un retentissement aux divers exploits et inventions de Minerve. Toutefois, le choix d’Amílcar sur cet avenir professionnel-là a-t-il été orienté par des antécédents familiaux, un penchant profond de ses ascendants pour les métiers et les questions agraires. Son grand-père paternel, Pedro Lopes da Costa, était «lavrador e comerciante», fermier et négociant, au milieu du 19ème siècle. Il possédait une ferme agricole (et d’élevage) qui lui rapportait des revenus suffisants et permit l’exercice d’une activité commerciale. Le père d’Amílcar, Juvénal Cabral, dans ce désastreux contexte famine, écrivit une lettre critique au Ministre portugais Vieira Machado, en visite au Cap Vert, soulevant les questions sociales et agricoles et posant les questions de la famine, de l’eau, de la sécheresse, de la protection des fonctionnaires, tout en appelant les autorités publiques portugaises de l’État Nouveau de Salazar à des réformes nécessaires.

Ainsi, l’intérêt d’Amílcar pour Minerve ne résulte pas d’un caprice mais plutôt du croisement de trois facteurs déterminants: d’abord, l’ancrage agraire de son grand-père et de son père qui avaient accumulé expérience et savoir agricoles; ensuite, un persistant contexte cyclique de famine dont la dernière (1940-1950) fut une hécatombe; enfin, le bon niveau de culture classique de son grand-père (qui fut prêtre) et de son père (ex-séminariste à Viseu, au Portugal et instituteur) qui lui offrait un véritable avantage pédagogique et duquel il pouvait tirer d’utiles comparaisons.

Il faut donc se garder, par ‘’simplisme de gauche’’, de minimer indument le rapport d’Amílcar à Minerve qui se maintiendra longtemps, au moins jusqu’à son premier séjour à Lisbonne, où on le voit et le retrouve non plus dans le registre agricole et celui de la famine mais, désormais, dans celui de la mobilisation estudiantine et politique comme prélude à la guerre de libération nationale. Et c’est Mário de Andrade qui, tout en retenant et même en dissimulant sa pensée, qu’il appelle son «imaginaire», livre une indication latérale, anodine mais précieuse, dans son récit ‘’militaire’’ de la «tentative, très rapide, de prendre d’assaut, au sens vraiment littéral du terme, la Casa de África» (32).

Dans son récit empreint d’émotion et de fascination, encore subjugué 45 ans plus tard, Mário de Andrade risque une double comparaison entre, d’une part, Amílcar (Cabral) et Hamilcar (Barca), et, d’autre part, entre Amílcar et Minerve. Mais cette double comparaison, de prime abord imperceptible et inaudible, se laisse cependant voir si l’on garde en mémoire le fait que Mário de Andrade était féru de culture latine, un latiniste passionné, et qu’il avait justement obtenu une bourse pour des études supérieures de Latin à Lisbonne, avant de changer d’option et de s’orienter vers l’étude des langues africaines. De tous les étudiants noirs, il était pratiquement le seul qui se soit inscrit pour des études de linguistique classique, de grec et de latin (33). C’est à l’aune de cette éclairante indication que nous devons interpréter son récit dans lequel il établit subrepticement un parallèle osé, une comparaison subtile et non avouée, entre la naissance mythologique de Minerve et la naissance politique d’Amílcar.

Il est généralement admis que «Barca» signifie «La Foudre» mais il est parfois traduit par «Tonnerre». D’autres le rendent par «Éclair» ou encore «Brillant». Ce surnom de guerre avait été attribué à Hamilcar (père d’Hannibal), en raison de l’extrême rapidité de ses offensives tactiques sur le théâtre des opérations et pour la dureté de ses attaques militaires. Polybe mentionne son art: «stratagèmes inspirés par l’histoire, inventions tirées du moment ou de l’occasion offerte, coups d’audace exécutés par surprise et de vive force» (34). Ainsi, il semble que ce soit au Hamilcar de Carthage que songe Mário de Andrade lorsqu’il parle, en langage militaire, de leur «tentative, très rapide, de prendre d’assaut, au sens vraiment littéral du terme, la Casa de África». Cette rapidité tactique typique de Hamilcar Barca est, rappelons-le, aussi l’une des qualités de Minerve comme chef de guerre.

