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Notre Morna est à présent dans un tournant de son histoire. Dans les prochains jours – nous l’appelons tous de nos vœux – s’ouvriront les portes pour l’accueillir au titre de Patrimoine de l’Humanité !

À travers la Morna, c’est toute notre culture musicale qui sonne à la porte du suprême aréopage de la culture universelle !

Qu’aucune personne, aucun chasseur de gloires, ne soit tenté(e) de s’appuyer sur l’étrier de son titre pour se faire valoir sur ce patrimoine national que nos ancêtres nous ont légués ! Que le jour de la consécration soit celui de la reconnaissance et non pas de la vantardise ! Au-delà des ovations de circonstance, nous aurons tous une pensée pour celles et ceux à qui la « musique reine » doit ses lettres de noblesse. Notre mémoire s’illuminera du souvenir de B. Leza, Eugénio Tavares, Bana, Ildo Lobo, Manuel de Novas, Norberto Tavares, Orlando Pantera… Honneur à Cesária, notre « Diva aux pieds nus » ! À tous les auteurs-compositeurs, interprètes et musicien(ne)s, célèbres ou anonymes, qui ont fait vivre la Morna dans nos cœurs et à travers le monde, toute notre affection et notre gratitude !

Ce legs historique, nous l’avons soumis au suffrage de l’Unesco pour être confié à son légataire universel – l’Humanité ! Dans plusieurs études que j’ai moi-même envoyées à qui de droit pour plaider notre candidature, j’ai tenu à mettre l’accent sur le caractère universel de cette mélodie que peuples et cultures de moult horizons ont créée à la croisée des chemins, à la seconde moitié du XIXe siècle.

Toute la musique caboverdienne est d’ailleurs le fruit de ce métissage qui l’a enrichie de ses sonorités afro-européennes, caribéennes et sud-américaines… mais par-dessus une incroyable diversité des genres, c’est bien la Morna qui trône en tête du spectre musical des neuf îles habitées.

Telle est la Morna de nos sérénades au clair de lune, miroir de notre destin poétisé en musique ! Exaltant l’amour dans ses envolés lyriques, parfois ses chagrins, ses déceptions. La Morna chantant la « mer éternelle sans fond et sans fin », ses mystères, ses fortunes diverses. La Morna qui pleure le départ pour la terra-longe, se meurt avec la sôdade et ressuscite, belle et triomphante, dans la suprême jubilation du retour. S’affligeant sur les affamés de la sécheresse, leurs deuils et leurs souffrances. Chantant, jadis, la gratitude du peuple envers ses bienfaiteurs, sa fierté à l’honneur de ses héros, se muant en chant d’espoir et de résistance à l’heure de l’indépendance.

La chanson de tous les Caboverdiens a aussi son histoire… Bien qu’elle n’ait jamais livré tous ses secrets, se jouant allègrement des chercheurs les plus tenaces, un point commun semble cependant prévaloir, tous étant plus ou moins d’accord pour dire que la Morna ne saurait être un produit dérivé du fado portugais !

La Morna est, tout comme le Fado, une musique populaire du 19ème siècle dont les lointaines origines plongent dans un mystère spéculatif. Aussi s’est-on demandé si le Lundum (danse folklorique de souche africaine, développée au Brésil) n’en serait-il pas un lointain précurseur, une hypothèse qui reste sujette à caution, pour le Fado comme pour la Morna d’ailleurs. Et les ressemblances s’arrêtent là, ne permettant point de dire que la Morna soit un Fado sous les tropiques !

Des intonations arabo-hébraïques dans la Morna ? D’aucuns s’emballent à parler de navires ayant fait naufrage sur les écueils et les plages paradisiaques de Boavista, une île dont le charme envoûtant dissimule un redoutable cimetière pour les embarcations ! Et d’y ajouter des équipages arabophones restés à terre avec leurs mélodies…

Très romanesques, ces histoires, alors qu’une histoire vraie devrait suffire : celle des commerçants hébraïques débarquant à Boavista (et a Mindelo) au cours des années 1850, provenant d’un pays arabe, le Maroc. Munis, pour la plupart, de visas ou sauf-conduits obtenus à Gibraltar (enclave britannique en territoire espagnol), ces migrants juifs étaient bien familiers des us et coutumes de la société arabe marocaine.

