
Cent huit ans après la fin de la I Guerre mondiale, les archives continuent de murmurer des destins que le temps n’a jamais complètement effacés. Derrière les batailles et les noms gravés sur les monuments aux morts subsistent des histoires plus discrètes, faites d’amours éphémères, d’enfants oubliés et de silences transmis de génération en génération. Celle de Loriano Delille est l’une des plus bouleversantes. Né d’une Française et d’un soldat portugais du Corps Expéditionnaire Portugais (CEP), il grandit sans père, sans véritable identité et longtemps sans même exister aux yeux de l’état civil. Plus d’un siècle après les combats, son histoire rappelle que certaines blessures de la guerre ne se referment jamais.
Depuis plusieurs années, LusoJornal met en lumière de nombreuses histoires familiales liées à la présence du Corps Expéditionnaire Portugais (CEP) en France. Certaines sont heureuses (lire ICI et ICI), d’autres beaucoup plus douloureuses.
L’histoire de Loriano Delille appartient à cette seconde catégorie. Elle raconte le destin tragique d’un enfant né d’une liaison entre une Française et un soldat portugais du Corps Expéditionnaire Portugais, dans les derniers mois de la Grande Guerre ou juste après celle-ci.
C’est aussi l’histoire d’une naissance entourée de mystère, d’un abandon, d’une identité longtemps inexistante et d’une vie marquée par l’absence.
Julienne Delille, une veuve de guerre
Loriano Delille est le fils de Julienne Alice Delille et d’un soldat portugais dont l’identité demeure inconnue. Selon plusieurs témoignages, Julienne et ce militaire du CEP auraient loué une maison chez Mme Lannoy, négociante, rue de l’Église à Marquise. Les recensements montrent d’ailleurs que d’autres membres de la famille Delille ont également vécu dans cette rue.
Julienne Delille est née le 15 juin 1890 à Nœux-les-Mines. Elle épouse Jean-Baptiste Baheu le 19 juin 1910 à Ambleteuse. Le couple aurait eu jusqu’à douze enfants (?), mais seuls deux étaient encore en vie en 1934.
Mobilisé au sein du 6ᵉ régiment d’infanterie territoriale, Jean-Baptiste Baheu décède le 9 février 1916 à l’hôpital auxiliaire n°16 de Deauville, à seulement 27 ans. Dans la base Mémoire des Hommes, il est reconnu «Mort pour la France», bien que son décès soit attribué à une maladie contractée en service.
Une naissance clandestine
Devenue veuve, Julienne Delille entretient une relation avec un soldat portugais prénommé, semble-t-il, Lauriano.
Le journal L’Égalité de Roubaix-Tourcoing, dans son édition du 11 janvier 1934, rapporte une histoire particulièrement poignante : «Subissant les conséquences d’un acte d’une mère dénaturée, ce jeune homme est actuellement sur le point d’être renvoyé de son travail parce qu’il ne peut fournir son acte de naissance (…). Après la guerre, la veuve Baheu mit au monde le petit Loriano, né d’une union avec un Portugais. L’enfant serait né clandestinement dans une écurie de la maison que le couple avait louée et ne fut jamais déclaré à l’état civil».
Loriano serait né à Marquise à la fin de l’année 1919 ou au début de l’année 1920.
L’abandon
Alors que l’enfant n’a qu’environ quatorze mois, Julienne Delille se rend au 10 rue Guyale, à Boulogne-sur-Mer, chez Mme Furgaut Paul, nourrice qui avait déjà élevé quarante-neuf enfants.
Il est même probable que Julienne elle-même ait été confiée à cette femme durant sa petite enfance.
En arrivant, elle lui demande :
– Vous me reconnaissez ?
Mme Furgaut répond par l’affirmative avant de s’interroger :
– Et cet enfant ?
– C’est le mien, répond simplement Julienne.
Le petit garçon, presque nu et manifestement négligé, est immédiatement recueilli par Mme Furgaut, qui devient sa mère adoptive.
Julienne repartira et ne donnera plus jamais de nouvelles.