Mais Mário de Andrade se risque à une seconde comparaison plus ouverte que la première et on ne peut plus édifiante. Il s’agit d’une comparaison sonore à propos de laquelle il laisse quelques indices qui permettent de remonter à la naissance et au cri de Minerve qui lui servent de références cachées pour dire ce qu’est cela qu’il nomme «Amílcar».

Il y a, dans l’histoire, deux grands célèbres types de «cris». Celui théologique de Job et celui guerrier de Minerve, auxquels Mário de Andrade ajoute, un troisième, celui de Cabral: le fameux cri d’Amílcar, dit-il. Les deux premiers «cris» servent ici de point de comparaison avec le troisième. Le cri de Job diffère, par nature et fonction, de celui d’Amílcar qui, «guerrier», renvoie spontanément à celui (mythologique) de Minerve.

Dans le récit mythologique, Zeus (Jupiter) est averti d’un péril sur la continuité de son trône. Il est censé être renversé par l’un de ses enfants à naître de son épouse Métis (Prudence), déesse de la Sagesse, qui, enceinte, attendait Minerve. Zeus avala son épouse. Mais, quelques mois plus tard, il ressentit de violentes douleurs à la tête et pria Héphaïstos (Vulcain) de la lui fendre, pour soulager son mal. Mais lorsque celui-ci le frappa à la tempe, à l’aide d’une hache, Minerve sortit, âgée de vingt ans, en poussant un cri de guerre et toute armée, portant un casque d’or, une lance, une cuirasse, une égide, un bouclier qui arborait l’effrayante tête de méduse, dont la vue pétrifiera tous les adversaires qui, au combat, la regardait. Et aussitôt Minerve prit part, de manière décisive, à la guerre qui opposait son père Zeus (Jupiter) aux Géants. Ainsi naît Minerve dans un cri fulgurant en prenant immédiatement part à la guerre initiée par son père.

Le récit de Mário de Andrade calque le modèle homérique au point de montrer une homologie de structure avec ce récit mythique. Écoutons l’ami de Cabral. Après avoir souligné la nature du conflit qui opposait les étudiants africains au «vieux Castro» gérant de la Maison de l’Afrique à Lisbonne, puis rappelé leur objectif politique et la surveillance de la réunion par la police politique portugaise, Mário de Andrade conclut ainsi: «Enfin, le fait est que la réunion s’est mal terminée, s’est même interrompue, par un cri – le fameux cri d’Amílcar Cabral: ‘Tous les Africains honnêtes doivent se lever et sortir de cette réunion!’. Et, ajoute-t-il, nous avons quitté cette réunion sur ce mot d’ordre. Je date même ce mot d’ordre comme le premier mot d’ordre du grand rassembleur qu’est devenu ensuite Amílcar Cabral – ça, c’est un peu mon imaginaire, bien sûr, mais c’est vrai historiquement: c’est le premier mot d’ordre que Cabral a prononcé dans sa vie de militant, c’est vrai. Donc nous l’avons suivi. Je me souviens très bien, ça se passait Praça do Chile, Avenida Almirante Reis, et, ce soir-là, cette salle de réunion était cernée» (35).

Le lecteur attentif remarquera immédiatement que Mário de Andrade fait reposer son récit sur son «imaginaire» et nullement sur son imagination (faculté de produire des représentations). Or cette nuance-là est tout à fait éclairante. Car ce qu’il raconte n’est pas, insiste-t-il, le fruit de son imagination puisque «vrai historiquement». Ainsi est-ce à partir de son «imaginaire» qu’il interprète le réel historique, selon deux images comparatives: l’une, militaire, par la comparaison de leur action à une prise d’assaut, et, l’autre, par la comparaison du «mot d’ordre» d’Amílcar à un cri de guerre (éclat de voix des soldats). Cet imaginaire est celui d’un homme de culture classique qui puise ses références dans le réservoir des batailles grecques, puniques et romaines. Et sans donner plus de détails qu’il voudrait, Mário de Andrade prend grand soin à souligner qu’il s’agit d’une comparaison personnelle qui ne concerne que son «imaginaire». En cela, il paraît emprunter la définition qu’en donne la psychanalyse lacanienne, à savoir «ce qui reflète le désir dans l’image que le sujet a de lui-même, par opposition au symbolique».

