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Connu en France, au début des années 1980, par un nombre restreint de lecteurs, Fernando Pessoa ne cesse aujourd’hui d’intéresser le public français et on ne compte plus le nombre d’articles, d’émissions, de colloques, de thèses et de publications diverses sur son œuvre. Ce n°5 (printemps-été 2020) de la revue Instinct nomade, éditée par Germes de Barbarie, nous offre un riche et passionnant dossier sur l’œuvre de celui qui est considéré aujourd’hui comme «l’un des écrivains majeurs de la première moitié du vingtième siècle».

Fort opportunément, le premier article au sommaire, «Aux sources de l’Intranquillitude, de Michel Chandeigne, traite de la traduction en français du titre du «Livro do desassossego», de Fernando Pessoa, dont la première édition au Portugal vit le jour en 1982, soit 47 ans après la mort du poète. «L’importance et la beauté de cet ouvrage inclassable, selon Michel Chandeigne, rassemblant textes autobiographiques, rêveries, réflexions, digressions perpétuelles et brèves descriptions, frappèrent tous les critiques puis un large public». Traduit par Françoise Laye, en 1988, aux éditions Christian Bourgois, sous le titre de «Livre de l’intranquillité», le choix de ce mot, «intranquillité», fut l’objet de contestations, mais, nous dit Michel Chandeigne, «il s’est avéré avec le temps des plus pertinents». Dans son article, Michel Chandeigne démontre, après avoir passé en revue les diverses nuances et les traductions du mot («intranquillité», mais aussi «inquiétude») la pertinence du choix de Françoise Laye et conclut que «intranquillité» était «une splendide trouvaille», apparemment un néologisme, mais «il avait l’avantage d’être immédiatement compréhensible, (…) s’intégrant sans effort à la langue française».

Le court article de Christian Bourgois, intitulé «Lisbonne: le cas Pessoa» s’accompagne d’une notice biographique de J.-L. Keffer sur Christian Bourgois, «le découvreur» de Fernando Pessoa en France, et qui fut un des premiers à s’intéresser à cette fameuse malle de Pessoa contenant plus de 27.000 documents répertoriés, inventoriés, prêts pour la publication.

Dans «Lisbonne, Pessoa et ses ombres (carnets de lecture et de voyage)», Christian Cottet-Emard constate «qu’à l’évidence, Pessoa n’est pas qu’un piéton de la Baixa, car il se promène dans les œuvres des autres, dans leurs livres (notamment ceux d’Antonio Tabucchi), dans les chansons et même dans la musique savante comme celle du compositeur suisse Xavier Dayer».

Dans «Les trois derniers jours d’Antonio Tabucchi», Bernard Deson fait allusion, bien sûr, au fascinant ouvrage d’Antonio Tabucchi, «Les trois derniers jours de Fernando Pessoa. Un délire» (1994), dans lequel l’auteur relate les trois jours d’agonie de Pessoa sur son lit de mort, à l’hôpital Saint Louis-des-Français à Lisbonne, en novembre 1935, durant lesquels le poète reçoit les uns après les autres ses hétéronymes Álvaro de Campos, Alberto Caeiro, Ricardo Reis, Bernardo Soares et António Mora, et leur dicte ses dernières volontés, «dialogue avec les fantômes familiers qui l’ont accompagné pendant toute sa vie».

Sous le titre «Pessoa l’intranquille», on trouvera un poème et de nombreux dessins de José Correa, l’illustrateur de la couverture et des nombreuses pages de ce numéro.

Puis suivent les articles «Pessoa amoureux», de Bernard Lonjon; «Remarques sur la création plurilingue chez Fernando Pessoa», de João Dionísio; «Pessoa marchait seul», poème de Serge Pey (poète et militant politique, né à Toulouse en 1950); «Meu nome é Pessoa», par Daniel Malbranque, pour qui, «loin d’être une posture littéraire, cette multiplicité de signatures de Pessoa correspondait à un besoin intime»; «Hétéronymes et états multiples de l’être. Notes sur l’œuvre de Fernando Pessoa», par Luc-Olivier d’Algange.

Dans «L’entreprise prodigieuse de Fernando Pessoa», Jacques Ibanès déclare d’emblée que Fernando Pessoa, «cet homme étrange que l’on pouvait croiser au début du XXè siècle dans les rues de Lisbonne avait des allures de conspirateur et c’en était un! Il avait l’ambition d’entrer en concurrence avec Dieu en personne (auquel il ne croyait pas) en concevant pas moins de 72 écrivains, dont quelques-uns ont pu acquérir un véritable statut de littérateurs autonomes».