Toujours est-il que la Morna aurait pris naissance à Boavista, à en croire les historiens, musicologues et autres voix autorisées, à l’unisson avec le vox populi.

L’île aux dunes étant connue pour ses marins intrépides, la Morna serait-elle du voyage lorsque ceux-ci naviguaient d’une île à l’autre ? En tout cas, c’est dans la toute petite île Brava qu’elle va prendre son envol. De Brava nous vient la plus ancienne Morna connue de nos jours : composée vraisemblablement par José Bernardo Alfama aux alentours de 1870, « Brada Maria » aurait été mise en musique par Eugénio Tavares (1867-1930), dit le père de la Morna. Père adoptif bien entendu, mais la Morna doit ses lettres de noblesse à cet incroyable homme de lettres et poète populaire, l’enfant chéri de « l’île aux fleurs ».

Au milieu du 20ème siècle, Porto-Grande est toujours dans l’axe de la navigation transatlantique. Le charbon côtoie le fioul, et Mindelo est devenu un pivot de la télégraphie par câbles sous-marins reliant l’Europe et l’hémisphère sud. Dans cette ville cosmopolite, lieu de repos pour équipages et passagers, une jeune fille quelque peu timide chante dans les piano-bars, étant parfois sollicitée devant des personnalités de passage. Née en 1941, son heure n’est pas encore venue, mais la jeune chanteuse fera bien parler d’elle trois décennies plus tard.

Cesária Évora chante, parmi d’autres, B. Leza, alias Francisco Xavier da Cruz, auteur-compositeur et fin musicien ayant laissé son empreinte impérissable dans la Morna. On se rappelle moins de l’intellectuel et chercheur qu’il fut, ayant publié aussi des études sur la musique et la société.

La Morna aurait ainsi pris naissance dans l’île de Boavista, grandi à Brava et atteint sa majorité à S. Vicente (aussi l’île de la Coladeira), au dire de B. Leza.

Dans le courant de la décennie 1960, alors que nombre de Caboverdiens s’engagent, sécheresse oblige, sur les chemins tortueux de l’émigration vers l’Europe, la musique caboverdienne est du voyage ! Discrète, dans les cœurs et les étuis des guitares sur la route de Dakar, avant de débarquer aux Pays-Bas… C’est à Rotterdam que Morgadinho, Luís Morais, Frank Cavaquinho et Toï de Bibia (aliás João Ramos) donnent naissance au groupement Voz de Cabo Verde en 1966. Avec le sceau de Morabeza Record, premier label africain, Voz de Cabo Verde serait le premier messager d’une musique encore mêlée de sambas, boléros, chachachas et autres cumbias… Une musique qui cherche encore sa voie en ces folles années politiquement tumultueuses et socialement ‘baba cool’ (*) mais qui fait danser à Dakar et résonne aussi loin qu’à Luanda ou à Lisbonne !

Dans le sillage de Voz de Cabo Verde, d’autres chanteurs et musiciens allaient ouvrir de nouveaux horizons à notre musique, en jouant sur scène ou en enregistrant des albums à Lisbonne, Paris ou Rotterdam.

La Morna aurait connu un court épisode moins glorieux au lendemain de l’indépendance (réafricanisation des esprits), avant de repartir de plus belle. Notre candidature au Patrimoine mondial est tributaire du succès des nouvelles générations qui l’ont remise au goût du jour en marchant sur les pas de Cesária Évora.

À la veille du verdict, restons humbles comme le fut notre Diva aux pieds nus qui a fait émerger de la pénombre notre musique, et avec elle notre « Petit Pays », à l’aube des années 90 ! Il est important de rappeler que notre candidature n’est qu’une parmi une quarantaine ! Fêtons donc dans l’allégresse, mais gardons-nous de tout triomphalisme des pauvres d’esprit.

La meilleure façon d’honorer la Morna, me semble-t-il, c’est de prendre soin de ce précieux héritage, ainsi puisse-t-il être transmis aux générations à venir… comme nous l’avons reçu de nos parents !

(*) La décennie 1960 fut diversement vécue dans une Europe divisée en deux : « mai 68 » à Paris, « printemps de Prague » de l’autre côté du rideau de fer, écrasé par les tanks soviétiques au mois d’août…

 

Paris, le 10 décembre 2019

 

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