Cela fait un demi-siècle. Un demi-siècle d’absence du Portugal en cette période d’avant-Toussaint. Une coupure dans l’année pour voir, sentir, découvrir et redécouvrir notre Portugal de l’intérieur, ce Portugal à soigner…
Pendant ce temps, la tempête, des tempêtes, traversent la France: des dégradations naturelles, d’autres volontaires. Ici, les nuits sont déjà bien fraîches et l’ombre conseille de se rendre au soleil. Le ciel est d’un bleu presque immaculé, les températures tournent autour de 20 degrés en journée.
On entend le silence. Dans notre marche par routes et chemins, pas une seule rencontre avec une voiture, pas un seul être humain. Et pourtant, nous ne nous sommes pas sentis seuls: la nature se laisse admirer. Son calme nous est transmis, nous ralentissons presque au point d’éviter le bruissement des feuilles sous nos pieds.
La nature nous questionne. Le tronc d’un pin, juste après sa naissance, dessine presque un cercle avant de continuer sa croissance vers le haut, il s’éleve. En faisons-nous autant devant les difficultés, devant les obstacles, devant les différents aléas de la vie?
Des moments de paix, loin de certaines agitations. Le monde parfait? Certainement pas. Toutefois, ne doit-on pas tirer le meilleur profit de chaque moment vécu?
Arrivés ici, depuis la Gaule, voyons-nous les choses différemment de ceux qui sont là depuis 10, 20, 50 ans, voire toute une vie? Peut-être que non… peut-être aussi que oui.
Les sens des êtres humains s’adaptent à leur environnement. La nature paraît évidente pour ceux qui vivent régulièrement en son sein; elle l’est moins pour ceux qui ne font que passer, comme nous. Elle l’est d’autant plus en cette période, si différente de la saison habituelle des visites au pays: l’été.
Dès notre arrivée, nous avons été surpris par un conseil ravivant une phobie issue de notre enfance: «Faites attention aux serpents. En cette période de fraîcheur montante, ils cherchent un peu de chaleur et un endroit pour hiberner. Attention aux portes ouvertes».


La générosité de la terre au fil des saisons
Les odeurs sont différentes, les paysages sont presque plus beaux qu’en été. Ici et là, on cueille les olives en profitant de la douce température diurne. Pour l’instant, on les récolte surtout pour les rendre comestibles. Chacun y va de son conseil et de sa recette pour leur enlever l’amertume plus ou moins rapidement.
L’année 2026 s’annonce très favorable pour l’huile d’olive dans la région, deux années de suite de bonnes récoltes, alors que nos ancêtres nous répétaient que les olives, c’est une année sur deux. On prévoit une baisse du prix de ce bien si précieux aux couleurs d’or… il y a trop de stock de 2025 alors que 2026 s’annonce excellente.
Le réseau téléphonique est défaillant, il faut monter tout en haut du village pour réussir à communiquer. Qu’à cela ne tienne, notre téléphone portable nous sert à enregistrer des images, à photographier l’imprévu, la surprise, la découverte, et ainsi mémoriser nos rencontres avec le 100% biologique, entre autres. Les coings ont déjà été cueillis et transformés en marmelade. Les grenades, bien loin des guerres, nous font rougir de plaisir et enchantent nos papilles.
Dans certaines propriétés, des pieds de vigne n’ont pas été vendangés. Les grappes sont bien sucrées, pas de vendanges tardives par ici. Les propriétaires ne sont plus là, ils ont migré vers la ville, vers l’étranger, vers la maison de retraite ou bien quoique là, ils sont las et ne les cueillent plus. Pourtant, la terre est là et produit, certaines difficultés de la vie semblent ici minimisées. Toutefois, face aux épreuves, il y a une hiérarchisation et des choix s’imposent: la distance, l’assistance, le travail, les commerces…
Les kakis sur l’arbre sont à différents stades de maturation. Ceux qui ont la couleur et la forme d’une tomate sont succulents, leur intérieur ressemble presque à de la confiture.
Par terre, sous le figuier, des figues séchées ont échappé aux oiseaux. Sont-ils moins nombreux, les oiseaux? Ont-ils élu domicile sous d’autres cieux?
Des pommes auraient pu être transformées en cidre, mais ce n’est pas dans les habitudes locales. Il n’y a plus de cochons élevés pour la Salgadeira, plus de consommateurs des surplus de la nature… les pommes pourrissent et tapissent la terre.
Les oranges passent du vert au jaune avant de prendre leur couleur définitive. Beaucoup sont déjà tombées. Résultat de la sécheresse, sélection naturelle, ou simple cycle de la nature?
Le citronnier est magnifiquement vêtu, il le sera tout au long de l’année, se privant même d’une partie de son ornement qui gît au sol: les citrons.
Le rhododendron fait preuve de générosité: il fleurit pour la deuxième fois de l’année.



