107 ans après, une famille franco-portugaise enfin réunie : l’incroyable destin d’António Dias, soldat portugais du CEP et de ses descendants

C’est encore l’une de ces histoires hors du commun que LusoJornal aime raconter. Une histoire faite de mémoire, de recherches patientes et de liens familiaux retrouvés. Une histoire qui s’étend sur plus d’un siècle et qui voit, 107 ans après une naissance, deux branches d’une même famille se retrouver entre la France et le Portugal.

Après avoir récemment relaté la quête de Frédéric Dumoulin pour retrouver son arrière-grand-père portugais, après 43 années de recherches (lire ICI), LusoJornal raconte aujourd’hui une autre aventure humaine exceptionnelle : celle des descendants de Désiré Diaz et de leur rencontre avec la famille d’António Dias, soldat portugais du Corps Expéditionnaire Portugais (CEP).

António Dias, un soldat portugais dans les Flandres

António Dias naît le 13 mars 1894 à Alviobeira, un petit village de la région de Tomar, dans le centre du Portugal. Fils de José Dias et d’Ana Duarte, il est l’un des trois hommes du village à rejoindre le Corps Expéditionnaire Portugais (CEP) envoyé combattre sur le front occidental pendant la I Guerre mondiale.

Le 19 janvier 1917, il embarque à Lisboa avec les premières troupes portugaises destinées à la France. Après plusieurs jours d’attente au port, le contingent arrive à Brest le 2 février 1917. Un film exceptionnel de 17 minutes montre les images de l’arrivée de ce 1er contingent portugais (lire ICI).

Soldat du Bataillon d’Infanterie n°15, António Dias est victime de gaz toxiques au combat le 13 mars 1917. Hospitalisé, il quitte les structures médicales quelques jours plus tard.

Nous n’avons pas d’indications, dans sa fiche militaire, d’actions notoires, ni d’indications de punitions, contrairement à 80% des soldats du CEP. Le parcours militaire d’António Dias témoigne néanmoins d’un soldat estimé de sa hiérarchie : le 8 mai 1917, il est nommé sous-Caporal, puis Caporal de milice le 21 septembre 1917, avant d’être promu deuxième Sergent le 18 août 1918.

Son bataillon fait partie des premières unités portugaises arrivées en France et également des premières à regagner le Portugal après la guerre, ils débarquent à Lisboa le 13 février 1919.

Une histoire d’amour et un enfant reconnu

Durant son séjour dans le Pas-de-Calais, António Dias rencontre Jeanne Lecoeuche, une jeune habitante d’Ecquedecques âgée de 21 ans, née à Richebourg le 19 avril 1897 et décédée le 10 avril 1985.

De leur relation naît un enfant : Désiré Diaz, le 23 novembre 1918. António Dias reconnaît officiellement son fils avant son retour au Portugal. Une erreur administrative dans l’acte de naissance transformera cependant le patronyme «Dias» en «Diaz», orthographe qui restera celle de la descendance française.

De cette rencontre entre António Dias et Jeanne Lecoeuche naît donc un des premiers bébés dont le père est membre du Corps Expéditionnaire Portugais.

Le CEP, à Ecquedecques, était en retrait du front. Là a lieu la rencontre entre António et Jeanne, c’est là que le soldat du CEP y reconnaît des mois après, la naissance d’un bébé qui portera son nom de famille.

Sur deux clichés photos de l’Armée portugaise, pris en septembre 1918, nous pouvons lire les légendes : «un coin du village et l’infanterie portugaise», «cantonnement de troupes portugaises, sentinelle devant une grange».

L’acte de naissance du nouveau-né indique : «Diaz Désiré, enfant naturel reconnu, né le 23 novembre 1918, de père soldat portugais, de 25 ans résidant momentanément à Ecquedecques et de Jeanne Lecoeuche, âgée de 21 ans, ménagère domiciliée à Ecquedecques. Déclaration faite par Diaz (père) de l’enfant en présence de Lecoeuche Désiré, maraîcher, âgé de cinquante-deux ans avec domicile dans le village, grand-père du nouveau-né…»

Après son retour au Portugal, António Dias épouse Emília le 19 juillet 1919. Le couple aura plusieurs enfants, António poursuivant sa carrière militaire. Il meurt le 22 mai 1981 dans son village natal d’Alviobeira, où il repose aujourd’hui.

De son côté Jeanne Lecoeuche se marie le 28 mars 1921 à Richebourg avec Paul Béghin et aura 3 enfants : Denise, Marie-Jeanne et Daniel.

Une branche française qui poursuit son histoire

Désiré Diaz grandit en France sans connaître son père portugais.