En tous les cas, il est instructif de noter trois points essentiels. Dans le premier, Mário de Andrade parle d’Amílcar Cabral et de son autorité sur le groupe d’étudiants africains, comme s’il s’agissait d’Hamilcar Barca, la Foudre, qui savait enflammer ses troupes, les faire obéir et se conformer à ses instructions, frapper de façon soudaine et possédant un pouvoir égal à celui de l’égide de Minerve pétrifiant quiconque la regarde. Dans le deuxième point, coïncidence tout à fait frappante, il fait naître politiquement Amílcar Cabral par un «cri» à l’instar de Minerve. Dans le troisième point, autre similitude stupéfiante, Amílcar Cabral est âgé de 21 ans lorsque Mário de Andrade le fait naître, à peu près comme Minerve avait 20 ans le jour de sa naissance. Autant de faits ne peuvent pas être fortuits ou simplement improvisés. Ils relèvent d’une intention claire et d’une démarche historiographique qui, pour ne pas se dire, a recourt à un imaginaire au contenu classique.

Mais, dans ce récit, il est une information particulièrement qui vient consolider l’idée centrale de notre réflexion et étayer le titre de cet article: Mário de Andrade fait naître politiquement Amílcar non pas en Guinée-Bissau ou au Cap-Vert mais dans la Diaspora. Et même s’il n’utilise pas l’expression, il n’en est pas moins le premier à pressentir et à affirmer cette vérité. On peut donc considérer que, pour lui, Amílcar Cabral est le fils de la dia-sporá, δια-σπορά.

Par ailleurs, Mário de Andrade restera dans l’histoire comme le premier à montrer que toute interprétation de la pensée et de la praxis de Cabral ne saurait faire l’économie de la culture classique. Car il ne suffit pas de se répandre en explications ‘’marxisantes’’ faciles, sèches et mécanistes pour expliquer la pensée subtile et l’action vigoureuse d’Amílcar Cabral comme continuent de le faire les «marxistes sans ailes» pour reprendre ici le mot si juste de René Depestre avec lequel nous avons quelquefois conversé à Paris. Mário de Andrade ouvre la voie à une interprétation ailée de son ami Amílcar Cabral.

 

V – Amílcar, père de la Diaspora!

Pour les avoir pratiquement toutes étudiées, Amílcar Cabral était à la confluence de tout ce que les grandes civilisations ont produit de grand dans l’histoire universelle. Et il ne put l’être que parce qu’il était d’abord et avant tout fils de la Diaspora. Son serment (36) en est sans aucun doute le plus vibrant témoignage et la proclamation de sa plus haute et fidèle envers l’Humanité.

Pour lors, il est ce que la Diaspora caboverdienne a produit de mieux. Il en reste «le fils» le plus sémillant. Il était de la diaspora et il aura déployé en elle une activité diasporique sans précédent et sans égale à ce jour.

Mais qu’en reste-il? Bien peu, à la vérité. Aussi, plus que jamais, ses héritiers et successeurs devront accorder une place décisive à la Diaspora caboverdienne, par l’aménagement de nouveaux droits politiques, juridiques et constitutionnels. Et, pour amorcer ce vaste chantier, il conviendrait que l’Institut Cabral reconstitue toute l’activité diasporique d’Amílcar au sein de la dia-sporá, δια-σπορά, en commençant par recueillir tous les témoignages possibles, les photos, ses paroles, ses idées, ses anecdotes, etc., avant d’en faire des outils d’une analyse théorique. Car les semailles cabraliennes sont encore dans l’attente de leur récolte.

Alors seulement le beau et prémonitoire pronostic de Gérard Chaliand se laissera enfin comprendre: «on peut dire qu’Amílcar Cabral est plus approprié à l’avenir de l’Afrique qu’à son passé» (37). En effet, fils de la mer parce que d’abord fils de la Diaspora, il finira par être père de la diaspora! Quelle formidable sporá! Quelle extraordinaire augmentation! Et peut-être même sommes-nous seulement au seuil de la pensée la plus secrète d’Amílcar qu’il ne put jamais formuler mais dont il a laissé l’esquisse et que pressentaient vaguement ses deux amis François Mitterrand et Mário de Andrade: l’État de la Culture (38) et la République de la Culture, par lesquels est conservée et dépassée l’essence de l’État de droit.

Sans la Diaspora, eûmes-nous eût Cabral! Ou encore, sans la Diaspora, Amílcar eût-il été le héros que nous avons connu?