Blessures du paysage et menaces écologiques
Les feux ont fait des ravages ici, il y a de cela 20 ans. Â chaque été, la peur revient. Le feu de 2025, le plus important propagé au Portugal, s’est arrêté presque aux portes du village.
Un autre ravage est visible: des pins morts, ils le sont de plus en plus nombreux. C’est une maladie provoquée par des insectes qui colonisent l’arbre entre l’écorce et son tronc: le nématode. Un mal qui pourrait faire mourir la forêt, tout aussi ravageur que les incendies.
On a délogé un nid de frelons asiatiques en début de semaine, mais d’autres se développent ici et là. C’est dramatique pour les abeilles et pour le complément de retraite que représentait la vente de miel: en une dizaine d’années, un apiculteur du village est passé de 52 ruches à… zéro!
Il est 18h30. Le soleil se couche de son côté, déployant un crépuscule magnifique. De l’autre côté, la lune dans son premier croissant est déjà là, observant les éoliennes tout là-haut, comme pour leur signifier que le vrombissement qu’elles émettent doit rester discret sans trop perturber le silence.
Au même moment, la cloche sonne pour rappeler l’heure et annoncer que le rosaire va bientôt commencer, une tradition d’octobre, de mai et de juin, par ici.
Les habitants sont peu nombreux, et les fidèles du rosaire le sont encore moins. Est-ce le signe des temps, de la saison, de l’heure, ou de la pente qu’il faut gravir jusqu’à la chapelle? Des difficultés difficiles à surmonter malgré les prières?



Mémoire des pierres et résistance du Portugal profond
Des difficultés, nous avons dû en surmonter lors de notre marche sur la Georota do Orvalho (PR3 ORV). Que de belles découvertes rien que pour nous en ce début d’après-midi! Comment dire merci à tant de générosité de la nature et à ce bel aménagement avec les passadiços? Le respect est déjà une bonne réponse, n’est-ce pas?
Deux heures seuls, avec la sensation d’être accompagnés, protégés. Pourra-t-on le refaire encore un jour?
Pendant notre déambulation à travers chemins et escaliers, une pierre ressemblant à un visage nous observe de haut, d’en haut. On a envie de l’interroger. Elle reste stoïque, bienveillante, tel un repère en cas de désorientation de notre part. Nous continuons notre chemin pendant que ces vieilles roches de millions d’années nous observent et nous guident. Sur notre route, nous poussons la porte d’un ancien moulin à farine: un vestige, le témoin du travailleur d’il y a 50 ans.
Revenons à nos moutons
Il est 19h30, la nuit est tombée. Un avion laisse derrière lui une traînée bien rectiligne. Il met le cap vers le nord, comme nous le confirme l’étoile Polaire de la Grande Ourse.
Mais quelles orientations pour ces terres, ces villages qui font, eux-aussi, partie intégrante du Portugal?
Les lumières brillent, le café d’en face invite à entrer, mais les clients se font attendre. Pour le couple âgé de 82 et 88 ans qui le tient, cela reste une façon de prolonger la vie active en se rendant utiles et en maintenant du lien social.
Le silence règne dans cet intérieur du Portugal. Un silence en forme de questionnement sur l’avenir.
Quel village? Il y e a des centaines qui pourraient être ainsi décrits, non?
Mais celui-ci c’est Descoberto, un hameau rattaché à Bogas de Cima. Descoberto, un lieu que nous connaissons depuis 36 ans, et pourtant nous avons l’impression de ne pas avoir encore tout découvert, alors que certains, dont quelques politiciens semblent dire qu’il ne s’y passe rien et qu’il n’y a rien à y voir!
Toutes les rues ont un nom, une plaque, pourtant plus d’habitants dans certaines ruelles, parfois 100% des maisons sont en ruine.
Depuis deux ans, un couple franco-portugais, un couple d’allemands, une dame suisse, viennent d’acheter des maisons pour une bouchée de pain dans le village.
C’est le Portugal qui se meurt, le Portugal qui résiste.
Pour combien de temps encore?