Laurie Leiner, dans «La mise en objet de Fernando Pessoa: la figure pop masque-t-elle l’œuvre?», enchaîne son article par une autre question («Quelle est la place du poète dans la société ultra-visuelle du XXè siècle?») et considère que cette mise en objet de Pessoa, «certes indirecte, peut être le moyen de mener les plus curieux à la poésie».

Une série d’articles nous proposent un regard plus personnel et subjectif sur l’œuvre de Pessoa. Ainsi, dans «Le solitaire innombrable, ou la complication la plus simple. Journal d’une lecture», J.-L. Kuffer aborde encore la question de ce poète à la personnalité unique et multiple à la fois. Tandis que Béatrice Guéna, dans «Ponts et intervalles», nous fait part de manière très intime, de sa découverte de Pessoa. Quant à Pascal Dethurens, dans «Pessoa et le moment présent», nous livre un passionnant récit, poétique et merveilleux, autour du poème de Pessoa «Les joueurs d’échecs», qui nous embarque dans le monde perse. «L’affaire Vargas», de Vanessa Natiora, surprendra plus d’un lecteur en présentant un Pessoa auteur de littérature policière. Marc Alpozzo, à travers sa «Lettre à Fernando Pessoa. Le voyage immobile», s’adresse au poète pour lui avouer que «le rêve m’a rendu insupportable (…), il m’a poussé à partir, à parcourir le globe à la recherche d’un moi plus serein», mais pour ajouter aussitôt: «Je sais ce que tu penses mon cher Fernando, je connais ta haine, ton mépris des voyages» car «ils renvoient à l’inutilité de l’existence».

Très émouvant est le témoignage d’Alexandra Ibanès, «À Verdun, avec Pessoa». En été 1990, à la suite «d’un rêve qui venait de s’effondrer», elle décide d’aller travailler à la Bibliothèque d’Étude de Verdun, afin de se consoler, et passe ses journées à couvrir, à référencer et à mettre en rayons des livres d’auteurs illustres, «jusqu’au jour où un livre de poche me laisse abasourdie. Il s’agit du ‘Gardeur de troupeaux’ d’Alberto Caeiro. Chaque vers lu m’étreint, chaque strophe est la traduction de ce que je ressens au plus profond de moi, à ce moment-là».

D’autres études abordent encore, sous des formes différentes, les thèmes déjà évoqués plus haut: «Ode au Cinquième Empire», par Luc-Olivier d’Algange; «Dans les marges de Fernando Pessoa», par B. Deson; «La mort de Fernando Pessoa», par Patrick Tillard; «Le musicien à l’heure du diable» par X. Dayer et «Des restes mâchouillés de sensations», par Étienne Beaulieu qui revient sur les hétéronymes qui «ne sont que des parties d’un tout», comme le clame Alberto Caeiro et qui nous donnent à lire un monde fait de «fragmentations de récits».

Ce «portrait métissé» de Pessoa nous aurait peut-être laissé un goût d’inachevé, sans le souvenir de Mário de Sá-Carneiro (dans l’article d’Agnès Debruyne, «Sá-Carneiro prince de la décadence»), son grand-ami, avec qui il entretiendra une correspondance assidue et avec qui il créera la revue Orpheu. Mário de Sá-Carneiro se suicidera le 26 avril 1916, à Paris.

Enfin, les deux derniers articles de ce dossier intitulé «Les 7 vies de Fernando Pessoa» nous font part de deux expériences extra-littéraires à partir de l’œuvre de Pessoa: dans l’article «Lisbon: What the tourist should see. Du texte au film: Pessoa contre Pessoa?», Régis Salado se montre extrêmement critique vis-à-vis de cette adaptation cinématographique réalisée par José Fonseca e Costa, alors que dans «Pessoa, un Faust de lui-même…», Patrick Quillier, qui a été l’un des premiers à nous faire découvrir la poésie de Pessoa en France, à travers ses traductions notamment, nous dit le plus grand bien du montage théâtral réalisé et mis en scène par le Théâtre du Paradoxe, en 1994, à partir de «Faust», un texte de Pessoa, publié la même année par les Éditions Chandeigne.

 

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