Grandir sans existence administrative
Mme Furgaut élève Loriano avec son mari malgré une extrême pauvreté. L’enfant est considéré comme Pupille de la Nation, mais l’absence d’acte de naissance l’empêche d’obtenir les aides auxquelles il pourrait prétendre.
La famille s’installe à Avion.
À la fin de l’année 1933, Loriano, âgé de treize ou quatorze ans, est embauché aux mines de Lens. Son emploi prend rapidement fin lorsqu’il est incapable de présenter un acte de naissance.
À cette époque, M. Furgaut, couvreur de profession, est au chômage. Son épouse gagne quelques sous en tricotant des bas. Le couple, proche de la soixantaine, vit dans une grande misère, rue Pierre-Leroux à Avion.
Touché par leur situation, le Maire d’Avion, M. Duvieuxbourg, procure à M. Furgaut un emploi à mi-temps pour les travaux municipaux.
Le Procureur de la République de Boulogne-sur-Mer ouvre alors une enquête afin de retrouver Julienne Delille. Les recherches évoquent son passage dans une maison close à Fontainebleau, puis dans un hôpital parisien, sans qu’il soit possible d’établir avec certitude la suite de son parcours.
Une identité enfin reconnue
Le 12 décembre 1934, un acte de naissance est finalement établi à Marquise au nom de Loriano Delille.
Il semble avoir été créé afin de régulariser une situation devenue intenable et de permettre au jeune homme de travailler légalement.
Le document fixe sa naissance au 20 février 1920 à Marquise, bien qu’aucune déclaration originale n’apparaisse dans les registres de cette période.
Le 28 décembre 1940, Loriano Delille épouse Lucienne Clémence Gilbot à Éleu-dit-Leauwette.
Dans l’acte de mariage, il est indiqué comme fils de Julienne Alice Delille, déclarée disparue. Le mariage a été autorisé par le Conseil de tutelle des enfants naturels du canton de Vimy.
À cette époque, Loriano loge chez un couple de mineurs d’origine polonaise au 36 rue Alphand, à Avion, tandis que Lucienne réside au 36 rue Louis-Pirel, à Éleu-dit-Leauwette.
Le couple divorce le 17 octobre 1945 par jugement du tribunal d’Arras.
Loriano meurt à Avion le 15 juin 1946, à seulement vingt-six ans.
Quatorze jours plus tard, le 29 juin 1946, son ex-épouse se remarie dans la même commune.
Un père portugais dont le nom s’est perdu
À la lecture des archives, il est possible que le prénom «Loriano» provienne en réalité du prénom du père. Nous pensons qu’il pourrait s’agir plus exactement de Lauriano, prénom porté par plusieurs soldats du Corps Expéditionnaire Portugais.
Les recherches menées dans les Archives historiques militaires portugaises ont permis d’identifier six soldats portant ce prénom : deux célibataires, trois mariés et un dont la situation familiale demeure inconnue.
Malgré ces éléments, aucune preuve ne permet aujourd’hui d’identifier avec certitude le père de Loriano. Si certaines hypothèses pourraient être formulées au regard des parcours militaires, elles ne reposeraient sur aucun élément suffisamment solide.
L’histoire de Loriano Delille est celle de milliers d’existences que la guerre a bouleversées jusque dans leur identité. Derrière les combats se cachent aussi des rencontres, des promesses, des séparations et parfois des enfants qui grandirent sans connaître leur père.
Combien de soldats portugais sont rentrés au pays en sachant, ou en ignorant, qu’ils laissaient derrière eux un enfant sur les terres de France ? Combien avaient promis de revenir sans jamais pouvoir tenir leur parole ? Combien de ces destins resteront à jamais enfouis dans les archives ?
Plus d’un siècle après la I Guerre mondiale, ces histoires nous rappellent que les blessures des conflits ne s’arrêtent pas aux champs de bataille. Elles continuent de vivre, silencieusement, dans les mémoires familiales et dans les vies oubliées de ceux qui n’ont jamais vraiment eu leur place dans l’Histoire.