 

Dr Pierre Franklin Tavares

Épinay-sur-Seine, le 14 février 2021

 

 

Notes:

 

(01) Platon: «Selon le proverbe, le commencement est la moitié de l’ouvrage ; tout le monde s’accorde à donner des éloges à un beau commencement», Les Lois, VI, 753e.

 

(02) Polybe, Histoire, 2 tomes, traduction nouvelle avec une notice et des notes explicatives, par Pierre Waltz, Garnier Frères, Paris, 1921, t. II, L. V, p. 139.

 

(03) Polybe, Ibid.

 

(04) Hegel, Phénoménologie de l’esprit, t. I, Aubier-Montaigne, Paris, 1941, p. 20.

 

(05) En 1456, l’archipel est re-découvert, par les navigateurs Portugais. Ce sont les filles d’Hespérios, dit Camões dans Les Lusiades (Laffont, Paris, 1996, Chant IV, 7 et 8, p. 195). Cent vingt-quatre ans plus tard, en 1580, débute la ‘’première’’ famine qui devient cyclique jusqu’en 1950 et s’est donc étendue sur cinq siècles. La mort chronique: entre 1580 et 1583, les îles de Santiago, Brava et Maio sont frappées. De 1609 à 1611, Santiago est de nouveau affecté. De 1685 à 1690, la famine fait 3 800 morts. Entre 1704 et 1712, Santiago, Maio, Boa Vista et Sal sont ravagés. Peu de temps après, entre 1719 et 1723, Santiago, São Nicolau, Maio, Sal sont atteints, de même Brava, Boa Vista et Fogo qui se sont dépeuplent. Dix ans après, entre 1733 et 1740, São Nicolau est de nouveau frappé. Entre 1747 et 1750, tout l’Archipel est atteint. De 1773 à 1775, elle fait 20.000 morts. De 1830 à 1833, 30.000 morts. Entre 1854 et 1856, un quart de la population meurt. Entre 1863 et 1866, elle fait de 20 à 30.000 morts. De 1941 à 1943, le désastre est immense: plus de 45.000 morts. Entre 1946 et 1948, plus de 6% de la population de Santiago meurt. Au total, entre 1941 et 1948, un tiers de la population décède, un second tiers part en exil et le dernier tiers reste sur place. Le cumul des intervalles de temps (années) entre deux famines est de 320 ans de 1462 à 1950. Ainsi, sur cinq siècles, un peu moins de la moitié du temps a subi la Famine. C’est sur «le temps long» que le Famine a opéré.

 

(06) Mário de Andrade, Entretiens avec Christine Messiant, Paris, 1982, p. 194, in Lusotopies, 1999, pages 185 à 221.

 

(07) Michel Bruneau, Hellénisme et diaspora grecque, De la Méditerranée à l a dimension mondiale, CEMOTI, n°30, 2000, Les Diasporas, pages 33 à 58.

 

(08) Le titre de cette coladeira est oublié. Dans l’attente de sa redécouverte, nous en citons une phrase.

 

(09) P. F. Tavares, «Navire d’immigration» de Mayra Andrade, Hommage à tous les Migrants et aux navires humanitaires. Mayra Andrade, Vapor di Imigrason, Label: Columbia, 2019, Sony Music Entertainment.

 

(10) Mário de Andrade, Amílcar Cabral, Essai de biographie politique, Maspero, Paris, 1980.

 

(11) H. Arendt, La crise de la culture, coll. Folio essais, Gallimard, Paris, 1972, p. 161.

 

(12) H. Arendt, Ibid.

 

(13) H. Arendt, Ibid.

 

(14) P. F. Tavares, Hommage philosophique à Mário de Andrade, oraison funèbre, Unesco, Paris, 1990.

 

(15) Notre dernière rencontre avec Mário de Andrade aura lieu, tout à fait par hasard, à l’Aéroport Roissy-Charles de Gaulle. Il était seul et discret. Je lui annonçais que ma soutenance de doctorat sur Hegel et l’Afrique aurait lieu dans quelques semaines. C’est d’un air affligé qu’il me dit partir pour Londres. Plus tard, je comprendrai la tristesse de son regard et le sens de ses mots.

 

(16) Patrick Chabal, Amílcar Cabral. Revolutionary leadership and people’s war, Cambridge, 1983.