Le 20 juillet 1938, il épouse à Richebourg Jeanne Charline Omélie Defrance. Deux fils naîtront de cette union : Yvonnick et Désiré. Veuf en 1957, il se remarie le 1er août 1958 avec Jacqueline Louisa Emma Graveline. Trois autres enfants naîtront de ce second mariage : Denis, Marie-Josée et Dany.

L’histoire aurait pu s’arrêter là, comme tant d’autres histoires de guerre. Mais plusieurs générations plus tard, une petite-fille de Désiré Diaz décide de reprendre le fil de cette mémoire familiale.

Une enquête familiale qui traverse les frontières

Depuis son enfance, Marie-Josée Hennebel entend parler de ce mystérieux grand-père portugais. Pourtant, les réponses restent longtemps incomplètes. «Je connais l’histoire de ma grand-mère Jeanne et d’António depuis mon enfance. Mais à l’époque, on ne voulait pas me dire où était António. On me répondait simplement qu’il était mort», raconte-t-elle.

Sa quête prend une nouvelle dimension grâce à Lionel Delalleau, administrateur du groupe Facebook CEP 1916-1919, qui collecte les histoires liées aux soldats portugais de la Grande Guerre. «Je me suis toujours intéressée à mon grand-père. Cela m’a toujours manqué de ne pas le connaître. J’ai envoyé à Lionel la photographie qu’António avait donnée à ma grand-mère avant de repartir au Portugal. On y voyait le numéro de son bataillon».

À partir de ces quelques informations, Lionel Delalleau contacte José Carlos Durão et Sérgio Durão, auteurs du livre «João Gaspar, o Guarda», consacré au premier gardien du Cimetière militaire portugais de Richebourg (lire ICI).

Les deux chercheurs portugais établissent rapidement plusieurs recoupements. António Dias est originaire de leur région et les archives familiales permettent de confirmer son identité.

En septembre 2025, José Carlos Durão écrit à Marie-Josée Hennebel : «Mon neveu, Sérgio, a parlé avec le petit-fils et la fille d’António Dias. Sa fille, aujourd’hui âgée de 91 ans, a confirmé l’identité de son père : António Dias».

L’émotion des retrouvailles

Cette confirmation marque le début d’une nouvelle aventure familiale.

«Tout est allé très vite. Le neveu de José Carlos Durão, Ségio Durão est allé rencontrer tante Odette, la dernière sœur de António Dias encore vivante au Portugal. Elle savait que son père avait eu un fils en France», explique Marie-Josée.

Très rapidement, les cousins portugais prennent contact avec leurs cousins français. «Dès que la famille a appris que nous avions été retrouvés, un cousin du Portugal m’a intégrée au groupe WhatsApp de la famille Dias et m’a présentée à tous les membres de la famille».

Début 2026, Marie-Josée se rend à Alviobeira avec son compagnon. «J’ai immédiatement décidé de rencontrer la famille et surtout la demi-sœur de mon père, aujourd’hui âgée de 92 ans».

L’accueil est à la hauteur de l’événement. «Nous avons été accueillis chaleureusement. Il y a eu beaucoup d’émotion. La famille avait organisé un grand repas au restaurant pour nous recevoir».

Ces retrouvailles ont profondément marqué l’ensemble de la famille. «Mes enfants sont très fiers de leurs racines portugaises. Toute la famille est heureuse d’avoir retrouvé cette branche de la famille Dias».

Le lien ne s’arrête pas là : son frère aîné, Yvonnick Diaz, envisage lui aussi de se rendre prochainement au Portugal avec l’une de ses filles.

Deux versions d’une même histoire

Les échanges ont également permis de découvrir que l’histoire d’António Dias et Jeanne Lecoeuche avait traversé les générations au Portugal.

«L’histoire de Jeanne et António était connue au Portugal, mais ils n’en avaient pas exactement la même version», confie Marie-Josée. Comme souvent dans les histoires familiales transmises oralement, les souvenirs ont parfois emprunté des chemins différents. Mais l’essentiel demeure : l’existence de ce fils français n’avait jamais totalement disparu de la mémoire des descendants portugais.

Une mémoire retrouvée

L’histoire de la famille Dias illustre à merveille les conséquences humaines de la I Guerre mondiale. Derrière les batailles, les uniformes et les archives militaires se cachent des destins individuels, des amours nés loin du pays et des liens familiaux longtemps restés invisibles.

Grâce à la persévérance de Marie-Josée Hennebel, au travail de passionnés de mémoire du Corps Expéditionnaire Portugais et à la volonté des deux familles de se rencontrer, un chapitre demeuré ouvert depuis plus d’un siècle a enfin trouvé son épilogue.

Cent sept ans après la naissance de Désiré Diaz, les descendants français et portugais d’António Dias ont pu se retrouver. Une preuve que, même après plusieurs générations, les racines familiales finissent parfois par retrouver leur chemin.

Deixe uma resposta

Your email address will not be published.

Não perca