 

(17) Jean Copans, Amílcar Cabral ou le mythe du bon pasteur, in À livre ouvert, L’Afrique australe face à Prétoria, Politique Africaine, N° 19, Paris, 1985, p. p. 104 – 112.

 

(18) Robert Buijtenhuijs, Chercheur ou partisan? Les vicissitudes de la recherche engagée, in À livre ouvert, Paris, 1985, p. p. 98-103.

 

(19) Poznanski Lucien. La polémologie pragmatique de Polybe. Journal des savants, 1994, n° pp. 19-74.

 

(20) Poznanski, op. cit., pages 24 à 25. Les deux pages suivantes, 26 et 27, Les défauts du chef, est tout aussi instructive.

 

(21) Polybe, op. cit., Livre IV, p. 118.

 

(22) Kierkegaard, La Reprise, Flammarion, Paris, 1990, p. 230.

 

(23) François Mitterrand: «Cabral, à son tour. J’apprends sa mort, assassiné sur le seuil de sa porte, à Conakry. Sékou Touré accuse le Portugal. Caetano s’en défend. Je n’ai pas d’éléments pour juger. Je sais seulement que Cabral est mort, comme tant d’autres avant lui qui luttaient pour la même cause. Qui a tué Félix Moumié? Il avait dîné à Genève avec un agent français des services secrets. Après le repas, il a roulé par terre, s’est tordu de douleur, le ventre déchiré par un poison subtil, et il a mis quelques heures à mourir. L’enquête n’a pas eu de suites. Une victime, mais pas d’assassin, naturellement. Qui a tué le général Delgado, dont on a retrouvé le corps décomposé au creux d’un repli de terrain près de la frontière portugaise? Qui a tué Eduardo Mondlane, l’un des chefs des mouvements rebelles du Mozambique, déchiqueté à Dar-EI-Salam par un colis piégé?

Amílcar Cabral était mon ami. Bien qu’il fût interdit de séjour en France, à la requête sans doute du gouvernement portugais, je l’avais invité à passer quelques jours chez moi pour les prochaines vacances de Pâques. Il avait accepté avec joie, tant il aimait notre pays dont il parlait la langue avec ductilité. Lors de mon récent voyage en Guinée, nous ne nous étions pratiquement pas quittés et il m’avait narré ses luttes, ses espoirs. Ses compagnons, m’avait-il dit, tenaient les deux tiers du territoire de la Guinée-Bissau, où des élections avaient eu lieu l’an dernier et une Assemblée mise en place, tandis qu’un exécutif provisoire devait être désigné bientôt. Les troupes portugaises ne pénétraient plus dans les zones libérées. Le mouvement de libération disposait d’écoles de brousse, d’hôpitaux de campagne et de structures administratives.

Il faut avoir entendu Amílcar Cabral. La douceur des mots épousait la finesse d’une pensée qui restait disponible autour de ce point fixe: la liberté, cette conquête. Le Portugal perd avec lui l’adversaire le plus sensible, le mieux formé à ses valeurs. La sottise a bien visé, qui prête à ce crime une horreur supplémentaire», Un militant assassiné, L’Unité, hebdomadaire socialiste, lundi 22 janvier 1973.

 

(24) Ce nom donné aux fils de Minerve est amplement développé dans nos Leçons sur Cabral (manuscrit inachevé).

 

(25) La notion, l’idée et la représentation de L’épée à double tranchant sont plusieurs fois mentionnées dans la Bible: Juges, 3-16; Psaume 149-6; Hébreux, 4-12; Apocalypse, 1-16 et 2-12. L’épée tranchante ou l’épée de l’Esprit est la métaphore figurant «la Parole de Dieu», Éphésiens, 6-17. Elle diffère du Sabre qui n’a qu’un côté tranchant.

 

(26) Pierre Commelin: «Les Lacédémoniens avaient à Chalcicœcon, dans le temple de Minerve, un tableau de la Faim, dont la vue était effrayante. Elle était représentée dans ce temple sous la figure d’une femme hâve, pâle, abattue, d’une maigreur extrême, ayant les temples creuses, la peau du front sèche et étirée, les yeux éteints, enfoncés dans la tête, les joues plombées, les lèvres livides, enfin, les bras décharnés ainsi que les mains qu’elle avaient liées derrière le dos, Ovide a fait de la Faim une description qui n’est pas moins effrayante», Nouvelle mythologie grecque et romaine, Garnier frères, Paris, 1956, p. p. 434.

 

(27) Art aratoire de Minerve: «Chez les Étrusques, Minerve était la divinité des instruments de musique guerrière, des chars, des arts ; caractère que l’on retrouve également chez la Minerve Ergané et Hippia des Hellènes (fig. 351). Par ce côté, Pallas [Minerve] se rattache à Cérès ou Déméter, et elle partage avec elle l’honneur de plusieurs inventions aratoires», in Religions de l’antiquité considérées principalement dans leurs formes symboliques et mythologiques, Partie 1, Tome 4, traduit de l’allemand du Dr Frédéric Creuzer; refondu en partie, complété et développé par J.-D. Guigniaut, publié par L.-Ch. Soyer, avec la collaboration de A. Maury et E. Vinet.

 

(28) P. Commelin: «ils se livraient à la métallurgie et à la magie. On prétendait que ces magiciens, en arrosant la terre avec de l’eau du Styx, la frappaient de stérilité et provoquait la peste. Pour cette raison, les Grecs les nommaient Destructeurs», op. cit., p. 204.

 

(29) Pierre Commelin, Nouvelle Mythologie grecque et romaine, Garnier frères, Paris, 19xx, p. p. 203-204. Ovide raconte qu’à la fin Jupiter les ensevelit sous les flots, et les changea en rochers. Ils n’en étaient pas moins honorés dans l’île de Rhodes où leur culte, d’un caractère mystérieux, devint célèbre. Pour Joël Schmidt, Ces génies, la plupart du temps malfaisants, passaient pour descendre de Poséidon et assumaient une forme qui tenait à la fois de l’homme et de l’animal marin, puisqu’ils étaient pourvus d’une queue de poisson ou de pieds palmés. Parfois, ils prenaient l’aspect d’un serpent. Ils demeuraient dans l’île de Rhodes, célèbres pour ses bouleversements sismiques et volcaniques, et, de ce fait, on leur attribuait la plupart des calamités qui s’abattaient sur l’île: la grêle, la neige, la pluie; on les accusait même de mêler du soufre à l’eau du Styx, pour rendre les terres stériles et faire périr les animaux. On comprend donc que, génies souterrains et esprit du feu, ils avaient été confondus avec les Cabires, dont ils possédaient, à un degré plus rare encore, l’art de forger les métaux et de travailler les emblèmes des dieux, comme la harpe de Cronos et le trident de Poséidon, in dictionnaire de la mythologie grecque et romaine, Larousse, Paris, 1993, p. 199.

 

(30) Cet épisode n’est pas sans rappeler la description que fit Chateaubriand de la terrible famine qui sévit lors du siège de Jérusalem par Titus au cours duquel deux cent mille Juifs moururent […] On mangea le cuir des souliers et des boucliers; on en vint à se nourrir de foin et des ordures que l’on chercha dans les égouts de la ville; une mère dévora son enfant, in Itinéraire de Paris à Jérusalem, p. p. 297 – 298.

 

(31) P. Commelin: «La Faim, divinité, est la fille de la Nuit. Virgile la place aux portes des Enfers, et d’autres sur les bords du Cocyte. D’ordinaire, on la représente accroupie dans un champ aride, où quelques arbres dépouillés de feuillage ne présentent qu’un ouvrage triste et rare; elle arrache avec ses ongles quelques plantes infertiles», op. cit., p. 434.

 

(32) Mário de Andrade, Entretiens avec Christine Messiant, Paris, 1982, p. 194, in Lusotopies, 1999, p. p. 185-221.

 

(33) Mário de Andrade, op. cit., p. 203.

 

(34) Polybe, op. cit., I, 57, 5.

 

(35) Mário de Andrade, Ibid.

 

(36) P. F. Tavares, le serment d’Amílcar, Paris, janvier 2018.

 

(37) Gérard Chaliand, Amílcar Cabral: An extraction from the literature, Sylvester Cohen Monthly review, décembre 1998.

 

(38) P. F. Tavares, Thèses programmatiques n°7, in Hegel, critique de l’Afrique, thèse de doctorat, Paris-1, Sorbonne, 1990, p. 711 bis.

 

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